4 Octobre 2017

Sénégal: Banlieue de Dakar - Quand l'incivisme accentue les problèmes d'assainissement

Depuis plusieurs années, Grand Médine, Grand Yoff et les Parcelles assainies, pour ne citer que ces quartiers, connaissent de récurrents problèmes d'assainissement. Les premières pluies de cet hivernage n'ont fait que les accentuer.

Ces écoulements d'eaux usées s'accompagnent de questions sanitaires et soulèvent la notion de civisme, trop souvent absente du quotidien des Sénégalais.

La grande rue séparant le quartier Grand Médine des Unités 25 et 26 des Parcelles assainies, communément appelée « Route 26 », regorge d'eau. Pourtant, la pluie n'était pas au rendez-vous. Un liquide, de couleur noire, ruisselle du point le plus haut vers celui le plus bas, et ce, tous les jours de l'année. Sur toute l'étendue de la voie, ces eaux sales, chargées d'ordures ménagères, se mélangent au sable et créent une boue qui offre un spectacle peu reluisant à cette artère pourtant très fréquentée.

« C'est un problème qui dure depuis belle lurette. Il est aussi présent sur la ruelle menant au stade Léopold Sédar Senghor. Il s'agit de la gestion des eaux usées. En période de pluie, la situation s'aggrave, car les eaux de pluie viennent se mélanger aux eaux usées », explique le maire de la commune de la Patte d'Oie, Banda Diop, qui a fait construire un mur, il y a un an, pour éviter l'entrée des eaux de cette rue dans les maisons.

L'odeur nauséabonde des eaux d'égout est, dans cette partie de Dakar, devenue « une habitude » pour ces populations qui passent toutes leurs journées dans cette pollution depuis des années. Le vieux Ndiaye, debout devant son atelier de menuiserie, écarte les orteils et montre les plaies causées par ces eaux d'égout. Pantalon retroussé, il cherche du regard un espace moins glissant pour pouvoir traverser.

« C'est toujours pareil. Traverser cette route est une véritable équation, on patauge dans cette eau sale tout le temps. Beaucoup d'enfants glissent ici. Et c'est dangereux, car les voitures passent à tout moment », explique-t-il sur les nerfs, avant de se lancer rapidement dans la traversée. La forte pluie de vendredi dernier (ndlr 18 août 2017) a fait empirer les choses.

« Personne ne pouvait passer par là. C'était comme un lac. Ceux chargés de réguler la circulation ont été obligés de barrer la route pour éviter des accidents. Vous pensez que c'est normal ? », fustige Ibrahima Diop, un jeune habitant de Grand Médine.

Des populations exposées et impuissantes

Les bus « Tata », taxis, « Ndiaga Ndiaye » et véhicules particuliers, dans leur course, éclaboussent de boue tous ceux se trouvant aux abords. Le mauvais état de la route, constituée de gros creux, complique tout. Ces « trous » favorisent de larges flaques d'eau noire. Dans cette insalubrité notoire sont installés, sur chaque côté de la route, des menuisiers, des vendeuses d'arachides, plusieurs gargotes et un petit marché de légumes. « Avons-nous le choix ? Nous vivons de cette activité. C'est vrai et nous sommes conscients des risques sanitaires, mais c'est le seul moyen que nous avons pour subvenir aux besoins de nos familles », lance Aïssatou Fall, vendeuse de petit-déjeuner au bord de cette route.

Sur la voie, cinq regards ont été construits pour évacuer les eaux usées des ménages. Cependant les couvercles de deux d'entre eux ont partiellement volé en éclat. Selon les habitants, le plus grand canal, situé devant le Centre socio-éducatif de l'Unité 25 et reliant plusieurs autres regards du quartier, serait la source du problème. Il est bourré d'ordures. Du couvercle gicle une eau noire et puante. Les habitants ont même creusé un chemin dans la terre sableuse pour permettre son évacuation. L'endroit a été transformé en un dépotoir d'ordures. « Comme si on n'avait pas assez de problèmes, les femmes viennent, clandestinement, déverser ici le contenu de leurs poubelles », explique, dépité, un jeune menuisier.

Dans les petites allées séparant les maisons du quartier, le décor est insoutenable. Presque tous les regards sont défectueux, certains sont à ciel ouvert. L'eau noire coule abondamment ou s'accumule par endroits en de grosses mares près desquelles des enfants, insouciants, jouent. Chaque maisonnée a pris l'initiative de creuser un passage pour le ruissellement de ses eaux ou freiner son écoulement avec des pneus, des pierres ou des sacs de sable.

