5 Septembre 2017

Sénégal: Devant le mal, le silence est soit coupable, soit complice ...

A l'entame de cet article, dont l'écriture a été motivée par tout ce que j'ai pu lire ou entendre ces derniers temps sur la toile, je viens préciser une chose, ou même deux : je ne suis ps une militante du parti au pouvoir - à savoir l'APR - et non je ne prends pas fait et cause pour mes « mbokkas » Hal-Pulaar.

Dans un pays où le collage d'étiquettes semble être une activité fort lucrative, on n'est jamais trop prudent (e). Ceci étant dit, je peux continuer mon propos.

Une ethnie se définit étymologiquement comme étant « Un groupe social de personnes qui considèrent partager une ascendance commune, une histoire commune (historique, mythologique), ou un mélange des deux, une culture commune ou un vécu commun ». L'ethnie trouve donc sa quintessence, son socle dans la communauté. Mes cours d'instruction civique au primaire et au secondaire insistaient sur le commun vouloir de vie commune qui sous-tendait mon très cher pays le Sénégal. Cours que je suivais à l'Institution Immaculée Conception de Dakar, établissement dirigé par des religieuses de la Congrégation des sœurs de l'Immaculée Conception.

Religieuses qui étaient d'ethnie sérère pour la plupart. Moi, la Hal-Pulaar, née d'une mère 100% Pulaar et d'un père Hal-Pulaar et Ouolof, a été pratiquement éduquée par des sœurs sérère et chrétiennes. Ce métissage m'a valu d'avoir une famille localisée entre la Mauritanie, le Fouta, les régions de Thiès et Mbour. Je pense que ce métissage, on le rencontre dans la pléthore d'ethnies que compte le Sénégal : Ouolofs, Hal-Pulaar, Sérères, Mankagnes, Manjacks, Diolas, Ndiagos, Sarakholés... Nous sommes tous, à des degrés différents, parents. Cette parenté s'extrapole sur le domaine des plaisanteries : c'est ce qu'on appelle le cousinage à plaisanterie. On se charrie, on insiste sur la gourmandise d'un tel eu égard à son groupe ethnique, à son ardeur au travail, et j'en passe.

Mais ce cousinage à plaisanterie n'est pas toujours innocent, car une différenciation a toujours été faite entre ceux qui parlent ouolof et ceux parlant leur dialecte. Avec peu ou prou de méchanceté, certains grossissaient les attributs physiques ou psychiques des individus. Mes parents pulaar, pour leur part, ont une aversion (qu'on se le dise) bien connue pour la langue ouolof. Née et grandi à Dakar, j'ai pu parler le ouolof avant de baragouiner le pulaar. Mais j'ai toujours entendu des phrases telles que « jolfo modjaani » ou « hâaal pulaar », pour m'intimer l'ordre de parler pulaar, au détriment du ouolof, jugé indigne. Je me moquais de l'indignation de ma tante ou de ma grand-mère quand elles me tenaient ce genre de discours, leur rétorquant qu'elles en faisaient trop. Chez ma grand-mère maternelle, je parlais pulaar, et chez ma grand-mère paternelle, le ouolof était de rigueur. Aucun problème là-dessus.

Quand on me demande mon nom de famille - comme il est de rigueur dans certains cercles sénégalais - et que je réponds Kane, s'étonnant que mon pulaar soit si peu étoffé, je réponds crânement que mon père est à 50% ouolof et que ma partie pulaar est plus dense du côté de ma mère. Pour moi, ma double identité de ouolof et de pulaar va de soi. Tout comme mon prénom composé Ndèye Fatou, auquel je tiens viscéralement, ne supportant pas que l'on m'appelle Ndèye, ou encore Fatou. Le Sénégal, de par ses chefs d'État, a toujours été le prolongement de ce métissage ethnique. Tous nos présidents ont dans leur famille une double appartenance ethnique. Et cela n'a jamais été un souci. Bien au contraire ...

Mais, depuis mars 2012 et l'élection de notre quatrième président, en l'occurrence Son Excellence le Président Macky Sall, la question de l'ethnicisme a refait surface. Hal-Pulaar élevé en pays sérère, dans la région de Fatick, je ne me suis jamais appesantie sur ses origines, préoccupée que j'étais par sa capacité à nous mettre sur la route de l'émergence, tant chantée et promise. Est-ce dû au fait que la plupart des personnes accédant à de hauts niveaux de responsabilité étaient tous Hal-Pulaar ? Des amis ont maintes fois tenté de me faire réagir sur cette incongruité, mais je balayais leurs inquiétudes d'un revers de la main, arguant que c'était des oiseaux de mauvais augure et que c'était n'importe quoi ! Qu'est- ce que je me trompais ...

Car je pense que du haut de mes trente années d'existence, c'est bien la première fois que les frustrations ethniques sont aussi flagrantes. Durant sa campagne électorale, et lors de ses nombreux passages en terre française, le futur Président Macky Sall était certes fortement soutenu par l'imposante communauté Hal-Pulaar de la diaspora, mais j'étais loin de m'imaginer que ces Hal-Pulaar s'érigeraient en maîtres à penser et réclameraient leur « dû », une fois l'un des « leurs » élu. Car c'est bien ce dont il s'agit maintenant.

« Neddo ko banduum ». En traduction littérale, cette expression veut dire que nous n'avons de richesse que nos parents. Par le vocable « parents », il est bien évidemment fait mention des individus du même groupe ethnique. Cette tendance enfle, enfle et ne semble connaître aucune limite de nos jours. En atteste l'actualité récente, avec la vidéo de la dame dénommée Penda Bâ, qui répondait à des insultes proférées à son encontre dans un groupe Whatsapp, en débitant à son tour des insanités à l'encontre des Ouolofs. En est-on aujourd'hui réduits à cela ? Après un bref séjour carcéral, Penda Bâ est ressortie, ni vu ni connu. D'aucuns disent que cette brève incarcération est due au fait que Penda Bâ est une militante de l'Apr, donc du parti au pouvoir. Sans aller jusque-là, je dirais que Penda, en raison de la gravité des faits, aurait dû constituer un exemple pour tous ceux qui auraient envie de brandir le drapeau de l'ethnicisme et de s'en servir comme facteur de division.

Le Président Macky Sall, au moment de son élection, avait comme slogan : « La patrie avant le parti ». Alors je pense qu'il urge d'appliquer cette maxime et de quitter momentanément la sphère de la politique politicienne, le temps de régler cette question ethnique une bonne fois pour toutes. Il y va de notre cohésion nationale !

J'ai pu lire ça-et-là des articles, tentant maladroitement de défendre le Président et de minimiser les faits. Mais je sais d'expérience que les frustrations peuvent être les catalyseurs de quantité de dérives. La Côte d'Ivoire et la suprématie de « l'ivoirité » en son temps est un exemple plus qu'éloquent. Il ne suffit pas de se dire que le Sénégal est un et indivisible et de se renfoncer dans son fauteuil moelleux en regardant ailleurs, mais bien d'adopter une position tranchée et d'éteindre ce brasier. Nous avons dans ce pays une pluralité d'hommes et de femmes très à même de donner leur avis sur la question et d'éloigner les velléités ethnicistes de notre contrée. Se taire n'est évidemment dans ce cas pas une option !

Car devant le mal, le silence est soit coupable, soit complice...

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