5 Octobre 2017

Ile Maurice: Pierre Dinan - «Je crois au miracle religieux, pas au miracle économique»

interview

Pierre Dinan justifie la baisse drastique du taux repo et invite les épargnants à chercher d'autres véhicules, autre que le dépôt bancaire, pour faire fructifier leur argent. Il plaide en faveur d'un code de déontologie pour les hommes politiques et s'interroge sur l'impact du Metro Express sur la dette publique.

Depuis la nomination de Ramesh Basant Roi au poste de gouverneur de la Banque de Maurice, le Monetary Pricing Committee (MPC) est généralement perçu comme étant pro-exportateurs. Plusieurs observateurs ont émis cet avis. En tant que membre de ce comité, que répondez-vous à cette critique ?

Est-ce que nous sommes pro-exportateurs ou pro-croissance ? Je me pose cette question quand on sait que l'économie mauricienne est très ouverte et qu'elle est soumise aux effets de la crise internationale.

Et ce, alors même qu'on arrive péniblement à Maurice à franchir un taux de croissance de 4 %. Du coup, il ne faut pas s'étonner que le MPC adopte une tendance baissière quand il s'agit de fixer le taux repo et ce, compte tenu de la conjoncture économique locale et internationale.

Cela fait partie des jugements auxquels se livrent les membres du comité ?

Tout à fait. Peut-être qu'il faut une démarche pédagogique pour expliquer à la population le fonctionnement du MPC. Il s'agit tout simplement, au sein de ce comité, de fixer le taux directeur bancaire en prenant en considération les grandes tendances en matière de croissance économique tant au niveau local qu'international ainsi que celles liées aux risques inflationnistes à Maurice et dans d'autres pays.

Ainsi, quand le taux baisse, c'est que le MPC a jugé que les risques liés à la croissance existent réellement, contrairement à ceux liés à l'inflation qui ne présentent pas de menaces réelles dans une telle conjoncture économique. C'est ni plus ni moins qu'un «balancing act» auquel le MPC se livre à chaque réunion

Parallèlement, à l'échelle mondiale, une série d'événements est venue influer négativement sur les activités économiques du pays. En fait, depuis 2007, le monde a été témoin de la grave crise économique qui a débouché sur une crise financière.

Ajouté à cela, il y a eu des incertitudes politiques qui sont venues impacter l'économie et accessoirement le flux d'investissement entrant dans le pays. Sans compter dans la foulée les implications du Brexit sur les exportations mauriciennes et l'avènement de Donald Trump avec sa politique anti-mondialisation.

Autant des facteurs tendant à affirmer qu'il y a eu manifestement beaucoup d'événements durant ces dix dernières années qui ont eu des conséquences directes sur la Fe- deral Reserve Bank et la Banque centrale européenne.

N'estimez-vous pas que la baisse drastique du taux repo de 50 points de base aura des effets pernicieux sur l'économie, notamment sur le taux d'épargne, et relancera l'inflation déjà en hausse vu que le coût de crédit sera appelé à baisser. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Je ne crois pas. Si on prend l'inflation, je note qu'elle est contrôlée. La hausse enregistrée ces derniers mois est liée essentiellement à certaines mesures budgétaires portant sur l'augmentation des prix sur certains produits de consommation courante.

Quant à l'épargne, il faut faire la distinction entre le taux d'épargne bancaire et le taux d'épargne national. Or, celui-ci se définit comme étant la différence entre les revenus disponibles dans un pays et sa consommation. Si on prend le cas de Maurice, on comprendra qu'en 2017, il est estimé que les revenus disponibles bruts seront de l'ordre de Rs 486,2 milliards contre une consommation de Rs 408,7 milliards, ce qui laisse un niveau d'épargne national de Rs 77,5 milliards, soit un taux de 15,9 % du produit intérieur brut (PIB). Ce qui est très faible par rapport à des taux de 24 % et 25 % du PIB que le pays a connus dans le passé.

Or, dans le cas du taux repo, c'est le taux d'épargne bancaire qui est directement concerné. Il est affecté directement, dépendant des décisions prises pour augmenter ou baisser le taux directeur de la Banque de Maurice.

