4 Octobre 2017

Sénégal: « Et si on essayait autre chose 1 » - A propos du Dialogue national

Les pays asiatiques qui ont connu un développement fulgurant, l'ont été sans la démocratie et sous la férule, pour la plupart, des dictateurs.

Il n'est pas question, pour le Sénégal, de renoncer à la démocratie pour son émergence. Cette démocratie, il convient néanmoins de la repenser en fonction de notre histoire et de notre culture pour l'approfondir comme l'ont fait, en leur temps, Soundiata avec la charte du mandé et la révolution torodo de Cheikh Souleymane Baal, avec ses principes de bonne gouvernance.

Ces deux exemples reposaient sur la concertation, la palabre pour trouver la meilleure solution quand un problème venait à se poser. Et si on essayait autre chose, autre que l'injure, les petites phrases et surtout cette bipartition rigide de « celui qui n'est pas avec moi et contre moi ».

Depuis les indépendances, nous n'avons connu que cela : Senghor dont on reconnaît, aujourd'hui, que c'est le fondateur de l'État du Sénégal, Abdou Diouf dont on dit qu'il a su résister à la bourrasque des ajustements structurels qui nous ont fait tant de mal, Abdoulaye Wade qui a connu une opposition violente et dont tout le monde s'accorde aujourd'hui à reconnaître les mérites, ne fut-ce que sur le plan des infrastructures. « Laye Taali », Macky Sall, aujourd'hui, furent tous critiqués, non pas une critique positive et constructive, mais véhémente et négative.

Latif Coulibaly, dont l'opposition d'alors au président Wade ne faisait l'ombre d'aucun doute, lui a pourtant décerné un grand bravo pour le contournement de Rufisque, ajoutant que s'il n'avait fait que cela, il aurait quand même mérité de la Nation.

De même, on ne peut pas dire, sans risque de se décrédibiliser, que le président Macky Sall n'a rien fait ou ne fait rien : la Cmu, les bourses familiales, les baisses des prix des denrées de première nécessité et des loyers, entre autres, sont parlants. C'est donc inexact et profondément injuste de se comporter ainsi comme l'Opposition le fait souvent. Il serait peut être bon et même nécessaire de reconnaître les bonnes choses faites -qui sont nombreuses- quitte à dire qu'on aurait pu mieux faire sur la base d'une argumentation sérieuse. D'autant plus qu'il dit de lui-même qu'il n'est ni Dieu, ni demi-Dieu, Jupiter encore moins. Tous ses efforts sont tendus vers l'émergence de notre pays qui a connu une apnée durable qui fâche mon grand oncle, le professeur Amadou Ly.

Le président de la République -élu à plus de 65% des voix et dont on peut d'aucune manière remettre en cause la légitimité - a obtenu des résultats probants que l'on ne peut nier sans mauvaise foi. Est-ce perfectible, certainement oui, seule la mort est imperfectible, car elle clôture définitivement un destin. Le président de la République est responsable, la Querelle de son peuple est sa seule Querelle, responsabilité qu'il assume avec sérieux (ko kelifado).C'est de sa responsabilité d'appeler au dialogue national - sans prépotence - en tant que président de tous les Sénégalais.

Je peux témoigner que son appel au dialogue avec les politiques et les forces vives de la Nation est absolument sincère. Appel qu'il n'a cessé de réitérer. Le président de la République est courtois et a la parole rare ; il me semble que ce sont là des vertus politiques. Dire qu'il cherche la dévolution monarchique du pouvoir qu'il a vivement dénoncé lui et ses alliés est vue de l'esprit. Et son frère ? Son beau-frère ? Est-ce une malédiction rédhibitoire d'être le frère de quelqu'un ? Senghor a eu son neveu dans son gouvernement, Diouf son propre frère, Abdoulaye Wade son propre fils et il n'y aurait rien à dire pour ce dernier s'il ne s'était pas mis en tête de se faire succéder par son fils et de chercher un troisième mandat !

Et si on essayait autre chose, car si on continuait de faire ainsi la politique, chaque dirigeant qui viendrait dans le futur serait en butte avec les mêmes problèmes et le cycle infernal va continuer sans que le pays n'en tire bénéfice. Ngalandou Diouf contre Blaise Diagne, Lamine Gueye contre Ngalandou, Senghor contre Lamine Gueye, Wade contre Diouf. A part montrer la vitalité démocratique de notre pays -ce qui n'est pas rien - en quoi cela a-t-il servi le progrès économique et social de notre pays ?

