19 Septembre 2017

Burkina Faso: Trafic d'essence à l'Est

La vente illicite de l'essence est une activité lucrative pour de nombreux jeunes à l'Est du Burkina Faso. Malgré la traque menée au quotidien par les forces de sécurité, le phénomène prend des proportions inquiétantes.

D'où s'approvisionnent les contrebandiers ? Comment le carburant pénètre-t-il le territoire burkinabè ? Une équipe des Editions Sidwaya a remonté la filière pour découvrir les méandres de cette activité. Enquête !

Mardi 18 juillet 2017 à Pama, chef-lieu de la province de la Kompienga dans la région de l'Est, à 325 kilomètres de Ouagadougou. Nous sommes à une quarantaine de kilomètres de la frontière béninoise.

La proximité de cette province avec les pays voisins (le Bénin et le Togo), a facilité une entrée parfois frauduleuse de certains produits pétroliers, principalement l'essence, sur le territoire burkinabè.

Malgré ses 37 000 âmes, Pama ne possède aucune station-service. Cette particularité n'empêche pas, pour autant, les motocyclistes et les automobilistes de la localité ou de passage de s'approvisionner en carburant, et ce, à bas prix.

En effet, contrairement au prix à la pompe (602 FCFA), le litre d'essence y est vendu à 500 FCFA. De plus, le produit est accessible à tout moment. En effet, sur la route nationale n°18 (RN18) qui fend l'agglomération, tout visiteur remarquera la très longue suite de bouteilles d'essence communément appelées « essence par terre » disposées sur des étagères de part et d'autre.

D'où provient ce carburant bon marché ? Et comment est-il introduit dans cette modeste cité ? Pour en avoir une idée, nous accostons un vendeur. « Je ne suis qu'un détaillant. Je ne sais pas d'où ça vient.

Mais il semble que c'est de la frontière béninoise », lâche-t-il, l'air soupçonneux. Nous sollicitons alors le contact de son grossiste, le plus connu de la ville. Cette seconde question semble accentuer la méfiance de notre interlocuteur. Il se résout néanmoins à accéder à notre demande.

Contacté à plusieurs reprises, ce dernier affirme qu'il est en déplacement à Fada N'Gourma. Notre visite surprise à son domicile se solde également par un échec. Nous prenons la direction de la frontière du Bénin. A la sortie de la ville, une colonne de motocyclistes avec des bidons sur leurs engins nous dépasse à vive allure.

« Ce sont les trafiquants», confie notre accompagnant. Après environ une heure de route, nous atteignons le village de Koalou, à 45 kilomètres de Pama. Cette localité, objet d'un litige entre le pays des Hommes intègres et le Bénin est déclarée zone neutre. Comme à Pama, une nuée de vendeurs d'essence en bouteilles occupe de part et d'autre la RN18. Mais, un autre fait retient notre attention.

En effet, lors de la traversée du village, nous remarquons de nombreux jeunes gens roulant chacun une grosse moto chargée de fûts d'essence. « C'est leur stratégie, rouler en vitesse et grouper », chuchote notre compagnon de route. A une minute d'intervalle, ils s'engagent sur la route et forment une colonne.

Nous marquons une halte pour découvrir leur lieu de provenance : un grand dépôt de stockage situé à environ 300 mètres de la voie. Là-bas, des milliers de barriques y sont entreposées, certaines sous des hangars et d'autres sous le soleil. Des camions chargés de barriques y sont stationnés également.

C'est à partir de là que le carburant est transporté vers l'intérieur des deux pays, soutient notre interlocuteur. En ces lieux, tout le monde se connait. Notre présence éveille immédiatement des soupçons. Dans une des langues locales, le gulmancema, un quadragénaire nous interpelle. «

Qu'est-ce que vous voulez monsieur ? », lance-t-il. Nous lui faisons savoir que nous étions de passage dans la localité et avions souhaité visiter les lieux. Malgré notre maitrise de la langue (nous pensions pouvoir le rassurer), nos tentatives d'avoir quelques informations sur la provenance de l'essence resteront vaines.

