5 Septembre 2017

Cameroun: Vincent Nguini - Magicien de la guitare

Vincent Nguini est au Cameroun. Un album ? Un spectacle ? Peut-être rien de tout ça, mais la rencontre avec ce musicien de génie vaut toujours le détour. Dans un hôtel de Yaoundé, l'auteur de « Symphony Bantu » donne un rendez-vous, arraché en toute sympathie.

Il avoue être un peu affaibli par la maladie, mais se prête sans trop de difficultés à un entretien avec CT. Le natif d'Obala, ancien chef d'orchestre de Manu Dibango et indétrônable aux côtés de Paul Simon, vient reprendre de l'énergie et de l'inspiration sur sa terre natale. Lui pour qui rédiger des partitions n'est jamais un exercice périlleux. Paul Simon est son partenaire de choix peut-être, mais des poids lourds de la musique internationale ont connu son touché instrumental historique. Du philharmonique au bikutsi, Vincent Nguini n'a pas de frein. Dans ce tête-à-tête, il explore les couloirs d'une carrière riche de sens et de péripéties.

En 1968, il traverse l'époque de la pop music, à l'écoute et à l'école des Beatles ou de Jimmy Hendrix, qu'il dit avoir écouté religieusement en son temps. Il peaufine son art au Ghana, en Suisse ou aux Etats-Unis, après avoir construit une base solide sur les plus grandes scènes du Cameroun. En solo, en collaboration (à travers ses arrangements) ou en groupe, Vincent Nguini brille et fait briller les autres. Valery Lobe, Bens Belinga et même le Malako de Paris verront sa griffe parmi bon nombre. Depuis près de 30 ans, il vit aux Etats-Unis, terre du blues, du folk, de... Paul Simon.

Il est son chef d'orchestre, son arrangeur, son guitariste, au gré des projets. Celui qui a joué dans les salles les plus prestigieuses de la planète et des lieux encore inexplorés par des musiciens camerounais (il a joué même à la Maison Blanche) se confie dans une interview enrichissante.

Vincent Nguini: « Un musicien peut tout faire »

Guitariste.