Pour cela, et nous le pouvons, il faut changer notre rapport à la Démocratie. En ayant constamment en tête l'intérêt général et le bien commun, malgré les divergences.

L'honorable député Modou Diagne Fada parle de manière admirative de l'habilité politique du président de la République.Bien sûr qu'il est habile, sinon il n'aura pas pris le pouvoir deux ans après avoir créé son parti !iIl n'en tire cependant aucune gloriole : il mesure avec gravité ses responsabilités.

Mais qu'est-ce que la Démocratie ? Le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. Comment fonctionne-telle ? Par le biais du débat contradictoire respectueux des uns et des autres, sans injures ni propos crypto-personnels.

Qu'elle est la finalité de la Démocratie ? C'est sans contestation possible le Consensus. Le débat contradictoire n'est donc qu'un moyen, pas une finalité en soi. Il ne faut donc pas confondre le but et les moyens !

C'est pourquoi, je souhaite que tout le monde réponde à l'invitation au dialogue national auquel le Chef de l'État ne cesse de convier le Pays, sans conditionnalité superfétatoire puisque assis à la même table aucun sujet ne sera intouchable; on pourrait ainsi faire le bilan des élections entre autres, pour voir comment les améliorer et discuter sur toute autre question d'intérêt général. Aucune question n'est taboue. L'important c'est que ce dialogue se fasse dans la courtoisie : entre hommes de bonne volonté.

Si chaque génération doit trouver sa mission la remplir ou la trahir, comme le disait Fanon, la leur était la lutte contre la colonisation et pour les indépendances, la nôtre c'est la lutte pour le développement et l'émergence en même temps que l'approfondissement de la démocratie, débarrassée de ses scories occidentales et mieux encrée dans notre culture. Même les guerres finissent autour d'une table !

Je suis sûr que nous arriverons à un Consensus positif concernant par exemple les élections, l'éducation, la santé, l'agriculture, etc. Où à un consensus négatif : le constat qu'on ne s'entend sur rien ou la combinaison des deux. Le consensus négatif serait une catastrophe. Il ne s'agit pas non plus d'unanimisme qui n'est pas souhaitable et qui est contraire au principe démocratique.

Chacun a son Champion qu'il défend ; libre à lui de changer de patron si tel est son désir. Tous ceux qui changent de parti ne sont pas des « transhumants » avides de brouter les prairies marron. Car on peut changer de parti si on considère que son parti d'origine a changé de ligne.

Il nous faut respecter notre classe politique ; cela est facile de la tourner en dérision. Ce serait bien aussi si cette classe politique renforçait sa respectabilité, si elle pratiquait l'humour et l'autodérision dans l'humilité. Ce qui serait à son honneur ! Par parenthèse le débat sur l'usage des fonds politiques ne me paraît pas pertinent : à partir du moment où tout est légal, il faut changer la loi ! Sinon on pourrait penser que ces politiciens ne sont intéressés que par l'argent et non par les problèmes du pays.

Nous pouvons essayer de nous parler de nouveau, parler de l'avenir de ce Pays que nous avons en partage. Sans préjugés préalables, ni rhétorique hasardeuse. Je suis sûr qu'il y a au sein de la classe politique, des ongs, des forces vives de la Nation des femmes et des hommes de bonne volonté.

C'est pourquoi je réitère mon vœu que la classe politique, intellectuelle, religieuse, les Ongs,-dont la parole devrait davantage se distinguer de la parole politique, puisque c'est la parole des civils par opposition au monde politique et militaire - répondent favorablement à l'appel au dialogue national pour notre pays qui traverse une zone de turbulence politique et qu'ensemble nous arrivions à l'apaisement. Sans surenchère, ni démagogie, ni populisme et sans prêter aux uns et aux autres des arrières pensées, puisque nul ne peut raconter le rêve d'autrui, selon un adage wolof. Rien n'est possible sans paix. Construisons la donc. Avec le maximum de bonne volonté. Il s'agit « de ne point étirer la caravane, car les hommes qui se rencontrent de moins en moins se parlent de moins en moins » nous avertit Fanon.

