23 Septembre 2017

Maroc: Expulsés de Nador et largués près de la gare routière de Casablanca

En l'absence de structures d'accueil, des centaines de migrants irréguliers vivent dans des conditions inhumaines au grand dam de riverains dépités

Rien ne va plus entre les migrants subsahariens irréguliers installés aux abords de la gare routière Ouled Zaine et les riverains. Ils ne se supportent plus.

L'installation provisoire de ces migrants irréguliers refoulés depuis le Nord a trop duré et engendre de nombreux problèmes.

"On ne veut pas de problèmes », lance d'emblée Mamadou, 27 ans, migrant subsaharien. « Nous, non plus », réplique le caïd sur un ton ferme avant de poursuivre : « Nous avons comme consignes de faire évacuer les lieux et de vous installer sur le terrain de foot mitoyen. Les riverains ne veulent plus voir des migrants ici». Pas un mot de plus, le téléphone portable du caïd sonne ; ce dernier fait quelques pas en arrière, chuchote quelques mots à ses auxiliaires et s'éclipse.

Ouled Ziane, le nouveau point de chute des migrants irréguliers

Il est 15H00, un soleil de plomb arrose les lieux. Le thermomètre affiche plus de 30 degrés et les bruits et klaxons des véhicules traversant le boulevard Ouled Ziane rendent l'atmosphère plus tendue. Pourtant, des agents d'autorité accompagnés de quelques fonctionnaires de la commune ne semblent pas pressés. Ils prennent leur temps et tentent de persuader les 70 migrants éparpillés ici et là de quitter dans le calme ce petit bout de jardin situé entre deux grandes artères, à savoir le boulevard Hassan Alaoui et celui d'Ouled Ziane. On est loin, très loin des scènes d'opérations musclées de ratissage opérées par les Forces auxiliaires au Nord où les migrants sont arrêtés, leurs abris et affaires détruits ou incendiés. Mamadou essaie, tant bien que mal, de convaincre ses compatriotes de ramasser leurs affaires et de partir. Mais sa proposition ne semble pas faire l'unanimité. De loin, on voit certains migrants lever nerveusement les bras en l'air, agiter les mains, crier et échanger des signaux. D'autres ne semblent pas intéressés et suivent dans l'indifférence les discussions. Le temps passe et aucune décision ne pointe à l'horizon.

La métropole est devenue, depuis quelque temps, le terminus forcé des migrants subsahariens irréguliers. Des centaines d'entre eux ont été déportés vers cette ville malgré eux suite à des opérations de contrôle d'identité ou de ratissage. Le flot continu d'autocars qui les transportent se poursuit depuis des mois. Leur nombre reste difficile à connaître et ils sont venus la plupart du temps de Tanger et de Nador. Ils sont de nationalités malienne, ghanéenne, nigérienne et camerounaise. Les opérations de ratissage et de contrôle sont devenues monnaie courante ces derniers mois et les personnes arrêtées sont souvent refoulées vers Fès, Meknès, Rabat, Casablanca ou vers le Sud. Faute de structures d'accueil, ces migrants vivent dans des conditions de vulnérabilité extrême malgré la solidarité de la population. Ils vivent dans le dénuement total. Ils dorment à même le sol, leurs vêtements sont sales et ils ont rarement l'occasion de prendre une douche. Une grande majorité d'entre eux vit de mendicité aux carrefours, aux sorties des mosquées ou d'argent envoyé par leurs familles.

Le ras-le-bol des riverains

Debout devant les barrières qui entourent le petit jardin, les bras croisés et le regard sombre, Aziz, 42 ans, habitant du quartier, ne voit pas d'un bon œil l'indulgence des autorités locales et les tractations en cours. « Les autorités sont très tolérantes à l'égard de ces migrants, mais notre patience est à bout », lance-t-il avec colère aux Forces auxiliaires. « Qu'est-ce que vous attendez pour assumer votre responsabilité et déloger ces personnes qui occupent les lieux voilà plus d'une année et qui ne cessent de nous déranger et de nous rendre la vie difficile ?», poursuit-il.

« Vous avez accordé plus d'intérêt et d'importance à ces migrants au détriment de nos droits. On en a vraiment ras-le-bol», tonne Ali, un autre habitant de quartier avant d'ajouter : « Nous avons déposé plusieurs plaintes auprès de la police et de la préfecture mais personne n'a jugé utile de donner suite à nos requêtes. « Régler vos problèmes entre vous » est la phrase que nous répètent souvent les responsables. Qu'attendent ces derniers pour bouger? Des morts et des blessés graves peut-être. Clairement, nous nous sentons en danger, et très peu écoutés ».

En effet, rien ne va plus entre les migrants subsahariens et les riverains. Ils ne se supportent plus. L'installation provisoire de ces migrants irréguliers refoulés depuis le Nord a trop duré et engendre de nombreux problèmes. Cette situation dure depuis plus de 13 mois. Faute de structures d'accueil et de moyens pour loger les candidats à l'immigration, ces derniers ont occupé ce jardin près de la gare routière Ouled Ziane. Et ils ne sont pas les seuls, d'autres Marocains trouvent abri dans ces lieux, en majorité, des outsiders (prostituées, enfants de rue, SDF. .).

