13 Septembre 2017

Togo: Alain Mabanckou annonce « le Printemps de l'Afrique subsaharienne », comme au pays

interview

Depuis quelques semaines, l'écrivain Franco-congolais Alain Mabanckou a lancé le hashtag #RevolutionbassinduCongo.

Un moyen pour ce romancier aux plusieurs distinctions et reconnaissances de dénoncer le maintien au pouvoir de régimes qu'il qualifie de dictatoriaux dans la région du bassin du Congo (région contenant l'Angola, le Burundi, le Cameroun, le Gabon, la République centrafricaine, la République du Congo, la République démocratique du Congo, le Rwanda, la Tanzanie et la Zambie). Il annonce carrément une révolution de l'Afrique subsaharienne. Interview exclusive !

Alain Mabanckou c'est, à son tableau de chasse, une collection de prix et distinctions dont un prix Renaudo en 2006, le Man Booker International Prize où il été finaliste en 2015 et le Grand Prix de littérature de l'Académie française Henri Gal 2012 décerné pour l'ensemble de son œuvre. C'est aussi un professeur titulaire à l'Université de Californie à Los Angeles. Originaire du Congo Brazzaville et âgé de 51 ans il ne reste pas indifférent face aux problèmes que connait son pays et son continent d'origine. Il dénonce la mauvaise gouvernance et l'insouciance des dirigeants tout en encourageant le peuple à une prise de conscience. Il s'est confié à This is Africa. Interview:

On sait que vous vous êtes toujours opposé au maintien au pouvoir de certains régimes qualifiés de dictatoriaux mais après un court silence qu'est ce qui vous motive à revenir à la charge notamment par des tweets avec le Hashtag #revolutionbassinducongo qui mettent en garde ces présidents qui se maintiennent au pouvoir?

Rassurez-vous, je consacre continuellement du temps à rencontrer des Congolais quels qu'ils soient pour évoquer l'avenir de notre pays. Cet avenir est indissociable de celui de l'espace plus vaste qu'on appelle « Bassin du Congo » et qui regroupe, par ordre alphabétique, l'Angola, le Burundi, le Cameroun, le Gabon, la République centrafricaine, le Congo-Brazzaville, la RDC, le Rwanda, la Tanzanie et la Zambie. Ce qui m'a conduit à utiliser désormais le hashtag #RevolutionBassinDuCongo. Ce hashtag symbolise l'avènement du « Printemps de l'Afrique subsaharienne », et nous le constatons déjà dans certains pays de l'Afrique de l'Ouest avec l'exemple du Togo...

Les nations sont gérées exclusivement par les membres de la famille ou par des clans soucieux de préserver leurs privilèges. Le peuple, est plongé dans une pauvreté extrême pendant que les monarques s'accaparent des richesses du pays qu'ils considèrent comme leurs biens propres à transférer à leurs enfants...

Pensez vous que la situation dans le bassin du Congo, cette région dans laquelle vous avez toujours dénoncé l'absence d'alternance et la démocratie n'a pas du tout évolué ou y' aurait-il quelques avancées, selon vous?

La situation n'a pas du tout évolué dans le Bassin du Congo. Les mêmes noms sont à la tête des Etats depuis les années 1970, ou parfois depuis les indépendances. Les mêmes pratiques sont déployées par les armées pour intimider les populations lorsqu'elles ne sont pas massacrées dans une indifférence totale de la Communauté internationale. Les économies de certains États prétendument pétroliers sont en banqueroute, avec pour seule bouée de secours l'appel au FMI. Le tripatouillage des constitutions est monnaie courante pour s'agripper au pouvoir. L'opacité des élections est la règle. Dans le Bassin du Congo les nations sont gérées exclusivement par les membres de la famille ou par des clans soucieux de préserver leurs privilèges. Le peuple, est plongé dans une pauvreté extrême pendant que les monarques s'accaparent des richesses du pays qu'ils considèrent comme leurs biens propres à transférer à leurs enfants...

Pouvez vous nous expliquer ce qui peut motiver un grand écrivain au renom et qui ne gagne plus sa vie en Afrique à toujours s'intéresser à la manière dont sont gérés les pays dans son continent d'origine?

