20 Septembre 2017

Togo: Après la Gambie, jusqu'où ira la CEDEAO cette-fois au Togo ?

Depuis plusieurs semaines, les Togolais manifestent pour réclamer le retour à la constitution de 1992. Ces revendications suscitent un soutien croissant de personnalités politiques africaines et d'organisations de la société civile africaine. Le peuple togolais en lutte vient d'engranger un autre soutien de poids, cette fois-ci venant de l'intérieur : la conférence des évêques du Togo (CET). Quid de la médiation qu'on voit venir à la Cedeao ? Jusqu'où pourra-t-elle aller ?

Comme toujours, la résolution des crises politiques issues des revendications légitimes des populations est « trustée » par les organisations multilatérales, régionales ou sous-régionales qui tentent des médiations afin d'aider les parties prenantes à trouver des solutions qui préservent la paix, la sécurité et la stabilité des Etats.

Aussi, dès le regain de mobilisation du peuple togolais qui cristallise la crise, Alain Marcel de Souza, président de la commission de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) s'est rendu au Togo et a exhorté, dans un communiqué du 13 septembre les parties à « réaliser les réformes dans un cadre pacifique et dans un esprit de sérénité et de consensus ». Un communiqué au demeurant « mou » qui ne suscite pas pleine confiance.

La médiation, un exercice complexe aux résultats variables

Consacrée comme l'un des principes cardinaux du droit international depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la médiation est introduite dans l'arsenal des organisations multilatérales, régionales ou sous-régionales telles que la Cedeao pour assurer le règlement pacifique des conflits et des crises dont celles constitutionnelles.

Anatole AYISSI & Catherine MAIA[1] notent qu'en Afrique de l'Ouest, « de façon symptomatique, chacune des crises constitutionnelles dans cette région a donné naissance à un mécanisme international de médiation -généralement dénommé « groupe international de contact » - et/ou a fait appel à un « facilitateur/médiateur » régional travaillant en synergie avec les organisations internationales, notamment l'Organisation des Nations Unies (ONU) et l'Union africaine (UA) ». Des études démontrent par ailleurs, que parmi les communautés économiques régionales (CER), la Cedeao est la plus active en matière de médiation dans le règlement des conflits en Afrique de l'Ouest, avec des résultats variables.

Privilégiée pour la résolution des conflits en Afrique, le succès d'une médiation dépend de plusieurs facteurs dont les qualités intrinsèques du médiateur et l'adhésion des parties prenantes au processus de médiation. D'autres variables non moins importantes, telles que la diversité des acteurs et l'existence ou l'ampleur des conflits d'intérêts déterminent l'issue des efforts de médiation.

Généralement en Afrique, outre les acteurs internes et les Etats voisins, l'omniprésence des anciennes puissances coloniales soucieuses de protéger leurs intérêts pèse trop souvent dans l'équation des négociations. Aussi, l'application du principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats continue-t-il de limiter les efforts des médiations préventives en Afrique.

Selon le journal Le Pays, « s'il ne tenait qu'aux médiateurs, aucun peuple africain ne s'affranchirait de ses chaînes »

2005, un précédent avec la Cedeao qui autorise des doutes légitimes

Le récent succès obtenu en Gambie par la Cedeao n'occulte pas son retournement dans la grave crise politique qu'a connue le Togo suite au décès du président Gnassingbé Eyadema en février 2005[2]. Après les condamnations[3] qui ont débouché sur l'organisation d'élections présidentielles, la Cedeao finira, comme le précise Jeuneafrique, par avaliser les élections en « estimant que les « anomalies et les incidents » enregistrés lors des opérations de vote ne remettaient pas en cause la « crédibilité » du scrutin »[4]. Dans cette période difficile de l'histoire du Togo, il fallait jouer à l'apaisement, quitte à fermer les yeux sur certaines contre-vérités en usant de langage diplomatique.

