27 Septembre 2017

Sénégal: Lenteurs dans la construction du mémorial le Joola - Entre incompréhension et scepticisme

Lors de la passation de service du 21 septembre dernier, le désormais ancien ministre de la Culture, Mbagnick Ndiaye, confiait à son successeur, Abdou Latif Coulibaly, ce qu'il avait appelé le «dossier le plus sensible» : celui du Mémorial Le Joola.

15 ans jour pour jour après le 26 septembre 2002, date à laquelle le bateau sombrait, avec à bord près de 2000 passagers, beaucoup plus qu'il n'en fallait, disons que les choses traînent les pieds.

Le Pr Babacar Mbaye Diop du Département de Philosophie de l'Ucad, qui soupçonne à ce sujet quelque «lenteur administrative», ajoute qu'il a surtout beaucoup de mal à comprendre que personne n'ait été «sanctionné» depuis la nuit du drame. Sans oublier selon lui que le «danger» nous guetterait à «chaque fois que»...

Quant à quelqu'un comme le muséologue Ousmane Sow Huchard, que nous avons aussi eu au téléphone, hier, mardi 26 septembre, disons qu'il est assez sceptique, laissant entendre que l'Etat ne serait pas très «chaud» pour ce Mémorial, qui pourrait servir de bâton ; pour «taper sur» l'administration, sur l'armée, sur l'Etat lui-même. Mais pour l'un comme pour l'autre, les familles des victimes ont besoin de ce Mémorial, ne serait-ce que pour se recueillir.

Babacar Mbaye Diop, Professeur d'esthétique au département de philosophie : «Personne n'est incriminé... »

D'abord je pense que c'est une nécessité pour les familles des victimes. A ce jour, leurs questions n'ont pas eu de réponses. Réclamer un mémorial, ça leur permet peut-être de résoudre, en tout cas silencieusement, beaucoup de problèmes qui ne sont pas encore résolus. C'est vrai que ça fait 15 ans, 15 ans c'est long, et ce qui est encore plus grave, c'est que, à ce jour, personne n'est encore incriminé. Le mémorial, c'est pour se souvenir de cet événement, qui a été l'un des plus grands naufrages au monde, beaucoup plus grand que le fameux Titanic.

Donc pour eux, à mon avis, c'est important de réclamer un mémorial qui, à mon sens, devrait être prêt depuis longtemps, parce que le marché a été lancé, on sait que c'est Eiffage qui l'a gagné, on sait que l'architecte a fini son boulot, donc tout est fini, il y a des lenteurs administratives qui font que le mémorial n'est pas prêt. Au début, on avait pensé à la Place du Souvenir avec Abdoulaye Wade, quand Macky est venu on a décidé de le faire en Casamance, pourquoi pas, mais ça fait quand même 15 ans que les gens attendent.

«Les familles ne peuvent pas se recueillir... »

Les gens ont besoin de se recueillir ; dans tous les peuples du monde, les gens ont besoin de se recueillir. Aujourd'hui, les familles n'ont pas d'endroit où se recueillir, à part les cimetières, et tout le monde sait que plus de 1000 passagers, la moitié des corps, sont encore dans l'eau, donc les familles ne peuvent pas se recueillir. Le fait de mettre en place un mémorial leur permet de venir se recueillir chaque année auprès du mémorial, parce que cette valeur symbolique-là, elle est importante, et de se souvenir de cet événement tragique.

«C'est vrai que ça va réveiller de mauvais souvenirs... »

15 ans c'est long, et aujourd'hui les familles veulent même qu'on renfloue le bateau. Je ne comprends pas, à ce jour, pourquoi l'Etat du Sénégal ne veut pas le faire. Les familles en veulent, la majeure partie des familles veulent qu'on renfloue le bateau, et même à l'époque, si je me rappelle bien, les Hollandais voulaient payer pour qu'on renfloue le bateau, et ce bateau-là pourrait être à côté du mémorial, pourquoi pas ? Les gens ont besoin de ça, j'ai du mal à comprendre qu'après 15 ans, l'Etat du Sénégal ne veuille pas... C'est vrai que ça va réveiller de mauvais souvenirs, mais ces souvenirs, c'est un peu comme des blessures, et ces blessures ne seront pas soignées tant que les populations, les gens, n'ont pas de lieu de recueillement.

«Le danger nous guette à chaque fois que... »

Encore fois, pour un bateau qui fait je crois 550 places, il y a eu plus de 2000 passagers, donc le triple, c'est énorme. C'est un peu aussi les Sénégalais, qui sont... On ne se rend pas compte qu'on continue à faire les mêmes bêtises, dans les cars rapides, un peu partout. Avec les Tata (minibus, Ndlr), c'est pareil, c'est toujours rempli de personnes, on ne se rend pas compte du danger, et un jour viendra où il y aura encore des accidents sur la route, dans les bateaux, les pirogues... Il y a une certaine paresse chez les Sénégalais, qui ne sont pas encore conscients du danger qui nous guette à chaque fois que nous prenons les transports en commun.