Ce qui est le cas aujourd'hui ?

Je dirais oui, car aujourd'hui force est de constater que le véhicule le plus utilisé par les petits épargnant est le dépôt bancaire. Or, c'est là où il y a une éducation financière à faire. Il faut faire comprendre aux épargnants qu'il y a d'autres instruments auxquels on peut avoir recours pour faire fructifier leur argent, dont le circuit boursier. Évidemment, il y a des éléments de risque mais dans la vie, il y a toujours des risques à prendre. D'ailleurs, quand on investit, on prend toujours des risques. Je sais que quand on investit dans des dépôts bancaires, le seul risque auquel on est confronté est que la banque fait faillite à la fin de la journée !

Aujourd'hui, il y a énormément de fonds d'investissements comme le National Mutual Fund, la Mutual Aid ou le Port-Louis Fund qui offrent des rendements intéressants et qui peuvent aider à mitiger les risques. Les promoteurs de ces fonds doivent s'impliquer pour mieux faire la promotion de ces fonds auprès des petits épargnants.

En tant qu'économiste et observateur de la société mauricienne, comment pensez-vous qu›un gouvernement miné par des scandales en tous genres peut se concentrer pleinement sur la stratégie économique ? D›ailleurs, en a-t-il vraiment une, selon vous ?

Je crois qu'il a une stratégie. D'ailleurs, dans le plan stratégique s'étendant sur trois exercices financiers jusqu'à 1919/20, accompagnant le discours du Budget 2017/18 du ministre des Finances, les objectifs socio-économiques à moyen et long termes sont clairement définis.

Maintenant, la question qui est posée est celle-ci : dans quelle mesure les scandales politiques peuvent impacter sur l'économie du pays ? Ils ont nécessairement des effets négatifs sur la réputation de Maurice à l'étranger, sur l'image qu'on projette auprès des investisseurs qui peuvent se poser des questions et demander si Maurice est un état de droit ?

Par ailleurs, comme les scandales politiques sont souvent associés à la corruption, il faut dire qu'au sens strictement économique, elle entraîne d'autres effets économiques. Car il va sans dire que la corruption ne permet jamais à un pays d'avoir une bonne allocation des ressources. Pire, elle ne confie pas nécessairement des projets à ceux qui sont les mieux compétents et les plus méritants.

Depuis plusieurs mois, le gouvernement avait rangé au placard sa promesse de miracle économique. En posant la première pierre du projet Metro Express cette semaine, le Premier ministre a remis le slogan sur le tapis en disant que cela va créer le miracle tant souhaité. Y croyez-vous ? Quel sera son impact sur l'économie du pays ?

Sur le miracle économique, je vous répondrai tout de suite que, personnellement, je n'ai jamais cru dans le miracle économique de Maurice. Je crois au miracle religieux mais pas au miracle économique. Ce terme a été utilisé pour la première fois par un économiste de la Banque mondiale dans les années 80 et repris par la suite par des décideurs économiques.

Ce qui a fait en revanche le succès économique du deuxième gouvernement Jugnauth en 1983, que certains confondent en un miracle économique, c'est une dizaine de prescriptions de la Banque mondiale que le tandem Jugnauth/Lutchmeenaraidoo a su magnifiquement et largement appliquer.

Quelles sont ces prescriptions ?

Elles vont de la réduction du déficit budgétaire à la nécessité de freiner la croissance des revenus, particulièrement les salaires et gages ; de la baisse de la consommation publique et privée à l'adoption de mesures monétaires et de crédit appropriées, en passant par la dévaluation et un taux de change flexible, le redressement de la balance des paiements, la baisse du taux d'inflation, la libéralisation du taux d'intérêt et des importations, la diversification et la compétitivité ou encore la création d'emplois. De bonnes mesures qui ont permis au pays de décoller économiquement.

Pour revenir au projet Mero Express, êtes-vous convaincu des explications selon lesquelles le projet n'aggravera pas la dette publique ?

Je demande à être convaincu. Pour le moment, on n'a pas des éléments de réponses qui me permettent d'affirmer si le financement de ce projet va aggraver la dette publique.

