30 Septembre 2017

Sénégal: Lu et adoré - L'autre moitié du soleil de Chimamanda Ngozi Adichie

Chaque fois que je termine un livre, le rituel est le même : mon cerveau toujours alerte et carburant à 1000 à l'heure, veut automatiquement se lancer dans l'exploration d'un nouvel ouvrage, alors que mon corps, fatigué, veut prendre une pause. Un duel infini commence alors entre la passion (de la lecture) et la raison, que la passion finit toujours par gagner.

Mais toute règle a une exception. Et l'exception a résidé en ce superbe livre de Chimamanda Adichie, à savoir « L'autre moitié du soleil », sa deuxième publication après « L'hibiscus pourpre » (paru en 2003) dont j'avais déjà parlé ici : https://cequejaidanslatete.wordpress.com/2014/06/12/lu-et-approuve-lhibiscus-pourpre-de-chimamanda-ngozi-adichie/

Acheté il y a de cela quelques mois, je repoussais toujours la lecture de ce volumineux livre, soit parce que j'avais d'autres reliques en attente, ou soit parce j'étais par trop occupée à faire autre chose... Quand j'eus tôt fait d'épuiser tous les livres de ma pile à lire, je m'attaquais au livre de l'auteure nigeriane. Et je puis vous dire que j'ai regretté de ne pas m'y être mise plus tôt ...

Déjà le contexte : Nigeria, début des années 1960. Le Nigeria compte quantité d'intellectuels, universitaires pour la plupart, à l'image d'Odenigbo, le ténébreux professeur, qui de par leur engagement et leurs idées anticonformistes, veulent insuffler un nouvel élan au géant de l'Afrique de l'Ouest. La force de ce roman réside dans l'incroyable description des personnages. Odenigbo engagera Ugwu, jeune villageois émerveillé et ouvrant grand les yeux devant cette nouvelle vie, que son maître scolarisera et apprendra, en sus des travaux ménagers, à acquérir un esprit critique.

La maison d'Odenigbo est le rendez - vous des intellectuels. Chaque soir, dans son salon, ont lieu d'interminables discussions où médecins, avocats, professeurs et cadres de la profession libérales se font face dans ces joutes verbales mémorables. Ugwu sert les boissons, dispose les mets et ouvre les oreilles, émerveillé par ces mots qu'il entend et qui ne signifient pas grand - chose pour lui. Son unique satisfaction réside dans le fait que son maître - « Master » Odenigbo - est content de son travail, et dans ses moments d'ivresse, converse avec lui et l'appelle « mon ami ».

Cette vie à deux est chamboulée par l'arrivée d'Olanna, somptueuse jeune femme aux manières policées, douce et souriante, originaire de Lagos, où ses parents ont une somptueuse propriété et sont bien introduits dans le gotha nigérian. La sœur jumelle d'Olanna, Kainene nage à contre - courant de tout cela, n'hésitant pas à critiquer ouvertement les amitiés fallacieuses de son père, sa propension à faire des courbettes pour obtenir des « marchés » et accroître sa fortune.

Ugwu, quelque peu désarçonné par l'arrivée d'Olanna, se plaira de plus en plus en sa compagnie, car celle - ci, vu qu'elle a conquis le cœur d'Odegnigbo, conquerra le sien aussi. L'autre personnage saisissant de ce triptyque résidera en la personne de Richard, britannique venu s'installer au Nigeria, fasciné par la culture et le mode de vie des autochtones. Il constituera selon mon avis un œil extérieur assez intéressant, qui donnera une merveilleuse tournure à l'histoire.

Ce petit équilibre si parfait volera en éclat lorsque surviendra la révolte biafraise. Déjà la menace grondait ... Olanna s'en était déjà rendue compte en allant rendre visite à son ex - fiancé Mohamed. Celui - ci, faisant état de la situation politique déliquescente du pays, mettra en garde la jeune femme, qui balaiera ces mises en garde d'un revers de la main.

Mais elle constatera de visu que tout ne sera plus comme avant : la tête de la petite fille qu'elle verra dans une calebasse, les femmes qui urinaient sur elles - mêmes, la peur dans leurs yeux, l'instinct de survie qui primera sur tout le reste, sont autant de facteurs indiquant que le Nigeria entrait en guerre ...

C'est la déportation, il faudra quitter Nsukka, mais juste le temps que les choses « redeviennent normales ». Quand elle vit sa cousine Arize, son ventre de femme enceinte éventré, gisant sans vie, tout n'aura plus de sens ...

L'est du Nigeria grondait, les Ibos étaient persécutés, les Haoussas asseyaient leur domination et se mettait à la recherche des Ibos en les tuant sans ménagement. Olanna passera par toutes les étapes : peur, colère face aux ressortissants de Lagos faisant comme si rien de tout cela ne les affectait, crainte des bombardements impromptus, cauchemars et trous noirs durant lesquels elle se remémorait avec exactitude ce qui l'entourant et d'autres durant lesquels elle oubliait jusqu'à son prénom. La mémoire sélective et le déni deviendront ainsi ses compagnes de tous les jours. Chimamanda Adichie a écrit un livre violent, mais aussi sensible, et surtout profondément humain.

Violent, car il nous plonge dans l'horreur d'un conflit pas assez médiatisé et quelque peu « oublié ». Cette guerre civile, ayant duré de 1967 à 1970, plongera dans le chaos une partie de la population nigériane - les Igbos -, désirant s'affranchir de la tutelle des Haoussas voulant contrôler tout le pays. Jusqu'à sa réintégration au reste du Nigeria en 1970, le Biafra ne cessera d'agiter ses velléités sécessionnistes.

Les rappels historiques sont intéressants, et le tout mixé à une fiction savoureuse, nous donnent un livre époustouflant !

Sensible, car les jours passants, Olanna apprend à mettre sa fierté de côté, apprend à se mélanger aux autres ... Se contentant de survivre avec l'aide accordée par les camions des ONG, n'ayant en tête que le maintien en vie de sa fille Baby Chiamaka, elle fera face avec dignité et pugnacité.

Humain, car au milieu de toute cette destruction, Ugwu, boy et observateur de ce conflit, mûrira son projet de livre. Livre dans lequel il note ses impressions sur ce qui l'entourait ... Le titre en dira long : « Le monde s'est tu pendant que nous mourions ... »

« L'autre moitié du soleil », un livre à lire et à faire lire !

Bonne lecture

(écrivain)

Sénégal

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