12 Septembre 2017

Afrique: Médias sociaux et révolutions - Expériences du printemps arabe et de l'insurrection au Burkina Faso

En Afrique, 69% des internautes préfèrent s'informer sur les réseaux sociaux selon une étude de Kantar TNS[1]. Ce qui fait des médias sociaux un terrain privilégié de la guerre de l'information qui oppose les Cyberactivistes[2] et les gouvernements. Pour les réduire au silence, certains gouvernements procèdent à la coupure du réseau Internet, comme ce fut le cas au Togo[3] le 5 septembre dernier.

Selon Mashable « ces dernières années, le spectre de l'utilisation des médias sociaux durant les révolutions arabes ont effrayé certains dirigeants.

La « fermeture » simple et sans sommation de l'accès à Internet est un stratagème utilisé de manière récurrente par plusieurs dirigeants pour essayer d'étouffer des manifestations. »

Cependant, à en croire des observateurs et analystes du Printemps arabe et des journées insurrectionnelles des 30 et 31 octobre 2014 au Burkina, les stratégies de restriction d'Internet auraient des effets limités, voire marginaux sur les mouvements de révolte des peuples.

Printemps arabe : l'intrication des médias sociaux et des médias traditionnels a créé un effet détonnant

Le geste de désespoir (immolation par le feu) de Mohamed Bouazizi ce 17 décembre 2010 a déclenché une vague de réactions qui ont constitué les prémices de la révolution du Printemps arabe.

La vidéo de la scène filmée par des témoins à l'aide de leurs téléphones portables a été récupérée par la chaîne d'information Al Jazeera qui l'a diffusée dans le monde entier, créant un effet amplificateur par des récupérations de plusieurs autres chaînes satellitaires[4].

Dans le cadre de cette révolution, les médias sociaux et les nouvelles technologies de communication tels que Facebook, Twitter, YouTube, Flicker ... ont permis de partager les informations, rassembler les manifestants et unifier leurs revendications.

Selon des études[5], un ensemble de facteurs ont alimenté le phénomène médiatique qui a amplifié la révolution :

la publication en continue de contenus vidéos amateurs commentés et de reportages des chaines satellitaires Al Jazeera, France 24, Russia Today sur les pages Facebook populaires, sur Twitter et sur Youtube;

les phénomènes de reportages temps réel réalisés par les manifestants : mise à disposition en temps réel par les jeunes des vidéos et des images en direct des manifestations et des affrontements avec les forces de police ;

l'utilisation de la messagerie instantanée, notamment l'envoi de messages courts, d'images ou de petits films permettant à des groupes restreints de maintenir un contact étroit et de s'informer des évolutions du mouvement en cours ;

la popularisation de la révolution dans le monde arabe et l'internationalisation de la révolte par des médias tels que Al Jazeera qui a notamment, accompagné et soutenu les revendications des manifestants à travers une couverture en continu des événements et la diffusion des images produites par ceux-ci ; une synergie entre le paysage médiatique et les opposants au régime de Ben Ali en Tunisie.

Le phénomène a mobilisé deux axes qui se sont mutuellement nourris. Un premier axe concerne la diffusion des informations de terrain, notamment des signalements et contenus vidéos amateurs réalisés avec des téléphones 3G, de la rue vers le Web.

A travers le second axe qui va du Web vers la rue, les médias sociaux ont servi comme vecteurs de mobilisation pour l'organisation des évènements.

Le fonctionnement de ce double axe en Tunisie et en Egypte, est confirmé par une étude réalisée par des chercheurs de l'université de Washington[6] selon laquelle, les échanges en ligne sur les mouvements de protestation ont souvent précédé de peu le déclenchement des mobilisations de rue.

Au Burkina, un rôle nuancé des médias sociaux dans l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014

Même si on reconnait le rôle important joué par les médias sociaux à l'instar de Facebook dans le dénouement de la crise au Burkina, celui de Twitter a été un peu nuancé dans le cadre des mobilisations des 30 et 31 octobre.

Selon Elise Colette, rédactrice en chef des sites web de Jeune Afrique, Twitter n'a joué aucun rôle dans la dernière ligne de mobilisation qui a abouti au départ de Blaise Compaoré 31 octobre. Elle note d'ailleurs que le 30 octobre, Internet a été coupé une bonne partie de la journée.

Dans une interview à Europe 1 réalisée le 31 octobre 2014, elle indique que « ... Le mouvement s'est déclenché bien avant qu'on parle de la mobilisation sur les réseaux sociaux... » Et d'affirmer que « la jeunesse du pays n'a pas attendu qu'on parle de la révolte sur internet pour descendre dans la rue. »

Parmi les principaux activistes de la révolution, Serge Bambara alias Smockey, cofondateur du mouvement Balai Citoyen qui était au cœur de la mobilisation insurrectionnelle au Burkina souligne que les médias sociaux ont joué un rôle important, notamment pour l'organisation interne du mouvement.

Ils ont facilité l'organisation de la résistance et la transmission des informations importantes de manière informelle sur le terrain. Cependant, prévient-il « ... il ne faut pas se leurrer, la lutte virtuelle ne pourra jamais se passer de la lutte physique, être à l'abri derrière un clavier ne suffit pas pour mobiliser, une présence continue sur le terrain reste toutefois incontournable[7]. »

Activisme digital : mobiliser des leviers d'efficacité et faire face aux risques

L'analyse de l'issue de ces révolutions renseigne sur l'importance d'activer simultanément au moins trois leviers principaux pour en faciliter le succès : la mobilisation active sur le terrain, une activité continue de sensibilisation et de mobilisation sur les réseaux sociaux à travers des contenus viraux (principalement des vidéos qui créent l'émotion et la solidarité) ainsi que l'implication des médias traditionnels pour amplifier et (peut-être) accentuer la crédibilité des informations de terrain.

Pour gagner en viralité et amplifier l'effet des messages publiés, il faut recourir à des relais pertinents notamment des médias ou personnalités traditionnelles (presse écrite, radio, télévision, artistes leaders d'opinion), ou des e-influenceurs ; mais également poster des contenus aptes à provoquer l'intérêt, l'émotion collective et l'envie de les partager.

Cependant, dans toute stratégie d'engagement ou d'activisme digital, une attitude prudente est requise, face aux risques de manipulation délibérée de l'opinion, de désinformation, d'enfermement ainsi qu'à la diffusion croissante de fausses nouvelles[8].

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