De réels risques sanitaires et environnementaux 

Ces passages improvisés sont le lieu de tapis glissants de champignons verts et des nids de moustiques. « Nos enfants sont tout le temps malades. Ils ont des boutons partout, pour d'autres, c'est la diarrhée, parce qu'ils s'amusent avec le sable. Actuellement, j'ai ma fille qui souffre de paludisme. C'est vraiment difficile à vivre ». Un cri du cœur de mère Diallo qui continue : « Tous ces regards ont été construits par la mairie. Aujourd'hui, elle ne fait que venir constater au lieu d'agir ».

D'ailleurs, on note plusieurs cas de maladies de la peau en ces temps d'hivernage. Ces dernières sont le plus souvent dues au manque de civisme et d'hygiène de certains qui, au moment des pluies, évacuent le contenu de leurs fosses septiques. Les eaux pluviales mélangées à ces déchets deviennent un danger permanent pour les enfants qui y jouent et même pour les adultes. Car ces derniers sont parfois obligés de patauger dans ces eaux pour se frayer un chemin. Le larbish (infiltration sous la peau humaine de la larve d'un petit vers cylindrique long de 2 mm d'un ankylostome animal, du chien le plus souvent), la furonculose, les diarrhées et vomissements sont les maladies les plus fréquentes. « Pas plus tard qu'hier, on a eu le cas d'un enfant de sept ans souffrant de furonculose (récidive et extension de petits boutons en différents endroits du corps). Des boutons sont apparus sur la nuque, le dos et sur la partie basse », affirme Mme Sadji, infirmière d'Etat au Centre médico-social des Douanes, sis à Colobane.

Selon le Major Abdoulaye Diagne du même centre, ce phénomène peut favoriser non seulement le choléra, la gale, mais aussi des affections dermatologiques comme les eczémas. « Je viens de consulter une petite fille qui a une infection à la main et des dermatoses aux genoux. Ces cas sont nombreux durant l'hivernage », dit-il avant d'appeler à plus de civisme de la part de tout un chacun.

De l'avis d'Ababacar Mbaye, spécialiste en environnement, les conséquences environnementales vont de la « détérioration du cadre de vie des populations » à la « cohabitation avec les déchets solides. En somme, cela crée un environnement malsain pour l'homme ». Pour l'heure, les habitants de la « Route 26 » sont exposés à des risques environnementaux, mais surtout sanitaires.

Évacuation des eaux usées et de pluie : Un expert liste les racines du mal 

Un spécialiste en environnement explique les problèmes d'assainissement dans certains quartiers de Dakar par ceci : des canaux à fonction unitaire, c'est-à-dire devant recevoir uniquement des eaux usées ou uniquement des eaux de pluie, se trouvent à la fois alimentés par les deux types de liquide.

Les réseaux d'assainissement datent de très longtemps. « Les débits d'eaux usées qu'ils reçoivent aujourd'hui dépassent largement ceux pourquoi ils ont été construits. Vu la montée démographique observée dans ces quartiers, il est normal que des problèmes d'assainissement se posent, car il y a un surplus d'eaux usées », explique Ababacar Mbaye, spécialiste en environnement. Les réseaux d'assainissement dans certains quartiers de Dakar comme Grand Yoff, la Médina et les Parcelles assainies sont bouchés, et ce, pour plusieurs raisons.

Selon l'expert, des canaux à fonction unitaire, c'est-à-dire ne recevant uniquement des eaux usées ou uniquement des eaux de pluie, se trouvent à la fois alimentés par les deux types de liquide. Ce qui crée évidemment des bouchons. Cette obstruction va donc se répercuter sur les fosses septiques des ménages.

Les populations ne sont pas que des victimes dans ce déréglage du système. Délibérément, nombreux sont ceux qui déversent des déchets dans ces regards ou alentours. Pourtant, ils sont sensés évacuer les eaux de leurs propres ménages. « D'autres vont jusqu'à brancher clandestinement leurs fosses aux canaux unitaires, à ciel ouvert, qui eux ne doivent recevoir que de l'eau de pluie. Imaginez ce que cela peut engendrer », poursuit-il, soulignant que le vol de couvercle des regards n'est pas à exclure. « Ceux qui le font vont revendre la ferraille pour se faire de l'argent ». De ce fait, en période de pluie, le phénomène ne peut que s'aggraver, puisque ces réseaux sont à la merci de l'anarchie et d'une mauvaise gestion.