Ce que vous qualifiez de renommée internationale ne me fera jamais oublier que je suis avant tout Congolais, Africain. Je suis sollicité sans cesse par les jeunes du continent quelle que soit leur nationalité, parce que nous ne sommes plus dans un monde compartimenté : la douleur humaine n'a pas de frontières. Je reçois donc des messages émouvants qui m'empêchent certains soirs de fermer l'oeil et de me complaire dans le confort de l'égoïsme. À ces jeunes gens qui m'écrivent, le fait de leur répondre que je les entend, que je suis leur relayeur, cela leur donne le courage d'espérer que leur destin ne sera pas d'être nés sous le régime d'un président, puis de grandir, de vieillir et de mourir sous le règne de ce même président (ou alors d'un fils qu'il aura imposé au pays, puisque c'est l'ultime carte que jouent le plus souvent les autocrates africains). Par ailleurs, ces mêmes jeunes ne font plus confiance à une opposition locale dont plusieurs des membres sont allaités par le système corrompu de la dictature.

Il fallait aussi rappeler une vérité toute simple : les dictateurs seraient des tigres en papier si la France avait le courage de ne pas faire à l'Afrique ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît

Vous aviez adressé en 2016 une lettre à François Hollande dans laquelle vous dénonciez le silence de la France par rapport à ce que vous aviez qualifié d'un putsch constitutionnel de la part de Denis Sassou Nguesso au Congo Brazzaville votre pays d'origine. Lettre qui vous a attiré d'ailleurs la foudre des proches du pouvoir brazzavillois, est ce que vous insinuez que la France et d'autres puissances occidentales cautionnent en quelque sorte cette situation?

Les jeunes m'ont dit de faire un geste, et j'ai trouvé leur requête justifiée et honorable. J'ai écrit à l'époque à François Hollande pour lui signifier que lorsque la France déroule le tapis rouge aux dirigeants d'États dictatoriaux du continent noir, il est nécessaire de se rappeler que l'Afrique a perdu beaucoup de ses enfants pour la liberté des Français et que les accointances d'un pays qui a connu la Révolution de 1789 étaient pernicieuses et contribuaient à la déshumanisation du genre humain. Il fallait aussi rappeler une vérité toute simple : les dictateurs seraient des tigres en papier si la France avait le courage de ne pas faire à l'Afrique ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît. C'est donc dans ce sens que je m'étais adressé à François Hollande, qui m'avait reçu pour en discuter puis, plus tard, son ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault...

Les revendications actuelles des peuples de l'Afrique noire sont les conséquences directes de l'overdose du pouvoir des derniers monarques qui préfèrent se boucher les oreilles afin de ne pas entendre le piétinement des populations

Dans une interview avec un média français vous souteniez que des soulèvements populaires étaient prévisibles pour lutter contre ces différents régimes dans le bassin du Congo. Y croyez vous toujours? Alain Mabanckou : Regardez autour de vous, le Printemps de l'Afrique subsaharienne est déjà à l'horizon, et il fait trembler le Bassin du Congo. Il n'y a jamais eu autant d'exaspération en Afrique noire. Il est par conséquent impossible d'imaginer que ce Bassin du Congo puisse demeurer encore pendant longtemps l'un des derniers territoires de maintien des dictatures à une époque où le monde bouge, les cultures s'interpénètrent et recommandent le respect de la volonté populaire. Quand est-ce que nous allons apprendre les bases élémentaires de la démocratie : écouter le peuple et accepter qu'il y ait de la contradiction dans les idées ? Le pouvoir ne dérive pas du droit du sang. Malheureusement les dictateurs estiment toujours à tort que « démissionner » est le seul verbe qui ne se conjugue jamais, quel que soit le temps. Ce qui est normal puisque, enfermés dans leur obstination de s'accrocher au pouvoir, ils ne consultent plus la météo afin de juger le temps qu'il fera demain. Il me vient d'ailleurs à l'esprit la belle formule du poète Casimir Delavigne : » Tout pouvoir excessif meurt par son excès même. » Les revendications actuelles des peuples de l'Afrique noire sont les conséquences directes de l'overdose du pouvoir des derniers monarques qui préfèrent se boucher les oreilles afin de ne pas entendre le piétinement des populations qui se dirigent vers leur palais...

