26 Septembre 2017

Cameroun: Justin Bowen - Grand cœur camerounais au service de la musique !

Pianiste, auteur-compositeur et arrangeur, il promène sa silhouette dans la musique depuis quatre décennies. Avec au compteur des faits d'armes d'importance comme la direction de l'orchestre de Manu Dibango, l'accompagnement de talents musicaux nationaux, et la réalisation de deux albums remarqués sur les possibilité de la musique du Cameroun. Portrait.

Les médias, Justin Bowen les fuit comme la peste. Est-ce du fait de leur épaisseur qui lui fait penser qu'ils ne sont pas de taille pour restituer l'essence de son art et de son discours ? Ou alors parce qu'il ne sent pas en confiance avec eux ? Toujours est-il qu'au Cameroun, il ne jouit pas d'une grande réputation médiatique. Lui, c'est ce pianiste, auteur-compositeur et arrangeur dont la carrière s'étale désormais sur quatre décennies. En son pays et au-delà. Et qui figure aujourd'hui au rang de ceux qui ont écrit les plus belles pages de la musique made in Cameroon et dont les charmes irradient tant de cénacles dans le monde.

Et dire que Justin Bowen est d'un naturel simple. Obsédé qu'il est par cet art pour lequel il s'est dévoué très tôt. Choisissant de faire route avec Sainte Cécile dont les charmes se sont exhalés en lui depuis le lycée. A l'heure où l'avenir n'est pas une obsession, l'innocence de la jeunesse, couplée aux affres de la puberté, étant passés par là. Obligeant les jouvenceaux à échafauder des plans impétueux, quelques fois sordides ou osés, mais toujours courageux, pour conquérir les cœurs de camarades en proie aux nouveautés que confère la féminité.

«... des musiciens du Philanthrope [un cabaret de Yaoundé] ayant émigré vers le Nigéria pour la plupart, les responsables du cabaret me font la cour. Devant mes hésitations, le patron avance le chiffre de 70.000 francs comme rémunération mensuelle. C'était deux fois le salaire de mon prof».

Dans ce bar du centre du quartier résidentiel de Yaoundé, alors qu'il est en vacances au pays en compagnie de la famille, Justin Bowen a accepté de nous raconter son itinéraire d'artiste, son parcours d'homme. Chez lui, les deux se rejoignent comme dans une sorte de sarabande existentielle. Il nous paraît plutôt fin dans son récit. Son apparence n'a pas l'air du monstre qu'il est derrière un piano. Il parle avec assurance, les yeux globuleux toujours dans les vôtres. Par moments, il bifurque sur le quotidien d'une vie pas ordinaire pour un sou, avant de vite revenir sur ce sentier sinueux qui a construit sa légende dans le cœur de ceux qui apprécient une certaine musique. Alors on l'écoute avec quelque entrain. Laissant son débit couvrir le temps de sa truculence entrecoupée de rires bien sentis.

Tout commence donc au collège. «A 13-14 ans», précise Justin Bowen. Il aime alors flâner dans les repaires de son aîné François, pianiste recherché. Il observe avec curiosité. Laissant le feu de la passion s'instiller en lui. Souvent, il s'essaye au piano. Sans doute pour ressembler à son grand-frère. Mais, déjà, celui-ci s'en va poursuivre ses études en France. Et il est presque sommé de le remplacer. Pour des concerts scolaires dans un premier temps. Juste avant que ne lui arrive une offre incroyable d'un tenant de cabaret qui le veut dans son orchestre. Toutes affaires cessantes. Avec à la clé un revenu mirobolant. Il raconte : «... il se trouve que des musiciens du Philanthrope [un cabaret de Yaoundé] ayant émigré vers le Nigéria pour la plupart, les responsables du cabaret me font la cour. Devant mes hésitations, le patron avance le chiffre de 70.000 francs comme rémunération mensuelle. C'était deux fois le salaire de mon prof. Je continue d'hésiter et le patron me file une rallonge d'un coup et me dit : 100.000 francs. Je dis rapidement oui et propose qu'on vienne me chercher au collège à midi pour prendre part aux répétitions. Ce qu'il accepte. Je repartais jouer le soir pour rentrer vers 2h/3h du matin».