« Le point focal de toute ma vie c'est au Cameroun... ». Peut-on dire que Vincent Nguini est sur ses terres pour se ressourcer ou votre présence cache quelques projets ? Je ne manque jamais une occasion, si j'ai trois semaines, un mois de congé, de venir me ressourcer chez moi, pour voir les amis, pour voir la famille. L'inspiration ce n'est pas seulement écouter une mélodie, c'est aussi entendre les gens parler, discuter, écouter les bruits au marché. Tout ça c'est un ensemble qui inspire musicalement. Là, malheureusement, je suis malade, mais j'ai un nouvel album dont je n'ai pas eu l'occasion de faire la promotion. Je serai là en octobre pour la promotion et pour jouer un peu. Ça fait un moment que je n'ai pas joué ici, et j'ai également envie d'écouter un peu les jeunes musiciens jouer. Le bikutsi occupe-t-il l'essentiel de ce nouvel album que vous signalez ? Le bikutsi a toujours eu un grand rôle dans toute ma carrière. Vous savez, c'est une musique très riche, large. Je ne crois même pas qu'on ait déjà véritablement exploité toutes les potentialités du bikutsi. Parce que ce n'est pas seulement ce que les jeunes gens font dans les bars ou qu'on écoute dans les boîtes. Le bikutsi c'est beaucoup plus large que ça. Dedans, vous avez le nyeng, l'okoué, l'ekang, etc. Vous avez au moins dix variations et même plus là-dedans. On n'a même pas exploré le cinquième de ce que ça représente. Mais ce que je peux dire, c'est que c'est aussi une musique très complexe. Vous avez longtemps lutté pour positionner ce rythme dans les plus hautes sphères mondiales, avec des artistes comme Lady Ponce notamment. Qu'est-ce qui manque au bikutsi pour définitivement s'arrimer aux standards mondiaux de la production ? Il faut beaucoup de travail là-dessus. Il faut y mettre des connaissances musicales, les harmonies, les vrais arrangements, les bonnes mélodies. Bref, tout ce que la musique comporte, pour ne pas se limiter juste au Do-Fa-Sol. Voyez-vous, j'ai voulu faire un disque avec Lady Ponce. Je m'étais mis vraiment à fond, je voulais faire une grosse œuvre avec elle. J'ai d'ailleurs commencé, après un moment elle a disparu, et je n'ai plus jamais eu de ses nouvelles, je ne sais pas ce qui s'est passé... Cette ambition visant à développer le bikutsi était un projet que vous avec mené avec Paul Simon, le célèbre musicien américain. Parlant de lui justement, et de votre relation, qu'est-ce qui pendant si longtemps a fait le succès de cette fusion entre le folk et le bikutsi ? Paul Simon n'est pas simplement un musicien de folk. Il a composé également des musiques sérieuses, avec des harmonies complexes comme dans « Still Crazy After All These Years », « Bridge Over Troubled Water »... Je pense que quand on est musicien et qu'on a certaines connaissances et une certaine maîtrise, on peut tout faire. Et avant que je ne le rencontre, il avait de grands chefs-d'œuvre qui sont de hauts standards de la musique mondiale. C'est ce qui fait dire de lui que pour chanter le bikutsi, il faut non seulement oser, et il faut reconnaître que c'est quelqu'un de valeureux. Combien de gens l'ont fait ? Personne. C'est l'un des rares. Je travaille avec lui depuis des années, c'est un très bon musicien. Il y a d'autres qui lui ressemblent, comme Peter Gabriel et même Sting. Mais personne n'a atteint la dimension de Paul Simon, parce que lui c'est un précurseur. Il avait déjà commencé avec sa célèbre chanson « Graceland » avec les Sud-Africains Ladysmith Black Mambazo ou Johnny Clegg. Vous savez, il faut lui tirer un grand coup de chapeau. Il y a eu d'ailleurs beaucoup de critiques avec moi, où on a dit que j'ai vendu la musique camerounaise... Cette musique camerounaise, parlant de la génération actuelle, que pensez-vous qu'elle a à offrir ? Tout dépend de nos jeunes musiciens. S'ils restent toujours dans le Do, Fa, Sol, rien ne va progresser. Si vous enlevez les paroles, ce sont les mêmes musiques, ce sont les mêmes lignes de basse qui se jouent. Mais si jamais ils travaillent, oui. Vous savez, le bikutsi peut être joué sous toutes les formes : jazz, classique, etc. A titre d'exemple, j'ai d'ailleurs trois compositions classiques au vrai sens du terme, jouées en bikutsi en l'honneur de ma mère : « Symphony Bantu », «Traveler» et « Duma ». Elles n'ont rien à voir avec le bikutsi que vous entendez tous les jours. Mais si les gens n'osent pas, que voulez-vous? Et pour oser, il faut avoir confiance en ce qu'on est. Et lorsqu'on dit travailler, c'est qu'il faut vraiment arriver à sortir des carcans dans lesquels notre musique est engluée. Votre discographie révèle une variété de voyages et de styles glanés à travers le monde. Après plus de 40 ans de carrière, quelles sont les plus grandes influences qui vous ont marqué ? Les gens qui m'ont marqué sont d'abord au Cameroun. Quand j'étais petit, j'ai écouté Bo'o Jeannot avec Anne Marie Nzié, j'ai écouté Cher Ami de la Capitale, Kamdem Irénée, Tchana Pierre. Après j'ai écouté les Cubains, mais aussi Duke Ellington, Oliver Nelson, Jimmy Hendrix, Les Beatles, James Brown, Sam Cooke. C'est avec tout ça qu'on se bâtit une carrière. J'ai également écouté le début du rock français avec les Johnny Hallyday, Claude François. J'ai écouté de grands chanteurs américains comme Ray Charles, Stevie Wonder. C'est tout ça qui m'a inspiré et m'a fait comprendre qu'il fallait travailler pour pouvoir atteindre un certain niveau. Mais mes grandes influences c'était John Coltrane, Michael Brecker, Barney Kessel, Duke Ellington, Count Basie, Wes Montgomery, Jimmy Smith... Et à la guitare, vous avez des préférences ? J'ai d'ailleurs fait un morceau pour Jimmy Hendrix (« Ode to Hendrix » dans l'album « Afro Train » NDLR). C'est vrai que je ne jouais pas comme lui, mais ça c'est l'époque où je me lance dans la recherche. Il n'y a pas que lui que j'imitais, il y a de grands guitaristes comme John McLaughlin, Jimmy Page, Alvin Lee. Sans oublier le blues qui a eu aussi une grande influence sur moi avec BB King qui vient de mourir, et les plus grands pour moi qui étaient Albert King, Stevie Ray Vaughan... Malheureusement, la plupart de nos jeunes musiciens ne sont pas documentés. A l'époque, il y avait une variété de musiciens qu'on écoutait. Mais les jeunes musiciens aujourd'hui ne savent pas de quoi on parle si vous leur parlez de Ray Charles... Vous êtes très critique envers les jeunes musiciens. C'est dire qu'aucun d'eux ne vous séduit ou vous approche pour apprendre ? J'ai connu de jeunes musiciens comme Mayo (Mevio) qui jouait avec Mekongo Président et son orchestre. C'est l'un des rares musiciens qui soit venu vers moi chaque fois que j'étais au Cameroun. Il passait trois à quatre jours chez moi pour apprendre. C'est pratiquement le seul. Vous savez, je suis très ouvert, mais vous conviendrez avec moi que je ne vais pas aller tirer les gens de chez eux, si personne ne vient vers moi. Le petit Willy Etoundi par exemple vient, et j'espère qu'il tire beaucoup d'enseignements. Si on veut aller plus loin, il faut approcher les gens. Moi par exemple, je joue avec des caïds de la musique, et ce sont des gens que j'approche et qui m'approchent. Parce qu'il faut discuter et échanger avec des gens. Parce qu'il faut parler avec les autres, partager avec eux. Quelles relations entretenez-vous avec les artistes camerounais de la diaspora qui se sont comme vous établis à l'étranger ? J'ai de très bons rapports avec les musiciens de la diaspora. Richard Bona par exemple cause avec moi deux à trois fois par semaine. J'ai Justin Bowen avec qui je suis en ligne tout le temps lorsque je suis à Paris. Il y a aussi Etienne Mbappé, Guy Nsangué, Armand Sabal, Papy Ndoumbè, qui sont des personnes avec qui je parle musique. Je suis en contact avec plusieurs musiciens, même ceux d'ici. Les musiciens ce n'est pas seulement la diaspora. Il y a de bons musiciens ici, et ce n'est pas parce qu'on est en Amérique ou en Europe qu'on est forcément bon musicien.

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