21 Septembre 2017

Sénégal: René Capain Bassène- «La Casamance risque à nouveau de basculer dans la violence»

interview

L'exploitation du Zircon en Casamance, plus précisément dans les villages de Niafrang, kabadio et Abéné, menacerait l'accalmie «relative» observée dans cette partie du Sénégal depuis un certain temps.

L'alerte est du journaliste, écrivain, non moins observateur du conflit en Casamance, René Capain Bassène, qui estime que «la Casamance risque à nouveau de basculer dans la violence» si l'entreprise, forte de sa licence, persiste à démarrer l'exploitation en dépit du refus de certaines populations.

Dans cet entretien téléphonique, l'auteur des livres "Casamance : à quand la paix", ou encore "Casamance : récit d'un conflit oublié" tire la sonnette d'alarme, non sans inviter l'entreprise et l'Etat à sursoir au projet, le temps de faire comprendre et adhérer les populations.

Monsieur Bassène, l'exploitation du zircon en Casamance est en train de susciter une véritable polémique entre ceux qui sont favorables et ceux qui sont contre ce projet. Selon vous, qu'est ce qui serait à l'origine de ce tiraillement?

Si ce projet est en train de susciter autant de débats, c'est qu'en vérité, il est peu ou pas du tout connu des populations. Les préposés à l'exploitation du zircon n'ont pas développé une bonne stratégie de communication et de sensibilisation à l'endroit des populations. La conséquence est qu'elles ne se sont pas appropriées de ce projet dont elles ignorent encore les avantages et/ou les inconvénients sur leur vécu.

Les seuls qui maitrisent réellement cette question et qui de nos jours sont en train de débattre autour de la nécessité ou non de procéder à l'exploitation du zircon en Casamance sont les membres du comité de lutte et les experts de l'entreprise ayant obtenu la licence d'exploitation. Ce sont ces deux camps qui, à quelques semaines du début des travaux d'extraction du zircon ont développé des stratégies d'information pour, selon la position des uns et des autres, essayer de convaincre les populations à adhérer à leur cause. Si pour le comité de lutte l'heure est à la sensibilisation sur les inconvénients de ce projet, du côté de l'entreprise, on se prépare d'ici quelques semaines à débuter les travaux d'exploitation.

En clair, malgré le fait qu'au niveau de Niafrang, Kabadio et Abéné les populations soient hostiles à ce projet, malgré que des marches soient organisées par la diaspora casamançaise en France et au Canada et par le comité de lutte à Ziguinchor pour exiger plus d'informations sur la nature de ce projet, l'entreprise fort de sa licence d'exploitation que lui ont délivré les autorités est déterminée à débuter les travaux d'extraction du zircon avant la fin de l'année 2017. C'est ce semblant de forcing que je juge regrettable.

Pensez-vous que cette situation pourra avoir un impact négatif sur l'accalmie qui prévaut en Casamance ?

C'est en tout cas une situation très préoccupante car le feu est en train de couver en Casamance. La problématique de l'exploitation du zircon est un débat qui malheureusement semble ne pas intéresser les populations et l'opinion nationale et internationale de façon générale. Mais si on n'y prend garde cette tentative d'exploitation «hâtive» ou «forcée» du zircon va provoquer une fin très brutale de l'accalmie. La Casamance risque à nouveau de basculer dans la violence. C'est un projet qui est encore loin de faire l'unanimité parce que peu ou pas connu des populations.

Face à une telle situation que devrait, selon vous, être la solution pour éviter la reprise des hostilités ?

Je ne dispose honnêtement pas de solution miracle, et non plus je ne m'y connais pas en matière de zircon. Les spécialistes sauront mieux nous élucider. Mais, je crois que si c'est un gisement qui ne va pas fondre ou disparaitre dans un futur immédiat, alors il faudra éviter de retomber dans la violence en se donnant le temps de trouver une solution pacifique c'est à dire en privilégiant le dialogue, l'information et la sensibilisation car les populations ont besoin de connaitre et de comprendre ce projet. Ils sont nombreux les sénégalais qui ignorent l'existence de ce projet ou qui ne maitrisent absolument rien du tout sur sa durée, la quantité de zircon à exploiter et sur le contenu de l'étude d'impact environnementale, etc. C'est pourquoi, il doit être développé une bonne stratégie de communication à l'endroit des populations civiles réfractaires sur l'intérêt et les avantages d'un tel projet s'il en existe, afin de susciter leur adhésion. Pour l'heure, je demeure convaincu que tant que les populations n'ont pas une compréhension et une connaissance claire de ce projet pouvant l'amener à changer de position, elles continueront à s'opposer et à se radicaliser davantage.

Vous semblez dire que l'Etat doit abandonner ce projet pour préserver la paix en Casamance ?

Abandonner est peut être trop fort, mais l'Etat doit à mon avis surseoir à sa décision de débuter les travaux d'extraction du zircon à partir du mois d'octobre 2017. Il doit prendre le temps de bien sensibiliser les populations qui, à juste raison, ont demandé à être informées sur ce projet. Aussi, les autorités doivent prendre en compte la ferme volonté et la grande aspiration des populations de retrouver la paix. Il faut devant des situations de nature à compromettre la stabilité sociale, savoir raison garder et surtout éviter de prendre à la va-vite des décisions qui pourraient avoir de lourdes conséquences sur les populations. Il serait insensé et irresponsable que dans le seul but de chercher à faire passer un projet, qu'on replonge la Casamance dans un climat d'horreur et de terreur. Les populations ont pris goût à l'accalmie par conséquent, il ne faudrait surtout pas que pour une question d'intérêts liés à une volonté ou un refus d'exploitation du zircon, certain groupe d'acteurs adoptent des comportements pouvant aboutir à la résurgence de la violence. Nous savons tous que le développement durable ne peut se faire que dans une atmosphère de paix et de stabilité sociale.

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