9 Septembre 2017

Sénégal: Joëlle le Bussy, directrice de la Galerie Arte - Reine du meuble sénégalais de luxe

Joëlle le Bussy est de ces âmes déterminées qui ont donné la preuve, grâce à leurs œuvres immenses, de l'existence d'une Afrique inventive et souveraine dans la prise d'initiatives. La directrice de la Galerie Arte, promotrice obstinée du meuble made in Sénégal de luxe, ne cultive pas seulement le beau, elle décline une vision à la fois poétique et réaliste qui tend à corriger une anomalie et exhorte à une réappropriation de ce que le monde envie à l'Afrique : son esthétique utilitaire emplie de fraîcheur.

Concilier la fonctionnalité des choses et l'esthétique pour faire prendre conscience à l'Africain ses larges possibilités. Joelle Le Bussy n'expose pas que des meubles africains dans sa galerie. Elle décline une vision, consigne un patrimoine et le diffuse ici et dans le monde. La belgo-congolaise d'origine délivre un message pour une (ré) appropriation d'un savoir-faire, d'un code esthétique qui l'a très tôt fascinée.

On est en 1981, Joëlle le Bussy, qui a grandi en France, débarque au Sénégal avec son époux sénégalais. Ils cherchent à se meubler mais le marché local ne leur offre, à leur grand regret, qu'un mobilier importé. Pour une fille de collectionneurs de meubles anciens et de toiles, qui « exploraient » le monde, cela a dû être un choc. Et « j'ai commencé à faire fabriquer des meubles de mon goût par des menuisiers locaux en les assistant ».

Mais jusque-là, c'est un simple « jeu » pour l'ancienne élève de la maison d'éducation Légion d'honneur. Rien à voir avec ses prouesses futures. Elle dégotte son premier « job » à l'Ecole d'excellence Mariama Ba de Gorée. Une année sur l'Ile qui lui révèle une beauté, une esthétique sénégalaise. Un an après, elle dépose son baluchon à la Socopao (aujourd'hui Scac/Sdv) comme chargée du transit import-export ; huit longues années à s'étonner devant certaines bizarreries.

« J'étais extrêmement choquée par les droits de douane des meubles, des objets de décoration qui arrivaient au Sénégal. Et je voyais tous les meubles importés avec, à l'époque, une taxe de 80% sur la valeur Fob. Cela m'insupportait. Et souvent, parmi ces meubles que je dédouanais, il y en avait qui étaient faits avec du bois africain ; ce que je n'arrivais pas à comprendre. C'était une anomalie, un problème auquel il fallait trouver remède ».

Croisements esthétiques

La rencontre avec l'art africain contemporain est également décisive dans cette quête. Elle aimait à visiter avec ses parents, lors de leurs vacances au Sénégal, les ateliers d'artistes sénégalais. Celle effectuée chez Iba Ndiaye consolide davantage le lien avec l'art africain contemporain bien qu'ayant fait des études de langue.

Au bout de huit ans, elle démissionne de la Socopao pour explorer d'autres univers ; ceux qui chatouillent sa sensibilité. « J'ai commencé à prendre des cours de peinture avec un professeur turc vivant au Sénégal. Pourquoi turc ? Mes parents avaient vécu dans leur chemin d'expatriation en Turquie et j'étais très proche également du Moyen-Orient parce qu'en fin de compte, ce qui me plait c'est l'ouverture d'esprit, le mélange des cultures ; étant moi-même métisse. J'ai toujours un regard ouvert sur l'extérieur ».

Grâce à ce maître, au bout de trois ans, sa légitimité de participer à des expositions collectives au Sénégal est admise. Après avoir cédé à l'ivresse des couleurs pendant trois ans, une soudaine envie de retravailler la démange. Toutefois, il est hors de question de se supplicier à regarder apathique, à nouveau, des marchandises de qualité douteuse et hors de prix quitter l'autre monde pour envahir le Sénégal.

L'idée d'ouvrir une galerie germe. Le concept est pittoresque : des œuvres de peintres, des meubles avec son design fignolés par des artisans locaux. Car, Joëlle ne voulait pas d'une « galerie simple où on ne vendrait que des tableaux, ou seulement des meubles. Je voulais que mon espace ressemble à un appartement où il y a de la vie avec des meubles, des tableaux, des objets et que la caractéristique soit made in Africa, made in Sénégal ». Plus qu'une triviale aventure commerciale, la bonne dame revendique, d'une certaine manière, la souveraineté d'un peuple malgré les obstacles ; comme ceux dressés, à ses débuts, par des artisans locaux qui n'étaient pas à la hauteur de son audace, de sa foi en l'esthétique sénégalaise.

Authenticité

En 1996, la Galerie Arte voit le jour. Après cinq ans à promouvoir le made in Sénégal, lasse de traîner certains artisans locaux comme un boulet, la reine du sublime décide de monter son propre atelier de menuiserie à la zone industrielle de Dakar pour se prémunir contre les incertitudes liées à la sous-traitance. Fini les problèmes de délai, de finition, les petites engueulades... ! L'atelier fabrique et polit les meubles de la Galerie Arte avec les inspirations divines et « souveraines » de sa meneuse en parfaite intelligence avec un chef menuisier qu'elle est allé chercher dans la verdoyante Casamance ; ce qui élargit ses possibilités. Comme pour effectuer des croisements esthétiques, elle intègre des bois un peu plus exotiques, le Bété et et Wengé pour se greffer à ceux dont la nature a gratifié le Sénégal. Aujourd'hui, elle travaille avec une vingtaine d'essences de bois.