« Ils sont sales et négligents. Ils jettent les restes de nourriture et les ordures partout et s'intéressent moins à la propriété des lieux. Sans parler des mauvaises odeurs qui se dégagent, d'autant que ces personnes font leurs besoins en plein air et au su et au vu de tout le monde », témoigne Said, un jeune du quartier. Pas le temps de dire plus, il a été coupé par un autre habitant : « Ces migrants occupent les entrées de nos immeubles et même les halls dans certains cas. Ils sont une centaine de personnes à occuper ces lieux la nuit, en s'entassant les uns sur les autres. Ils se couchent dans des lits de fortune, allongés partout et ne cessent de s'engueuler ou de parler à haute voix jusqu'à l'aube », raconte-t-il. Mohamed, père de famille, semble lui aussi en colère. « Comment pourrions-nous nous réjouir de cette triste situation, alors que nous devons assister à des scènes de désolation chaque jour?, s'indigne-t-il. Nos enfants n'osent plus sortir jouer dans le quartier». Rachid, 22 ans, ne voit également pas d'un bon œil la présence de ces migrants dans le quartier et s'attend à un affrontement entre ces derniers et les jeunes du quartier. « Les accrochages sont de plus en plus fréquents, parfois pour des raisons futiles. Et souvent le pire est évité de justesse », nous a-t-il affirmé.

Oiseaux passagers

Il est 16H15, Mamadou a le sourire. Il a réussi enfin à arracher un accord aux récalcitrants qui consiste à couper la poire en deux : Un groupe quitte les lieux et un autre reste sur place. « C'est moins que rien », lance-t-il aux agents d'autorité. Le caïd accepte et donne ses instructions à ses auxiliaires de ramasser les lits déposés et certaines affaires pour les transporter vers le terrain de foot mitoyen. « Nous ne sommes pas ici par plaisir ou par notre propre volonté. Ce sont les autorités marocaines qui nous ont refoulés vers ces lieux, lance Mamadou à certains habitants du quartier remontés contre cette solution d'entre-deux. Nous essayons seulement de gagner un peu d'argent avant une autre tentative de passage vers l'autre rive de la Méditerranée. Le Maroc n'est qu'un passage et notre objectif reste toujours d'atteindre les côtes européennes». En fait, nombreux sont les migrants irréguliers qui croient que les déportations vers le Sud ne signifient pas la fin de leur rêve d'Eldorado européen. Il ne s'agit là que d'une étape avant un éventuel départ vers l'Espagne. Pour eux, le Maroc ne leur garantit ni un travail décent ni des perspectives d'avenir. Et c'est pourquoi, il vaut mieux aller voir ailleurs.

Mamadou vit au Maroc depuis quatre ans et il est à son énième tentative de franchir les barrières séparant le Maroc de ses présides occupés. Il a été à plusieurs fois arrêté et refoulé vers l'intérieur du pays. Il vit aujourd'hui de mendicité et de dons de certains Marocains. Pour lui, la position des riverains est absurde puisque les migrants ne dérangent personne et s'efforcent de rester discrets. « Demandez aux riverains combien il y a eu de cas de vols ou d'agressions physiques commis par les migrants ? Aucun. Il est vrai qu'il y a eu des altercations entre les jeunes du quartier et nous, mais rien de grave, a-t-il précisé. Ce sont plutôt les riverains qui nous dérangent et provoquent, de temps à autre, des décentes de policiers pour nous faire peur. Les voisins sont xénophobes et détestent les Noirs ».

Des accusations qui font sortir de ses gonds Issam, un autre habitant du quartier. « Nous avons été les premiers à donner un coup de main à ces migrants, à les nourrir et à leur apporter des couvertures pour se protéger du froid la nuit. Et c'est ainsi que ces personnes nous remercient en nous traitant de racistes et de xénophobes. Faut-il donc accepter que ces gens jettent leurs ordures partout, occupent les bas de nos immeubles et nous dérangent la nuit pour qu'on nous traite de gentils et de tolérants», s'est-il énervé. Et de poursuivre : « Nous ne détestons pas les Noirs et nous ne sommes pas contre eux non plus». Même son de cloche chez Adil, un autre jeune, qui nous a expliqué que les migrants installés sur place depuis des mois n'ont jamais été agressés ou violentés par quiconque. Mieux, ces sont ces mêmes riverains taxés de racistes aujourd'hui qui donnent à manger de temps à autre à ces migrants. « C'est facile de nous accuser mais nous sommes aussi des citoyens qui ont le droit de vivre paisiblement dans un lieu propre, calme et sécurisé », a-t-il lancé, en visant Mamadou et ses camarades.

« Nous non plus, nous n'acceptons pas cette situation dégradante et inhumaine, réplique Mamadou. Qui peut accepter de vivre sans sanitaire ni eau potable ? Qui peut vivre dans la rue, contraint de supporter la chaleur le jour et le froid la nuit? Qui peut accepter de vivre de dons ou de faire la manche ? Mais, faute de mieux, nous avons accepté cette situation dans l'espoir de tout quitter un jour et de regagner l'Europe. Nous avons nous aussi des familles et nous avons laissé derrière nous des maisons propres mais nous sommes aujourd'hui forcés de vivre comme des chiens errants afin de réaliser notre rêve, celui de partir vers l'Europe», pas le temps pour dire plus. Mamadou est appelé par ses amis à les aider à évacuer les lieux. Quant aux riverains, ils se décident enfin à vouloir rentrer chez eux, tout en espérant que demain sera un autre jour.

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