» Un moment dont Justin Bowen n'est pas fier et qui consiste à corrompre les profs pour avoir une bonne note, et ainsi éviter les vexations d'un père strict. Ce manège durera trois ans. Avant qu'il ne convainque son père que la musique est son choix de vie. »

L'aventure à 17 ans !

Commence alors les amours avec la musique professionnelle. Et rapidement, la vie scolaire en pâtit. Car il faut jouer de nuit et faire l'école de jour. Commence un moment dont Justin Bowen n'est pas fier et qui consiste à corrompre les profs pour avoir une bonne note, et ainsi éviter les vexations d'un père strict. Ce manège durera trois ans. Avant qu'il ne convainque son père que la musique est son choix de vie. Surtout qu'il vient d'être sollicité par un commerçant grec, du nom de Papadopoulos, pour aller garnir l'orchestre camerounais qu'il compte mettre sur pied dans l'hôtel de luxe qu'il vient de construire en son pays et qui lui permettra de se remémorer la terre de sa fortune qu'est le Cameroun.

A 17 ans donc, Justin Bowen fait le grand saut pour l'Europe. Où avec d'autres camarades du cabaret Le philantrope débauchés, il va découvrir un autre univers et ses exigences. Avec en esprit des paroles de papa la veille de son départ : «si tu veux faire de la musique, il n'y a pas de problème, mais fais-le sérieusement ! Cela veut dire qu'une fois là-bas, il faut t'inscrire dans une école de musique et tu essayes d'acquérir un niveau respectable, au même titre que les Manu Dibango». Alors il bosse. Encore et encore. L'aventure dure un an. Après quoi il gagne Paris, où il a de la famille, pour une inscription au conservatoire. En compagnie de son ami Eddy Edouthè. Très rapidement, il est introduit dans les studios parisiens où viennent enregistrer les Camerounais. Il est en effet appelé à remplacer le pianiste attitré des musiques camerounaises, un certain Jean-Claude Naimro du groupe Kassav'. Son baptême de feu sera un certain «O Si Linga», le premier album du Camerounais Joe Mboule qui fera un tabac au Cameroun.

«Après des années chez Manu, j'étais marqué par Manu mais là je jouais autrement. J'avais une chanteuse et je me faisais mes propres relations. L'un de mes plus beaux souvenirs c'est l'ouverture du plus grand palace au monde : le Burj Al Arab Jumeirah de Dubaï. J'y suis resté neuf mois et ai rencontré les plus grandes personnalités»

En ce début des années 80, Manu Dibango recherche de jeunes premiers pour son orchestre Soul Makossa Gang. Après l'aventure à la direction de l'orchestre de la télévision ivoirienne et le retour à Paris où il a enregistré un maître-album «Waka Juju», il sent le besoin de constituer un groupe ouvert sur le monde certes, mais qui a bien les racines dans le berceau de ses ancêtres. Bowen en sera, après une audition négociée par la chanteuse Sissy Dipoko et réussie haut la main. Il y croise les Brice Wassy, Valéry Lobè, Vincent Nguini, Jerry Malekani et autres Florence Titty et Sissy bien sûr. L'y rejoindront félix et Armand Sabal Lecco, Lokua Kanza et Ndédi Dibango. Ce groupe répondra aux attentes du maestro Dibango avec un entrain et des compétences admirables. Justin pour sa part sera apprécié au point de remplacer Vincent Nguini, qui décide de rester aux USA après une tournée mouvementée, à la direction de l'orchestre. Albums et tournées dans le monde permettront à Justin Bowen d'aiguiser son talent et de s'adapter à différentes situations. Jusqu'à ce qu'il sente le besoin de se régénérer ailleurs. Même si «Ce n'était plus seulement un groupe mais la rencontre d'amis qui s'appréciaient.»