La plupart des scrutins présidentiels du Bassin du Congo se terminent dans le ridicule, dans une confusion dont le peuple se retrouve comme le dindon de la farce tandis que, comme dans un long métrage dont on connaît d'avance le dénouement

Dans ce même entretien vous releviez des avancées démocratiques dans certains pays africains, est ce que vous pensez que ces quelques pays constituent des bons exemples pour d'autres?

Je persiste, et je suis persuadé que notre continent n'est pas voué à l'ignominie. Rappelons-nous juste que le Cap-Vert compte parmi les pays les plus démocratiques de la planète, avec son régime semi-présidentiel, son alternance démocratique, sa séparation des pouvoirs, sa liberté de presse, etc. L'Afrique du Sud nous donne des raisons d'espérer. N'oublions pas aussi que le Botswana est un des pays les plus transparents et les mieux gouvernés du continent et que le Ghana devient un modèle d'alternance démocratique. Récemment, sur le même chemin, le Kenya a montré un signe louable et extraordinaire en invalidant par sa Cour suprême une élection présidentielle qui laissait planer des doutes. Tout cela est très encourageant. De l'autre côté, la plupart des scrutins présidentiels du Bassin du Congo se terminent dans le ridicule, dans une confusion dont le peuple se retrouve comme le dindon de la farce tandis que, comme dans un long métrage dont on connaît d'avance le dénouement, c'est le même personnage marquesien qui triomphe avec un score à faire passer Staline pour un enfant de choeur...

Qu'est ce que vous savez sur la situation actuelle au Congo Brazzaville votre pays d'origine, en république démocratique du Congo, en république centrafricaine, au Gabon, en Angola, au Rwanda, en Ouganda et au Burundi?

Il serait prétentieux de ma part de dresser ici un état des lieux de l'ensemble de ces pays, d'autant que chaque nation a sa spécificité qui recommanderait de nuancer les propos pour se garder de la généralisation souvent adoptée par ceux qui estiment que la ligne droite est toujours le plus court chemin qui mène d'un point à un autre. La seule chose à retenir, du moins de façon globale, c'est que dans la plupart des de ces pays, les présidents sont installés depuis des décennies, certains d'entre eux sont des descendants des prédécesseurs. À l'université de Californie (UCLA) où il m'arrive d'enseigner les conflits de la région des Grands Lacs, j'insiste d'ordinaire sur le fait que le Rwanda et le Burundi par exemple sont encore marqués par les séquelles des divisions nées du génocide de 1994. Dans ces conditions, le traitement de la question ethnique recommande une véritable chirurgie politique dans l'espoir de redéfinir la notion même du vivre ensemble. Ces divisions ne sont pas nées de la cuisse de Jupiter mais d'une aliénation que nous avons héritée de la folie coloniale, celle du mythe du Noir supérieur, un mythe dangereux que nous autres Africains avions embrassé au point de détruire notre propre équilibre.

Il ne faut pas sous-estimer le ras-de-bol des jeunes car, comme le dit à juste titre Ernest Renan, « la jeunesse est capable de toutes les abnégations »

Quels sont selon vous les méfaits de ce maintien au pouvoir par ces différents régimes dictatoriaux?

Ma réponse serait sommaire et indicative, on pourrait donc rajouter d'autres dysfonctionnements : manque de liberté d'expression, gabegie, népotisme, pauvreté de la population, culte de la personnalité etc.

Quel peut être le rôle de la jeunesse dans cette lutte selon vous, étant la couche la plus lésée?

La jeunesse n'est pas dupe. On la voit se lever ici et là, parce qu'elle sait que son destin est hypothéquée par ceux-là qui se cramponnent au pouvoir et ne lui assurent aucun débouché. C'est pour cela qu'aujourd'hui, ne pas accompagner ces jeunes c'est être complice de ces régimes préhistoriques qui pensent qu'il suffit d'offrir quelques jouets en plastiques à la jeunesse pour endiguer sa colère. Il ne faut pas sous-estimer le ras-de-bol des jeunes car, comme le dit à juste titre Ernest Renan, « la jeunesse est capable de toutes les abnégations »...

Quelle est l'Afrique de vos rêves?

Libre et fière de son histoire.

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