Ce qu'on sait est que c'est un prêt d'Exim Bank de l'Inde à la SBM de Maurice. La question que je me pose est celle-ci : qui va garantir ce prêt ? S'il est garanti par la SBM, le montant n'entre pas dans la trésorerie publique et ne peut être comptabilisé dans la dette publique. En revanche, si c'est le gouvernement qui garantit ce prêt, il aura un impact sur la dette publique.

Dans le cas où c'est la SBM qui garantit ce prêt, il faudra savoir ce que pensent les actionnaires de cette banque et ceux - les petits porteurs - qui sont actifs sur cette valeur bancaire à la Bourse.

Mais je voudrais ajouter qu'outre l'impact du Metro Express sur la dette publique, il y a d'autres effets au moment de sa construction et de sa mise en opération éventuellement. S'agissant de la construction, il est clair que c'est un projet qui générera des emplois. La question est de savoir si c'est la main-d'œuvre indienne ou mauricienne qui va être privilégiée ou les deux et dans quelle proportion ?

Au niveau de la balance des paiements, il y aura certainement des rentrées de devises mais celles-ci vont être compensées par des importations d'équipements. Donc, il faudra s'attendre à des flux d'argent «in & out». À mon avis, «everything being equal», la balance commerciale sera déficitaire même si on peut s'attendre à des flux de capitaux.

Et quid de son impact physique ?

Il y aura certainement des perturbations au moment de sa construction avec des délais dans le déplacement des passagers, ce qui, du coup, pourrait affecter la productivité des employés. Il faut qu'on en soit conscient.

Toutefois, je ne cache pas que ce projet, s'il est bien planifié et outillé, bénéficiera à la population dans son ensemble car il était temps d'avoir un nouveau système de transport vu que nous étions dans une impasse.

Reste sa rentabilité ?

Tout à fait. En l'absence des chiffres, je ne peux me prononcer sur le taux de rendement interne financier de ce projet pour savoir s'il sera positif ou négatif. Quant au taux de rendement social de ce projet, on semble dire qu'il est positif. Mais je n'en sais rien étant donné qu'il est toujours difficile de chiffrer les conséquences sociales d'un projet.

Comment réconciliez-vous la volonté du gouvernement d'attirer des investisseurs étrangers et les menaces d'emprisonner des journalistes et les attaques contre la presse indépendante qui ose dénoncer des scandales ?

Nous avons bâti notre réputation et bâti notre succès économique sur un modèle qui privilégie la liberté de la presse et un état de droit, comment aujourd'hui peut-on le changer ?

Maurice est signataire de plusieurs conventions de l'OCDE contre le blanchiment d'argent. Or, n'êtes-vous pas surpris qu'un ministre - pas n'importe lequel, l'Attorney General - intervienne personnellement pour aider une personne, qui se dit un «punter professionnel», à se livrer à du blanchiment d'argent à l'étranger ?

Je ne suis pas surpris parce que ce qui manque à Maurice est un code de déontologie pour les hommes politiques.

Dans les comptes nationaux publiés par Statistics Mauritius, celui-ci maintient un taux de croissance de 3,7 % pour 2017. Êtes-vous confiant que le pays peut franchir la barre psychologique de 4 % ou plus l'année prochaine ?

Pour y arriver, il y a des raisons économiques internationales et locales, en plus des considérations politiques.

Je ne reviendrai pas sur des raisons internationales déjà explicitées. En revanche, je m'attarderai sur deux ou trois mesures liées localement. Notamment sur la nécessité de refonder le secteur financier, sur le besoin de mettre en valeur le potentiel du tourisme intérieur ou encore sur le secteur manufacturier qu'il faudra moderniser.

Bien entendu, il y a aussi la mauvaise gouvernance politique qui peut constituer une contrainte pour la croissance économique. Quand des ministres et des PPS sont en indélicatesse, il y a forcément un sentiment de découragement dans le pays. La population, du plus petit au plus grand, est peu motivée car l'exemple qui devrait venir d'en haut n'inspire pas confiance. Et vous savez le fameux proverbe qui dit que « The fish rots from the head ».

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