7 Septembre 2017

Bénin: « Les musées ne sont évoqués dans la vie des béninois que lorsqu'il y a des catastrophes »

Entre le site des palais royaux d'Abomey et les flammes, dire que c'est une histoire d'amour ne serait pas exagéré. Cet espace de haute portée historique et culturelle est constamment visité par le feu. Avec à chaque fois, de nombreux dégâts !

« C'est une consternation à nulle autre pareille qui s'empare de moi chaque fois que je suis informé de telles pertes de parties importantes de l'histoire de nos peuples. C'est encore plus consternant de savoir que dans le cas du musée de Danxomè, cela se répète sans qu'aucune parade n'y soit faite ». Natif de la cité historique d'Abomey, Ludovic Guédénon est remonté. Les visites incessantes des flammes sur le site du musée historique d'Abomey le laissent sans voix. Tristesse, amertume, désolation... C'est avec « consternation » que ce communicateur plutôt passionné par l'art et la culture déplore le dernier cas d'incendie qui a ravagé une partie du site abritant le musée d'Abomey, notamment le village artisanal et les stands d'exposition et de vente. « Plus de peur que de mal », ont titré après les premiers constats certains médias. Information que confirmera Didier Houénoudé, Docteur en Histoire de l'art et directeur du patrimoine culturel au ministère de la Culture.

« Le feu s'est circonscrit au centre artisanal détruisant une bonne partie des stands des artisans. Les stands de tentures, de calebasses gravées et de sculptures sur bois sont partie en fumée. Une partie de certains stands de sculptures en bronze ont également été détruits... Seuls des échoppes des artisans ainsi que leurs œuvres ont été touchées », soutient-il. Aussi assure-t-il que « le mur d'enceinte n'a pas été véritablement entamé » et que « l'intégrité du site est sauve ». Selon ses explications, « ni les collections muséales, ni les réserves, ni les espaces d'expositions n'ont été touchés. Le véritable problème concerne les pertes subies par les artisans ». Malheureusement, ces derniers « n'ont souscrit aucun contrat d'assurance. Ils n'ont par ailleurs aucune entente formelle avec le musée d'Abomey ; ce qui rend difficile toute possibilité de dédommagement à leur endroit ».

Inquiétudes

Sur la question, les spécialistes ont leur avis. Franck Comlan Ogou, spécialiste et expert en gestion de patrimoine culturel en service depuis une dizaine d'année à l'Ecole du Patrimoine africain (Epa) à Porto-Novo soutient que « la fréquence des incendies sur le site des palais royaux d'Abomey interpelle ». Pour lui, en tenant compte de la nature et des causes de ces incendies, on peut être amené à faire certaines observations. La première, c'est que « les communautés ne se reconnaissent plus dans leur bien et ne trouvent aucun intérêt à contribuer à leur préservation ». Cela implique, fait-il observer, leur implication dans la gestion des biens patrimoniaux comme le stipulent l'une des recommandations de la mise en œuvre de la convention de 1972. Secundo, l'expert évoque « la défectuosité des installations, la vétusté des matériels et le faible effectif du personnel qui n'arrive pas à avoir le regard sur toute l'étendue du site ». Des propos qui semblent donner raison à Ludovic Guédénon le natif d'Abomey qui lui, pense qu'« aucune reconstruction ne pourra restaurer l'authenticité de ce qu'emportent ainsi les feux dans leur flot ». Et d'envisager la possibilité que « les communautés elles mêmes s'intéressent un peu plus à la protection des patrimoines » qui retracent leur histoire et celle de leurs héros. « Soyons moins passifs et défendons notre identité », lance-t-il, alors.

Feu destructeur et suspect

On devrait finalement aussi se poser la question de savoir qui endosse la responsabilité de la récurrence des flammes sur le site des palais royaux d'Abomey, premier bien du Bénin, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco. Et là-dessus, les avis sont loin d'être concordants. Didier Houénoudé, le directeur du patrimoine culturel au ministère de la Culture à Cotonou estime que : « Il n'y a rien qui puisse véritablement expliquer les incendies récurrents sur le site. Certainement des défauts d'installations électriques, la vieillesse du matériel, un sous-effectif du personnel et peut-être aussi des moments de négligence d'une partie du personnel ». Pacôme Alomakpé, gestionnaire de patrimoine culturel ne partage pas forcément cet avis. « Le défi du feu sur les sites des palais royaux d'Abomey sort de l'ordinaire et on peut croire que le mal provient de l'acte humain », observe-t-il de son côté.