Voilà que la crédibilité douteuse de cette phrase emblématique qui conclut les missions d'observation électorale en Afrique vient de se fracasser sur le précédent kenyan, notamment l'acte courageux de David Maraga, président de la Cour suprême du Kenya qui a décidé l'annulation des élections présidentielles du 8 août, pourtant avalisées par les différentes missions électorales. Selon france24.com, cette décision remet en question le rôle des observateurs internationaux qui avaient unanimement salué des élections libres et équitables. En effet, l'Union européenne avait indiqué n'avoir détecté aucun signe de « manipulation locale ou nationale »[5].

Ce coup de tonnerre au Kenya et en Afrique vient remuer le couteau dans la plaie des forces démocratiques du Togo qui ont contesté les différentes élections présidentielles de 2005, 2010 et 2015.

Les uns évoquent déjà un « scénario à la burundaise », avec un chef prêt à réprimer son peuple à tour de bras, comme le fait Pierre Nkurunziza au Burundi depuis avril 2015. Les autres rêvent d'un scénario burkinabé, calqué sur le soulèvement populaire d'octobre 2014

Autre élément suscitant le doute, le diplomate Mohammed Ibn Chambas, à l'époque secrétaire exécutif de la Cedeao avait demandé « aux leaders politiques togolais d'utiliser les voies légales de recours existantes et d'user des voies du dialogue et de la concertation pour résoudre leurs différends »[6]. Son discours, aujourd'hui, n'a visiblement pas changé, douze ans après. Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies en Afrique de l'Ouest, il s'est rendu à Lomé début septembre. Et selon republicoftogo.com, le diplomate onusien qui a noté qu' « il y a à l'évidence une disponibilité de toutes les parties à aller de l'avant dans les réformes par le dialogue et dans un cadre républicain afin de parvenir à un consensus qui réponde aux attentes légitimes du peuple togolais » a « recommandé à Jean-Pierre Fabre (leader de l'ANC, ndlr) de s'investir dans des discussions avec le gouvernement pour faire avancer l'agenda des réformes ».

Autant de facteurs qui remettent au goût du jour, les suspicions à l'égard des médiations de l'organisation sous-régionale au Togo.

Les médiateurs, « inhibiteurs » des luttes pour la démocratie en Afrique ?

Selon le journal Le Pays, « s'il ne tenait qu'aux médiateurs, aucun peuple africain ne s'affranchirait de ses chaînes ». Un avis tranché, tirant visiblement ses fondements de l'expérience du soulèvement populaire d'octobre 2014 au Burkina Faso, et qui invite à réfléchir sur l'issue probable d'une médiation de la Cedeao dans la crise togolaise.

En tout état de cause, les exemples emblématiques du Printemps arabe et de la révolte au Burkina Faso montrent que les peuples en lutte finissent toujours par obtenir des avancées en faisant preuve de détermination et de sacrifices. Lorsque les médiations sont engluées dans des équations complexes liées autant à la justice, la préservation de la paix et la préservation des intérêts des puissances extérieures, le point de bascule peut être déterminé par les peuples en lutte, de par leur détermination, leur ingéniosité et leurs capacités à engranger des soutiens massifs tant internes qu'externes. La mise en œuvre de capacités éprouvées de mobilisation pacifique de véritables réseaux d'influence au travers de stratégies efficaces de communication et d'influence est à même d'inverser les rapports de force en leur faveur.

En attendant l'issue de ce bras de fer au Togo, comme l'écrit Sabine Cessou pour Le MONDE Diplomatique, « Les esprits s'échauffent, donc, dans un pays marqué par la peur et les vagues successives de répression - 500 morts en 1993 et autant en 2005 selon les Nations unies. Les uns évoquent déjà un « scénario à la burundaise », avec un chef prêt à réprimer son peuple à tour de bras, comme le fait Pierre Nkurunziza au Burundi depuis avril 2015. Les autres rêvent d'un scénario burkinabé, calqué sur le soulèvement populaire d'octobre 2014 qui a chassé Blaise Compaoré, après plus de trente ans de règne. »[7] Le Togo reste, à ce jour, le seul pays d'Afrique de l'ouest à n'avoir pas connu de transition démocratique depuis l'indépendance.

Togo

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