« Si vous voulez visiter, regardez et repartez », nous ordonne-t-il, sans autre forme de procès. Au regard du statut de la zone, nous n'insistons pas. En cas d'incident nous pourrions être arrêtés par la police béninoise dont le poste est à moins de trois kilomètres, nous avait prévenu un gendarme burkinabè à la « frontière ».

Un statut qui profite

Des bribes d'informations nous seront finalement fournies par Bassirou Tankoano, un grossiste de la localité. Il dit être dans la vente illicite d'essence depuis 2013. « Pour ce qui est du dépôt de Koalou, je ne suis pas trop sûr de la provenance du carburant qui y est stocké.

A ma connaissance, le Bénin ne possède pas de puits de pétrole. Je crois donc que cette essence vient du Nigéria », affirme-t-il précisant que sur le dépôt l'on retrouve aussi bien des Burkinabè que des Béninois.

Selon lui, ce sont ces derniers qui sont en contact avec les Nigérians pour l'approvisionnement. Interrogé sur les raisons de l'impunité dont semble bénéficier cette activité illégale, Bassirou Tankoano argue que le statut de son village ne permet pas la répression. Blaise Tougma est commerçant de matériel agricole au marché central de Pama.

Il a, pendant plusieurs années et ce, jusqu'en 2013, transporté de l'essence, de Poarga au Bénin jusqu'à Pouytenga dans la province du Kourittenga (Burkina Faso).

Sur l'origine du carburant, il dit ne pas en savoir grand-chose. Cependant, en ce qui concerne le transport jusqu'à destination, il confie qu'il utilisait un véhicule pouvant contenir 25 à 30 barriques de 120 litres chacune.

« On vidait le contenu pour le mettre dans des bidons. Sur la route nous tentions comme nous le pouvions de ne pas nous faire prendre par la douane, en circulant notamment la nuit », explique M. Tougma.

Malgré tout, confie-t-il, les services de douanes l'ont arrêté à plusieurs reprises avec à la clé des amendes allant de 500 000 F CFA à 2 millions de F CFA. « Cela me pénalisait un peu. Ce sont les aléas du commerce.

Mais, quel que soit l'obstacle, on essaie de faire un effort pour continuer. Il faut reconnaître aussi qu'en ce moment, nous engrangions de nombreux bénéfices. Nous pouvions avoir 15 000 F de bénéfice sur une barrique. C'est pourquoi, nous nous efforcions pour continuer la vente », souligne l'ancien fraudeur.

Bien que ne transportant pas son produit hors de Koalou, Bassirou Tankoano soupçonne les trafiquants d'emprunter des routes connues d'eux seuls pour ne pas se faire arrêter par les forces de sécurité. Nous décidons de suivre les contrebandiers de Koalou jusqu'à Nadiagou, à 15 km de Pama.

A environ un kilomètre du bureau des douanes, ceux-ci descendent à droite de la RN18 pour emprunter une piste dans la brousse pour ensuite la regagner un peu plus loin. Une des déviations certainement !

Nous n'en saurons pas plus. Une fois à destination, le carburant est entreposé dans des locaux en pleine ville ou en brousse pour les plus prudents. « Nous évitons de stocker de l'essence au village.

En brousse, les dégâts sont moindres en cas d'incendie», soutient M. Tankoano. Pour étayer ses propos, il nous conduit dans deux de ses dépôts, situés à près d'un kilomètre du village. Des dizaines de barriques y sont gardées.

Mais à Pama, la réalité est tout autre. Pour le 1er adjoint au maire de la ville, Lamourdja Tandamba, l'essence est un produit très dangereux, surtout quand elle est entreposée en pleine ville.

En témoignent plusieurs incidents dus à des explosions de dépôt dans la commune causant plusieurs décès et des dégâts matériels importants. « A Nadiagou, une boutique a été entièrement consumée.

Nous avons eu la chance qu'il n'y avait pas de citernes à la douane ce jour-là, sinon, notre commune serait devenue un tas de cendre», revèle-t-il.