Ce qui est arrivé dans le bateau est aussi arrivé récemment, dans la pirogue, à Bettenty, et ça peut aussi arriver dans les cars rapides. Il y a toujours cette quête de l'argent, se remplir les poches, au détriment de l'Humain, et je crois que le plus important, c'est de donner plus de place à l'Humain qu'à l'argent. Tant qu'on pense à l'argent, on va toujours faire des bêtises comme ça, et c'est assez dommage que l'Etat sénégalais n'ait pas encore pris de sanction. Depuis 15 ans, l'Etat sénégalais n'a sanctionné personne Je trouve que c'est anormal.

A ce jour, personne n'est sanctionné ; une erreur comme ça, il y a toujours des fautifs et ces gens-là doivent être sanctionnés. Les familles, pour qu'elles soient tranquilles, il faut des sanctions de l'Etat sénégalais, et il faut, comme elles le réclament depuis 15 ans, un mémorial, pour qu'elles puissent se recueillir.

Ousmane Sow Huchard, Muséoloque et PCA du musée des civilisations noires : «Le problème du Joola, c'est que... »

Le mémorial, c'est différent d'un musée, même s'il peut contenir un volet muséal, mais la difficulté, pour le problème du Joola, c'est que le bateau n'a pas été renfloué, la collection principale sera absente, parce que dans un musée, il faut un objet qui rappelle le sujet principal qu'on veut traiter, et là, s'il n'y a pas de bateau, qu'est-ce qu'on va montrer ? On n'a pas réussi à avoir des bijoux des naufragés, des victimes, et tout, donc qu'est-ce qu'on va montrer ? A moins qu'on demande à quelqu'un...

Dans le cas de figure, ce qu'on pourrait faire, c'est une grande maquette du bateau, et ça c'est compliqué, ou alors faire une grande fresque, qui reproduit fidèlement le bateau, avec des textes explicatifs et tout, alors que si on avait l'objet principal à montrer, ce serait plus facile. Le mémorial, c'est un objet-symbole, c'est quelque chose qu'on met là, à la place de ce qu'on veut faire parler, alors que dans un musée, il faudrait des pièces quasiment authentiques qui parlent du sujet qui nous concerne. Je l'ai dit : ça va être très compliqué, mais on peut prendre, concevoir un objet-symbole, un sculpteur peut le faire, un objet qui puisse représenter Le Joola, ça c'est possible.

Pour le mémorial, l'ancre d'un bateau en grandeur nature ou surdimensionnée peut être le symbole du naufrage, parce que l'ancre d'un bateau, c'est ce qui maintient le bateau, pour l'empêcher de couler, donc ça pourrait renvoyer à un objet-symbole. C'est une question de recherche.

Un mémorial se tourne-t-il forcément vers le passé ?

Vous avez bien fait de poser cette question. Un mémorial, ça ne renvoie pas forcément au passé. Ça renvoie à un événement, ça renvoie à quelque chose qu'on veut maintenir dans la mémoire des gens. C'est un objet qui doit rappeler des choses qu'on ne voudrait pas voir disparaître dans la mémoire des gens, c'est ça le mémorial. On peut le faire en grandeur démesurée, pour frapper les gens. (... ) Tout ça peut maintenir le sujet dans la mémoire des gens, pour le rendre inoubliable.

«Atepa et le premier projet du Mémorial... »

Le premier projet du Mémorial était chez Atepa (l'architecte Pierre Goudiaby, Ndlr). C'est une structure, une espèce de planche, de monument avancé dans la mer, la maquette est au cabinet de Atepa. Le mémorial avait été conçu, la maquette, tout avait été fait, il ne restait plus qu'à la réaliser. C'est après que Abdoulaye Wade a changé d'idée, et il faut dire qu'au début, les gens voulaient le mémorial dans la capitale nationale. C'est après que l'on a dit que comme la majeure partie des naufragés, des victimes, étaient des Ziguinchorois, de la Casamance, il valait mieux que le mémorial soit en Casamance. C'est comme cela que l'objectif a été détourné, mais c'est valable que ça soit à Ziguinchor, parce que la plus grande partie des victimes est originaire de Ziguinchor.

«L'Etat n'est pas chaud pour... »

Franchement, tout le monde sait que l'Etat n'est pas chaud pour faire ça, parce que l'Etat n'ayant pas fait ce qu'il faut, donc il faut résister le mieux qu'on peut. Ils ne veulent pas qu'on fasse le mémorial, parce que chaque fois qu'on sera devant, ça va pousser les gens à taper sur l'Etat, à taper sur l'administration, à taper sur l'armée, sur les responsables, qui pour la plupart ne sont plus là, vous voyez, ça va rappeler des souvenirs, ça va tourner en boucle, et jusqu'à quand, on ne sait pas.

Mais les populations y tiennent. Déjà j'ai appris aux informations qu'il y a presque plus d'un millier d'enfants qui devaient être déclarés pupilles de la nation, et qui ne le sont pas. Tous ces enfants vont grandir avec ça dans leur mémoire, on va leur conter l'histoire, ils vont lire les journaux de l'époque pour comprendre. C'est un tout qui fait que ce sera donc difficile d'effacer cela de la mémoire des gens et donc, il vaut mieux créer un mémorial pour rappeler tout cela à la mémoire des gens, chaque fois qu'on passera devant.

Sénégal

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