2 Octobre 2017

Cameroun: Crise anglophone - Préavis de divorce pour un anniversaire de mariage

Photo: The Post (Buea)
Affrontements au Cameroun
analyse

Les noces de lapis-lazuli, vous connaissez ? C'est la célébration du 56e anniversaire de mariage.

Plus d'un demi-siècle de mariage, ce n'est pas rien. La tendance serait même à penser à un couple solide qui s'apprête à finir sa vie commune dans des efforts communs pour éviter le pire : le divorce. Mais des mariages, il ne faut jurer de rien. Celui des individus et, qui pis est, celui des peuples.

En effet, on a vu de vieux couples se séparer au bord de la tombe pour un oui ou un non et des fédérations de peuples se disloquer après des siècles de vie sous forme d'Etat unitaire. On ne remontera pas jusqu'aux empires romain, ottoman ou britannique mais on donnera les exemples de la Corée et de l'Union soviétique, où l'unité nationale ou fédérale a volé en éclats avec les vicissitudes de l'histoire.

Si les divorces des peuples et/ou des Etats arrivent à de vieilles nations, quid des jeunes pays comme ceux d'Afrique avec leurs frontières héritées de la colonisation ? Rien que lundi dernier, dans nos colonnes et sous la même rubrique, nous évoquions les cas pas très heureux où l'Erythrée s'est séparée de l'Ethiopie et le Soudan du Sud du Soudan et cela pour commenter la greffe de la partie anglophone du Cameroun qui avait du mal à prendre avec la partie francophone.

Nous ne croyions pas si bien dire en décrivant un calme précaire à Bamenda et à Buea, les capitales des régions frondeuses. De fait, le mercure est remonté d'un cran le week-end dernier, notamment ce dimanche 1er octobre, jour des noces de lapis-lazuli de la République, d'abord fédérale puis unitaire, du Cameroun. Un anniversaire au goût de cendre, célébré sous haute tension et sous différentes formes, selon qu'on est dans la partie anglophone ou francophone du pays.

Dans la partie anglophone, où la tension était la plus vive, les sécessionnistes avaient prévu de proclamer l'indépendance de l'Ambazonie, un nouvel Etat qui regrouperait les provinces du nord-ouest et du sud-ouest du pays.

Outre ce nouveau nom, les sécessionnistes avaient imaginé un nouveau drapeau, un nouvel hymne et une monnaie différente du FCFA pour cet Etat virtuel. On voit donc jusqu'à quel point les activistes de la séparation du Cameroun en deux Etats avaient fait le pari de franchir le Rubicon, summum du bras de fer qui les oppose au pouvoir central de Yaoundé depuis au moins un an.

Ils auraient choisi de frapper les esprits aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du Cameroun qu'ils n'auraient pas agi autrement, ayant choisi la date anniversaire de l'union progressive du pays pour crier haut et fort leur volonté d'indépendance. C'est ainsi qu'ils ont tenté de hisser le drapeau de la virtuelle Ambazonie sur les bâtiments officiels.

Il s'est ensuivi des échauffourées qui ont causé la mort d'au moins un manifestant. Ces manifestations sont un coup d'éclat magistral qui procède d'un marketing politique bien pensé consistant à choisir la date anniversaire de l'union pour réclamer le divorce.

En agissant de la sorte, les sécessionnistes ont conquis une audience considérable et passé largement le cap d'une lubie de marginaux. Leurs revendications ont eu le même écho médiatique que les référendums d'indépendance en Catalogne et au Kurdistan.

La preuve, le pouvoir de Biya n'a plus le sommeil tranquille à Yaoundé. Il a déclaré l'Etat d'urgence, décrété un couvre-feu, restreint les possibilités de connexion à Internet, le tout assorti d'un impressionnant dispositif sécuritaire, y compris l'interdiction des mouvements de populations entre les régions anglophones du pays.

L'objectif est clair : étouffer toute manifestation indépendantiste et surtout la proclamation symbolique de la division du Cameroun en deux Etats. Cette stratégie d'étouffement semblait fonctionner jusqu'en milieu de journée ce dimanche car les populations de Buea et de Bamenda, les deux principales villes frondeuses, se terraient chez elles, et le rassemblement des manifestants à la place de l'indépendance de Buea pour l'historique proclamation n'avait pas eu lieu.

Au contraire dans la partie francophone, les manifestations pour l'unité nationale ont pu se tenir. On note particulièrement le rassemblement des parlementaires, députés et sénateurs à la place de l'unité, tous ceints de leurs écharpes aux couleurs du drapeau du pays : vert, rouge, jaune.

Au cours d'une cérémonie symbolique, la représentation nationale a chanté en chœur l'hymne national et écouté une allocution du porte-parole du gouvernement dénonçant les méthodes des séparatistes qui ont appelé des parlementaires à la démission, sinon ils s'en prendraient à leurs familles.

Le porte-parole du gouvernement a aussi invité toutes les populations du Cameroun à arborer les couleurs nationales et à se démarquer des manifestations aventuristes. Quelle que soit la complexité des problèmes auxquels le pays est confronté, c'est dans l'union qu'il aura le plus de chances de les résoudre, a-t-il déclaré.

Dans l'union et autour d'une table de négociation, devrait ajouter Issa Tchiroma - Bakary, le porte-parole du gouvernement camerounais. En tout cas, c'est ce que prône la société civile camerounaise, notamment le célèbre avocat Akere Muna, ancien bâtonnier, lui-même anglophone, qui a saisi le secrétaire général de l'ONU par correspondance pour une éventuelle médiation.

On n'en est pas encore là, mais le temps presse et l'exécutif à Yaoundé, en commençant par le président Paul Biya, devrait prendre davantage conscience de la profondeur du mal qui menace de saucissonner l'Etat. Car l'aggravation actuelle de la crise est en grande partie due à de la négligence de sa part. En effet, pendant longtemps, les autorités gouvernementales ont tenté de marginaliser les activistes sécessionnistes.

Mais les problèmes socio-économiques, notamment le chômage des jeunes, le manque d'alternance et de renouvellement de la classe politique, la mal gouvernance, ont exacerbé les ressentiments, la défiance à l'égard du pouvoir central, particulièrement dans les régions anglophones.

A quelque chose malheur est bon. Cette bravade outrancière de l'autorité centrale qui met en péril l'unité nationale doit être un sérum contre l'apathie de roi fainéant que donne de voir Paul Biya, à la tête du Cameroun depuis 35 ans. Les attaques de Boko Haram avaient mis un bémol à ses séjours prolongés hors du pays.

Les coups de boutoir des indépendantistes le pousseront-ils à être un homme d'Etat énergique et prospectif dans la recherche de solutions aux problèmes de développement qui assaillent le Cameroun ?

En vérité, ce pays sous le magister de Paul Biya ne brille que par le football et les affaires de corruption. Dommage, car ses énormes potentialités agricoles, sylvicoles, piscicoles et minières auraient pu rapporter à ses habitants un meilleur PIB que les 1032 dollars par tête.

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