Que faire après Manu Dibango ? Paris lui semble un peu austère en cette fin des années 80. Heureusement qu'une étoile croisera sa route. Sous le visage d'Olivia Valère. Une «une dame de la nuit qui a plein de clubs dans le monde entier où elle a instauré les concepts de piano-bar». Jouer dans les palaces le tente. Surtout que le cachet est plus qu'intéressant ! Commence ainsi «une aventure de six ans qui m'a permis de découvrir le monde VIP, un monde à part. Après des années chez Manu, j'étais marqué par Manu mais là je jouais autrement. J'avais une chanteuse et je me faisais mes propres relations. J'étais mon propre patron et l'idée m'a plu. L'un de mes plus beaux souvenirs c'est l'ouverture du plus grand palace au monde : le Burj Al Arab Jumeirah de Dubaï. J'y suis resté neuf mois et ai rencontré les plus grandes personnalités».

Accompagner ces talents qui «ne s'intéressent plus à la musique mais à la mode, à ce qui marche, et oublient que la mode tourne. On en aura bientôt marre et il faudra donc proposer de la musique. Et si à ce moment-là ils ne sont pas armés... De plus, ils ne sont préparés aux échecs tant ils ont été célèbres très vite. Ils n'ont pas le métier !»

Flas back & Rio Dos Camaroes

Après quoi il estime qu'il est temps de décrocher. Son compte en banque étant bien fourni, se pose la question de la gestion de cette fortune. Il a l'idée de produire un album, histoire de rendre à la musique ce qu'elle lui a donné. Il commence par «Munam» de Sissy Dipoko avant d'enchaîner sur son propre album du nom de «Flash Back». Qui arrive dans les bacs en 1997 et surprend par la qualité des compositions et des arrangements. Mais par-dessus tout, c'est le personnel qu'il a su fédérer autour du projet et que beaucoup ne connaissent pas au Cameroun vu qu'ils sont essentiellement des requins de studio : Jack Djeyim (guitare), Guy Nsanguè et Etienne Mbappè (basse) ou Brice Wassy (batterie). Le succès n'est pas populaire, mais d'estime car l'album est avant-gardiste avec des compositions qui mettent en harmonie les rythmes du terroir et le monde par l'expérience de ses géniteurs. Une musique de recherche en somme qui tombe comme une bouffée d'air pour la musique camerounaise qui, après la rivalité makossa-bikutsi, a besoin d'autre chose.

Ce «Flash Back» ayant requis tant d'énergie, il ne reviendra avec un 2è album, «Rio Dos Camaroes», qu'en 2004. Surfant sur la même vague, mais en moins cérébral, en plus dansant. Dans l'espace, il aura contribué à mettre en exergue d'autres artistes en s'occupant des arrangements. Dans son parcours cependant, il est un moment qu'il considère comme important : l'enregistrement d'un album d'André-Marie Talla au début des années 90 et qui a permis de valoriser le rythme bend skin. C'est sur son insistance que le titre «Bend skin» sera rajouté à l'album avec le succès que l'on sait. Sauf qu'après coup «Je dis à André «pourquoi tu ne dis pas que c'est moi qui ait fait ce titre ? Que cela ne vient pas de toi !» Lui ne veut pas l'entendre», rage-t-il.

Aujourd'hui, il songe à mettre sur pied une académie pour les jeunes. Histoire d'accompagner ces talents qui «ne s'intéressent plus à la musique mais à la mode, à ce qui marche, et oublient que la mode tourne. On en aura bientôt marre et il faudra donc proposer de la musique. Et si à ce moment-là ils ne sont pas armés... De plus, ils ne sont préparés aux échecs tant ils ont été célèbres très vite. Ils n'ont pas le métier !» Une nouvelle mission pour celui qui espère faire un concert un jour au Cameroun et qui prépare un troisième opus. Toujours dans la lignée des précédents. Toujours avec ce feu musical qui continue de l'embraser sans le dévaster. Et pour lequel il se dit prêt à tant de sacrifices.

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