Des solutions s'imposent...

« Il urge de redimensionner ces ouvrages d'assainissement publics, d'y mettre des garde-fous, afin qu'ils soient bien protégés et éviter ainsi toute pénétration d'ordures. Il faut réhabiliter ces réseaux pour permettre un écoulement fluide des eaux usées. Préserver le système séparatif des canaux est plus qu'important, c'est une nécessité », préconise le spécialiste en environnement.

De façon préventive, la sensibilisation des populations sur la gestion de ces réseaux serait salutaire. Chaque citoyen est responsable de ces ouvrages publics, car communs à tous. De l'avis de M. Mbaye, certains comportements sont à bannir, mais cela ne peut être possible sans une sensibilisation régulière, qui demande aussi la participation des médias, estime-t-il.

Une synergie des actions préconisée pour éradiquer le mal

Pour Banda Diop, le maire de la Patte d'oie, « l'assainissement n'est pas une compétence transférée aux collectivités locales. Néanmoins, nous avons été, à plusieurs reprises, aux côtés des populations pour les aider à exfiltrer ces eaux usées. C'est le cas depuis trois ans. Nous accompagnons, de manière volontaire, les populations et avons même mobilisé les services d'hygiène pour désinfecter la zone. J'ai moi-même fait une descente sur le terrain il y a un mois pour m'enquérir de la situation ».

Ainsi, l'autorité municipale estime que le problème est plus sérieux et nécessite de grands moyens et une synergie de toutes les entités concernées. M. Banda Diop sollicite une « collaboration, une action concertée entre la mairie, l'Office national de l'assainissement du Sénégal (Onas), la commune des Parcelles assainies et les populations ». Poursuivant, il souligne : « La situation ne cesse de s'aggraver et c'est aujourd'hui un problème de santé publique ». Le mal est profond, car présent dans d'autres quartiers de Dakar à savoir Grand Yoff, la Médina et les Parcelles assainies.

Négligence coupable !

Les fosses septiques font encore parler d'elles en cette période d'hivernage. En effet, beaucoup de Sénégalais n'ont malheureusement pas pris l'habitude de faire la vidange régulière de leurs fosses. Ils attendent plutôt l'heure de l'obstruction totale du canal pour chercher des solutions ; bien que dans certains cas, ils ne font rien, tout simplement. Attendant tranquillement que le problème disparaisse tout seul. Depuis l'apparition des pluies, les rues et les terrains de football sont devenus des marigots ou des chemins d'écoulement d'eaux sales en plein quartier, au grand dam des familles concernées. Dans ces zones de la banlieue, chacun est spectateur de ce phénomène, souvent par négligence ou rarement par ignorance des conséquences sur le cadre de vie. Pire, les enfants, inconscients du danger, jouent aux abords de ces nids de microbes, de bactéries et de moustiques, sous nos yeux.

S'il y a des notions encore abstraites du vocabulaire des Sénégalais, ce sont bien celles du devoir et du respect du bien commun. Au Sénégal, l'on s'échauffe plus pour ses droits en enterrant volontairement et sournoisement ses devoirs. La rue, le terrain de jeu, les espaces publics sont des lieux communs à tout citoyen et induit donc la responsabilité de tous. Il serait inconcevable, pour tout esprit sain et averti, de porter atteinte à la quiétude et au bien-être d'autrui. Tout simplement parce que l'on a la paresse de s'acquitter de son devoir. Pour une fois, les autorités ne pourront être accusées, puisque ce problème de fosses septiques relève de la responsabilité et du bon sens de tout un chacun.

Entre ne pas savoir et faire semblant de ne pas savoir, il y a tout un fleuve. Aujourd'hui, les gestes les plus simples qui peuvent préserver notre santé et notre cadre de vie sont foulés aux pieds. On attend l'heure de l'avalanche pour crier au secours et s'apitoyer sur son sort. Les odeurs nauséabondes, la stagnation des eaux usées remplies de déchets, dans les ménages ou en pleine rue ne dérangent point. L'on est « habitué » et c'est alarmant. Vivre dans un environnement sain, pour sa propre santé et ensuite celle des autres ne nécessite pas de grands moyens, encore moins ceux d'un gouvernement. Cela part de soi, du sens du devoir et du désir d'un cadre de vie sain. Alors, que chacun balaie devant sa porte en vidant sa fosse !

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