Apaisement ai-je dit, c'est-à-dire, à défaut de concorde nationale,- concorde qui n'exclut pas la controverse démocratique,- au moins l'absence de « guerre », « guerre » qui nous est si préjudiciable. D'autant que des hommes et des femmes de valeur se trouvent dans les deux camps.

L'opposition et le Pouvoir sont mus, il me semble, par un même sens de l'intérêt général, du bien commun même si l'une veut conquérir le Pouvoir et l'autre le garder- c'est de bonne guerre- et c'est légitime. Ce sont les voies pour y parvenir qui divergent et dans ces divergences, j'en suis persuadé, il y en a qui peuvent être réduites. Entre personnes de bonne volonté. La politique n'est pas un champ de « polemicité » mais d'adversité. Elle ne devrait pas être non plus celui de démagogie et du populisme.

Entre le Florentin et le bordelais - Machiavel et Montesquieu- je préfère nettement ce dernier même si on peut s'inspirer du premier qui est davantage un technicien de la politique. Attention, cependant : si la ruse fait partie de la politique, l'intelligence politique me paraît plus importante. Quand le lièvre s'est cru plus malin que tout le monde, il est parti dans la brousse, dit un adage peulh.

Il est donc bien possible d'essayer autre chose et de réussir pour le plus grand bien de notre pays qui plie sans jamais rompre. Notre pays a besoin que tous ses enfants se donnent la main : l'Etat en travaillant d'arrache-pied, l'opposition en étant constructive et tout le monde au travail, chacun à la place qui est la sienne.

Et si on essayait autre chose qui approfondisse notre démocratie, en abandonnant les positions faciles, les postures et la véhémence inutile, au profit d'une musculature argumentaire sérieuse et réfléchie, qui n'exclut pas la controverse démocratique, au contraire, mais sans être obnubilé par les prochaines échéances électorales propices à toutes les surenchères.

Sommes-nous capables d'apporter quelque chose à la démocratie formelle comme l'ont fait les Grecs, les Romains, les Français et les Anglais ? Au lieu de la faire fonctionner sans inventaire, alors que rien ne l'interdit. Très certainement ! Notre démocratie, très vieille, est respectée dans le monde.

Sommes-nous capables de donner la parole au Politique, en récusant la politique politicienne de l'invective, les propos controuvés et spécieux ? Oui nous en sommes capables.

Et si on essayait autre chose qui secouât résolument le cocotier sans le déraciner, avec une parole, non pas timorée, mais sage.

Essayer autre chose, c'est montrer qu'on peut se parler, dialoguer, échanger, dans le respect des uns et des autres, comme le souhaite notre peuple et comme le proposent nos guides religieux et comme nous le trouvons dans notre histoire qu'il faut sans doute mieux interroger en la connaissant.

Il s'agit d'inventer un modèle sénégalais de la démocratie. Je le répète, le Sénégal est une vieille démocratie multiséculaire qu'aucun pays dans le monde ne conteste. Nous nous rencontrons tous lors des levées du corps sans que personne ne renonce à son identité et cela est admirable, alors pourquoi ne pas dialoguer.

Je vois beaucoup d'intérêt à ce dialogue national, ses inconvénients m'échappent. Et nous montrerions l'exemple aux autres par le renforcement de notre modèle démocratique, c'est cela que j'appelle « essayer autre chose ». Repousser le dialogue national par des arguties politiciennes c'est le refuser. Il y a loin des convictions à la vérité, surtout que la vérité politique n'est pas ce que nous avons, mais ce que nous cherchons! Quant à la presse, elle est dans le rôle de vigie : ce serait inconvenant de lui contester ce droit qui participe de notre vitalité démocratique, elle peut néanmoins participer à mettre tout le monde autour de la table.

Je ne suis ni conseilleur, ni courtisan, ni faucon ni colombe, mais un conseiller qui, par ses propos, aide à la prise de décision, sans prétention.

Que ceux qui sont d'accord avec la philosophie générale de mon propos l'approfondissent, ceux qui ne sont pas d'accord ou sont opposés à ce que je propose répondent sur le terrain de l'intelligence et de l'argumentation, ce qui ne peut nuire d'aucune manière au débat démocratique. Bien au contraire. Cela nous ferait avancer pour le bénéfice exclusif de notre peuple.

L'essentiel est de discuter sans polémique qui stérile parce que « guerrière ». C'est ce à quoi j'invite les uns et les autres.

Par Pr. Hamidou Dia

Conseiller spécial du président de la République

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