« Nous parlons du feu, et non des phénomènes naturels comme l'inondation, le séisme... Le feu provient de la volonté de l'homme. Il ne vient pas du ciel, ni de la terre dans la région d'Abomey qui n'abrite depuis des siècles aucune structure volcanique », analyse ce spécialiste qui se veut affirmatif sur le fait que « le feu destructeur du musée d'Abomey est suspect. Pour Pacôme Alomakpé, « la question de la confirmation de la provenance intentionnelle de cette flamme évolue avec celle de l'identification de celui à qui elle profite ». La réflexion demande, poursuit-il, qu'on se penche alors sur la zone où le feu a frappé » dernièrement. « Les ateliers de la forge, du tissage, de la teinture... , et les boutiques qui assurent la diffusion des produits issus de ces fabriques constituent la zone endommagée par ce feu. Ces considérations nous donnent raison de dire à juste titre que le feu destructeur n'est pas anodin. Et vous verrai avec le temps que des responsabilités seront situées avec l'identification des auteurs », insiste ce gestionnaire de patrimoine.

Franck Comlan Ogou lui préfère une position impartiale. « Il n'est pas question d'accuser quelqu'un ou une institution », arbitre-t-il. En toute chose, souligne ce dernier, il faut chercher les portes de sortie après avoir identifié les causes et situé les responsabilités. Ce qui lui paraît plus utile, c'est la prise de conscience de chaque acteur impliqué dans la gestion du site. « Que chacun joue correctement enfin le rôle qui est le sien », supplie-t-il.

Risque de déclassement ?

« Pour l'instant il n'y a pas de risques de déclassement. L'incendie est mineur et n'a pas touché les collections, les réserves, ni non plus les espaces d'exposition permanente et temporaire ». Didier Houénoudé se veut rassurant, tout comme le conservateur du site, Urbain Hadonou, pour qui « les premières conclusions de l'enquête montrent que l'incendie a été déclenché par un court-circuit ».

Pendant que le directeur du patrimoine culturel joue la carte de l'apaisement, Franck Comlan Ogou répond de son côté que « le risque de déclassement est permanent sur tous les sites inscrits au patrimoine mondial », seulement que ce n'est pas le même degré de risque partout. Le risque à Abomey, selon ce gestionnaire de patrimoine « pourrait être plus élevé qu'ailleurs pour les nombreux problèmes de gestion du site ». Il ne s'agit donc pas seulement « des incendies qui ne sont que la partie visible de l'iceberg. « Le site des palais royaux d'Abomey doit attirer plus l'attention des pouvoirs publics si nous voulons garder ce label », suggère-t-il.

« Le musée d'Abomey est extrêmement important, tout comme le sont les autres musées nationaux, ils sont l'une des plus grandes richesses du Bénin... Ces lieux devraient être ouverts à tous, accessibles et pédagogiques. La culture est un droit fondamental de chaque citoyen, il serait heureux que les gouvernements, quelques soient leurs bords, s'en souviennent et agissent enfin », avait alerté pour sa part, Marie Cécile Zinsou de la Fondation Zinsou dès le lendemain du drame.

Mais, « accuser l'Etat ou encore le ministère (de la Culture ndlr) n'aidera en rien à résoudre le problème de fréquentation dans nos musées, ni les difficultés auxquels ils font face au quotidien », déplore Didier Houénoudé. D'ailleurs, fait-il observer, « les musées ne sont évoqués dans la vie des Béninois que lorsqu'il y a des catastrophes ». De ses explications à Thisisafrica, il ressort que « très peu de Béninois se soucient de leur fonctionnement et également très peu les fréquentent ». Pourtant, relève-t-il, « il s'agit d'un bien qui appartient à tous les Béninois. L'Etat n'est pas le seul à devoir participer à la gestion et à la sécurité du site ».

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