Le milieu de l'art contemporain l'accueille à bras ouverts. Sans doute pour son audace et la fraîcheur qu'elle lui redonnait. Elle ajoute de la couleur à la Biennale de l'art africain contemporain de Dakar (off). Ses œuvres fascinent. Joëlle commence à organiser des vernissages, à exposer quelques pièces d'artisanat. Son expertise élargit son horizon. Elle est cooptée cinq fois comme membre du jury du Salon de l'Artisanat de Ouagadougou (Siao) qui promeut l'authenticité et favorise des rencontres ; ce qui accroît sa réputation en Afrique. Et même au-delà.

A Paris, elle émerveille. A New York, ses meubles en bois précieux d'Afrique, les portes ethniques des Dogons ou des Baoulés intégrées aux armoires exercent une certaine fascination sur les Américains, surtout la clientèle « Black » qui retrouve l'esthétique de son subconscient. Au Japon, les populations découvrent un autre savoir-faire africain serti d'un exquis souffle de vie. Elles ne sauraient être indifférentes à l'œuvre de cette pionnière. Elle voyage, comme elle, la métisse a dû le faire, dans plusieurs humanités, dans des émotivités transcendantes. Joëlle le Bussy le dit elle-même : « Mes œuvres sont à l'image de ce que je suis, une métisse ».

Férue de bijoux

Le temps l'a confortée dans ses convictions. Elle a été bonne prophétesse. Aujourd'hui, c'est l'Occident qui vient se procurer ses meubles pour les exporter. Celle qui est, par ailleurs, enseignante à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis peut également tirer fierté de l'intérêt grandissant des Sénégalais pour ses œuvres. Même si « quand j'ai ouvert la galerie, j'avais très peu de clientèle sénégalaise pour la bonne raison que celle qui avait les moyens préférait encore acheter des meubles importés.

Pour les Sénégalais, c'était une garantie de bonne garantie et un moyen de s'éviter les déboires avec les menuisiers locaux. En sus, c'était, pour certains, un signe extérieur de richesse. Dans les années 1990, 90% de ma clientèle étaient constitués d'expatriés qui avaient une bonne idée de l'excellente qualité du bois que nous utilisions. Ce qui m'a d'ailleurs encouragée à faire des expositions en Europe. A un moment, j'étais frustrée, vivant au Sénégal, de constater que la clientèle sénégalaise était presque confidentielle. Toutefois, depuis sept ans, je suis heureuse de la voir grossir petit à petit avec une moyenne d'âge entre 35 et 60 ans ».

Passionnée par la ville de Saint-Louis dont elle était la présidente des Arts et des Lettres dans le cadre de la célébration de ses 350 ans, elle y ouvre une succursale implantée dans une grande maison familiale donnant sur le fleuve. C'est plus une maison de musée, un lieu de visite pour les touristes attestant de la grandeur d'âme de celle qui est également présidente d'une association œuvrant pour la promotion des arts visuels d'Afrique (Pava). Et celle-ci, depuis 2009, organise tous les mois de mai, à Saint-Louis, pendant un mois, un grand festival d'art contemporain, « Le fleuve en couleurs », une année sur deux avec le label de la Biennale.

A la Galerie Arte, trois univers de créativité se côtoient : l'art contemporain, espace d'exposition des artistes, le design avec les meubles et l'artisanat d'art qui offre à voir une belle palette de bijoux. Joëlle le Bussy a une attirance pour ces joyaux. Il vaut mieux pour elle sortir sans fard que sans ses bijoux. La Galerie Arte témoigne de sa générosité. Elle y partage ses goûts pour opérer un embranchement d'esthétiques. Un bijoutier Touareg, Moussa Ambitti, y présente, trois mois par an, ses créations. Il en est de même de Wendy Spivey, une Australienne, créatrice de bijoux, habitant au Sénégal depuis une vingtaine d'années. Elle crée des bijoux avec des artisans sénégalais grâce à des pierres précieuses qu'elle apporte d'Australie.

L'ancienne étudiante de l'Université Paris-Sorbonne n'en fabrique pas mais aime à sélectionner des bijoux lors de ses voyages comme ce dernier qui lui a permis de ramener toute une collection de perles de Murano au Nord de Venise en Italie. Qu'est-ce que l'Italie et ses perles peuvent bien faire dans sa galerie ? Sa réponse renseigne sur ce lien fort avec l'Afrique. « Les anciennes perles africaines étaient toutes faites à Murano et participaient au commerce triangulaire. On n'y crée plus de perles africaines mais il y a comme une survivance stylistique ».

En attendant que son meilleur allié, le temps, lui indique le cap à passer dans sa généreuse mission de rendre visible la création africaine, Joelle le Bussy « heureuse de ne pas avoir de patron » qui l'embête comme à l'époque de la Socopao, peut remercier le Ciel de l'avoir gratifiée de parents qui l'ont mise sur le chemin de son destin ; ce qui constitue, après sa famille, le moteur de son existence terrestre : l'art africain contemporain, le design... Cet univers dans lequel elle travaille en s'amusant.

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