La vigilance est donc de mise. Dans ce sens, ajoute-t-il, le propriétaire d'un dépôt d'essence situé à l'intérieur de la ville a été interpellé par la mairie. Ce dernier a promis, assure-t-il, de déménager incessamment.

Un trafic qui nourrit son homme

« A Nadiagou, nous avons également été informés de l'existence de plusieurs dépôts. Nous comptons donc mener des enquêtes pour les retrouver et convoquer leurs propriétaires afin d'éviter des accidents mortels », souligne Lamourdja Tandamba. En sus, il dénonce l'excès de vitesse dont font montre certains trafiquants.

Toute chose, à écouter le 1er adjoint au maire, qui pourrait causer un incendie le jour où un fût tombera sur le goudron.

Au début, confesse-t-il, les trafiquants bénéficiaient de la complicité de la population, notamment après l'incident de 2015 où un fraudeur avait trouvé la mort à la suite d'une course-poursuite avec des douaniers.

Joseph Lankoandé, infirmier au chef-lieu de la province renchérit en relevant qu'à plusieurs reprises des fraudeurs ont trouvé refuge dans des concessions lors de courses-poursuites sans être dénoncés.

« D'ailleurs, les fraudeurs ne se gênent plus. Ils circulent désormais en plein midi sans être inquiétés », déplore-t-il. Pourquoi cette ruée des jeunes de la région de l'Est notamment de la province de la Kompienga vers le trafic d'essence ? Sur la question, une seule explication semble se dégager: le manque de travail.

Bassirou Tankoano considère la vente illicite de carburant comme un commerce au même titre que les autres activités qui permettent de se prendre en charge. Il vante d'ailleurs les retombées juteuses que cette activité procure aux jeunes. « Vous voyez ma maison (un grand bâtiment en matériaux définitifs), je l'ai construite avec ça (trafic du carburant).

Je suis l'un des premiers dans le commerce et je prends en charge plus de 15 personnes grâce à ce commerce. D'autres vendeurs d'ici et du Bénin ont acheté des véhicules », lance-t-il fièrement. Il ajoute que dans le village, il n'y a aucune activité qui pourrait créer des emplois pour la jeunesse.

Aussi, fait remarquer le vendeur, l'installation du dépôt dans la localité a favorisé la fraternisation entre Burkinabè et Béninois. De 2013 à 2015, mentionne-t-il, les deux peuples se regardaient en chiens de faïence.

« Mais à cause de l'essence, les gens ont laissé tomber les querelles pour ensemble se consacrer à cette activité lucrative», explique le grossiste, sourire aux lèvres.

La contrebande de carburant est-elle un mal nécessaire ? Le 1er adjoint au maire de Pama admet, pour sa part, que la disparition de ce trafic pourrait être préjudiciable aux populations du fait de la quasi-inexistence de stations d'essence.

De plus, de l'avis de Joseph Lankoandé, les jeunes s'adonnent à cette activité non seulement à cause du manque d'emploi mais aussi de sa rentabilité comparée à celle de l'agriculture. « La qualité du produit n'est certes pas bonne pour les engins des consommateurs, mais ici à Pama, nous n'avons que l'essence par terre.

Pour moi, parvenir à mettre fin à cette activité aura inévitablement de graves conséquences », fait-il observer. Il estime plutôt que l'Etat peut tirer profit de ce commerce. Une idée partagée par M.Tankoano qui soutient qu'au Bénin, la vente informelle du carburant est soumise à des taxes.

Pour l'ex-fraudeur, Blaise Tougma, ce n'est pas aisé de se défaire d'une telle activité du jour au lendemain. « Toutefois, il appartient à tout trafiquant de mesurer les risques divers que comporte la vente illicite de carburant.

Aussi, elle n'est pas la seule activité rentable. Il y en a des milliers d'autres. A chacun de trouver un métier, sans danger pour son intégrité physique et celle des autres», conseille-t-il.

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