4 Octobre 2017

Congo-Brazzaville: Le vidéaste congolais Ori Huchi Kozia décroche le prix Orisha 2017

Le prix Orisha 2017, censé promouvoir les artistes contemporains de l'Afrique subsaharienne, a été décerné mardi 3 octobre, à Paris, à Ori Huchi Kozia, né en 1987 au Congo. Dans son œuvre « Moudoumango » (« un cerbère comme le Godzilla ou le monstre du Loch Ness »), l'artiste-vidéaste qui vit et travaille au Congo-Brazzaville fait renaître un mythe de l'ancien royaume Kongo.

Un corps inanimé trouvé dans une décharge sauvage sera le point de départ d'une traversée dans les rues de la ville chaotique, débrouillarde et créative de Brazzaville. Une créature étrange censée casser les murs, les limites et les restrictions, sera notre guide. Entretien.

 Moudoumango. Que se cache-t-il derrière le titre de votre vidéo ?

Il se cache tout ce qui se cache derrière un mythe, derrière les réalités humaines : la violence, la beauté, la poétique, la politique, la mécanique de l'être humain. C'est un vieux mythe du XVe siècle du royaume Kongo. Ce mythe avait comme fonction de cristalliser toutes les peurs, toute l'énergie, mais il représente aussi la puissance du royaume Kongo. C'est une sorte de cerbère [un monstre à trois têtes, gardien de la porte des enfers, ndlr], comme le Godzilla ou le monstre du Loch Ness.

Est-ce aussi un monstre qui surgit d'un lac ?

C'est un monstre qui surgit d'un lac, un rugissement d'un lion dans la forêt, un crocodile qui dévore quelqu'un, la tornade qui ravage tout le village, une mauvaise récolte, un surhomme, c'est tout ça. Le Moudoumango, ce sont différentes manifestations d'une même force, d'une même énergie.

Chez vous, le mythe Moudoumango prend corps sous forme d'un personnage étrange errant dans les rues de Brazzaville. Comment s'est déroulé le tournage de votre vidéo ?

C'est un tournage qui a été fait avec trois personnes et avec des moyens du bord. Toute la mécanique qui se trame derrière a été faite avec des objets de récupération. Des objets trouvés dans des poubelles ou par ici ou par là... C'est du bricolage, parce que, là où je vis et travaille, c'est le seul moyen de faire de l'art, de s'exprimer. Si on attend qu'il y ait de vrais moyens, cela sera compliqué...

Etre artiste, vivre et travailler à Brazzaville, que cela représente-t-il pour vous aujourd'hui ?

À Brazzaville, c'est très compliqué de survivre, de vivre en tant qu'artiste, parce qu'il n'y a pas une politique de reconnaissance des artistes. On le dit depuis très longtemps, mais cela ne change absolument rien. Tout ce qui compte, c'est qu'il y a des artistes qui y vivent et qui font de très belles choses, malgré la précarité du milieu, malgré le manque d'accompagnement et de financement des institutions et de tout ce qui va avec. Mais les choses se font, petit à petit, mais elles se font.

Vous dites de vous-mêmes d'être venu à l'art « par effraction ». Qu'est-ce qui avait provoqué le déclic ?

C'est mon vécu. Il y avait une espèce de ressenti interne, de choses qui étaient en moi, qui étaient dans ma viande la plus « saignante », dans mon ventre. Et cette viande-là voulait s'exprimer. Mais, il n'y avait pas d'espace d'expression. Il fallait que je crée un espace. Je ne pouvais pas faire d'école de cinéma ou d'école d'art, parce que cela n'existe pas et je n'ai pas l'argent pour le faire. Mes premières vidéos, je les ai faites avec un téléphone portable. Cela vous met dans un certain état. C'est une création dans l'urgence. On crée dans l'urgence. On y va...

À Brazzaville, pouvez-vous vous appuyer sur une dynamique commune ou une solidarité entre artistes ou s'agit-il plutôt d'un travail solitaire ?

Lorsqu'un artiste comme moi émerge ici à Paris et lorsqu'un artiste comme moi est en train d'être reconnu sur la scène internationale, ça veut dire que derrière, il y a une mécanique, des gens qui travaillent. Mais, le travail le plus important, c'est ma détermination. En revanche, derrière, il y a toujours des gens et des institutions qui aident, comme, par exemple, l'IFC (Institut français du Congo) ou les ateliers Sahm sous la direction de Bill Kouélany. Donc, on ne peut pas dire que le truc se fait tout seul. Mais c'est l'artiste qui doit faire le premier pas.

Quelle sera la suite pour vous ?

La suite sera déterminée par mon travail, mon ambition, ma détermination. Là, je viens de faire un pas conséquent dans le monde de l'art contemporain. J'entre de plein fouet là-dedans. J'y suis, j'y reste. Voilà.

Le Prix Orisha 2017

Doté de 2 000 euros et d'une exposition des œuvres du lauréat (« encore peu connu des milieux institutionnels et marchands »), le prix Orisha a pour but de « révéler, soutenir et accompagner les artistes contemporains d'origine subsaharienne vivant ou non en Afrique. » Sélectionné parmi douze artistes choisis par un comité de sélection international, l'artiste-vidéaste congolais Ori Huchi Kozia a su convaincre aussi les six membres du jury, présidé par Guillaume Piens, commissaire générale de la foire internationale Art Paris Art Fair et ravi de cette proposition artistique « inattendue ».

Larry Ossei-Mensah, commissaire d'exposition à New York et co-fondateur de la plateforme Artnoir, justifie son choix ainsi : « Dans le jury, on a beaucoup réfléchi sur la question : comment peut-on changer la compréhension de l'art contemporain africain ? L'art vidéo du lauréat me semble très pertinent. Il aborde plein de sujets : le changement climatique, l'environnement, l'identité... Avec ce prix, on espère qu'il fera un autre pas en avant en direction d'un dialogue postcolonial, postmoderne et une nouvelle façon de raconter le monde. »

Quant à Sithabile Mlotshwa, commissaire en Pays-Bas, artiste et fondatrice de l'IFAA (celebrating a culture of cultures), elle trouve « le travail d'Ori Huchi Kozia très fort et frappant, en échos à notre époque. En tant que commissaire, je cherche toujours des artistes critiques et engagés, et le lauréat remplit ces deux critères. »

Nathalie Miltat, collectionneuse béninoise ayant grandi au Cameroun et fondatrice et directrice du prix Orisha, se félicite de cet artiste « complètement autodidacte. Il crée des mondes imaginaires qu'il déplace dans la réalité dont il se nourrit très largement. La manière dont il le fait est absolument passionnante et touchante. »

Pour éviter les erreurs du passé et la polémique après la première édition (le lauréat 2014, le Béninois Kifouli Dossou avait renoncé au prix Orisha suite à un contrat « mal rédigé »), Miltat a lancé en 2016 l'association Orafrica pour mettre le prix sur une base plus solide et éviter tout soupçon de collusion : « Vous avez parlé de polémique. Donc, je dis : c'est une polémique. Ce n'est pas très intéressant.

Je pense que les gens sont libres de faire ce qu'ils veulent. J'ai cette ambition pour l'art contemporain africain. C'est un engagement que je continue.

Par rapport à l'édition précédente, il y a une structuration plus globale autour de cette association Orafrica. Donc, nous, on continue à s'ouvrir, à creuser notre chemin pour faire découvrir la richesse de l'Afrique au monde. »

Congo-Brazzaville

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