12 Octobre 2017

Burkina Faso: 30 ans apres son assassinat - Sankara, le mythe qui défie le temps

Photo: fasozine
Thomas Sankara
analyse

Ce 15 octobre 2017, cela fera trente ans que le père de la révolution burkinabè, Thomas Sankara, a été assassiné. Sur le plan judiciaire, le dossier a connu quelques avancées, après sa réouverture en janvier 2015, suite à l'insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 qui a emporté le régime de Blaise Compaoré. Pendant ses 27 ans de règne, l'enfant terrible de Ziniaré avait posé une véritable dalle de plomb sur ce dossier qui n'a pas bougé d'un iota.

Mais depuis sa réouverture, d'importants actes d'instruction ont été posés, selon ses avocats, qui ont permis au dossier de connaître des avancées. Ainsi, de nombreuses auditions ont été faites, des inculpations prononcées, et deux personnes font l'objet de procédure d'extradition, en l'occurrence l'ex-président Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, sans oublier l'exhumation des corps à des fins d'autopsie et de tests ADN. C'est donc dire que le dossier avance et que l'espoir est permis.

Thomas Sankara est en passe de prendre une véritable revanche sur l'histoire

Mais pas au point de laisser croire que toute la lumière sera faite sur cette affaire dont les implications semblent aller largement au-delà du Burkina Faso, avec des nations et pas des moindres dont les noms reviennent sans cesse dans les commentaires.

C'est pourquoi, même si l'on peut avoir le sentiment que le dossier titube sur le plan judiciaire, sur un tout autre plan, les idées de l'homme du 4 août ont refait surface au point qu'il est de nos jours une icône adulée de la jeunesse, au-delà même des frontières de son pays. Et aujourd'hui, il est question d'ériger un mémorial à sa mémoire, sur les lieux qui l'ont vu tomber sous les balles assassines de tueurs dont on attend toujours de savoir la cause qu'ils servaient. C'est dire si 30 ans après sa mort, Sankara est un mythe qui défie le temps.

Et la réalisation de ce mémorial dont le lancement des souscriptions a eu lieu le 2 octobre dernier, sera sans nul doute le couronnement de la perpétuation de la mémoire de l'illustre disparu. Et tout porte à croire que le projet est bien parti pour connaître un succès, car les premiers bilans font état de la bagatelle de plus de 1 milliards de FCFA mobilisés lors de la seule journée de lancement des souscriptions, avec des dons venant de différents horizons, au-delà même des frontières nationales.

Cela dit, trente ans après, le mystère est loin d'être totalement levé sur les événements du 15 octobre 1987, mais on commence à avoir une idée de plus en plus précise de ce qui s'est passé ce jeudi noir. Petit à petit, les langues se délient, et des témoignages de première main sont donnés par des acteurs majeurs tels Alouna Traoré, le seul rescapé de la tuerie du 15 octobre ou encore Yamba Malick Sawadogo qui dit avoir fait partie de l'équipe de prisonniers qui ont enterré le président du Conseil national de la révolution.

Mieux, Thomas Sankara est en passe de prendre une véritable revanche sur l'histoire qui l'a véritablement réhabilité et porté au panthéon, au moment où ses bourreaux rasent les murs quand ils ne sont pas réduits à squatter les catacombes dans l'espoir de se faire oublier. Hyacinthe Kafando par exemple, celui-là même qui, dit-on, bombait la poitrine et se vantait d'avoir tué Sankara, est depuis lors porté disparu. Blaise Compaoré, l'ami, le frère, le confident dont le nom est gravé dans l'histoire comme celui qui a poignardé dans le dos son compagnon d'armes, vit difficilement un exil forcé chez ses beaux-parents en Eburnie, au point de nourrir, à en croire certaines sources, des velléités de retour au bercail parce que nostalgique de ce pays d'où il a été chassé du pouvoir comme un malpropre, emporté par une insurrection populaire qui lui a réglé son compte en 48 heures.

Ses assassins courent toujours

Mais aujourd'hui plus qu'hier, le mythe Sankara est plus vivant que jamais. Il a défié le temps à tel point que l'enfant de Téma-Bokin paraît aujourd'hui comme le chemin, pour beaucoup de Burkinabè et de jeunes Africains. Mais force est de constater que même si ses idées sont toujours célébrées, l'homme n'a apparemment pas encore eu d'héritier politique à sa taille, capable de chausser ses bottes et se hisser à la hauteur des espoirs qu'il avait suscités.

D'où cette sorte de paradoxe qui semble quelque peu rédhibitoire pour les ambitions de ceux qui se réclament aujourd'hui de son obédience, mais qui sont pratiquement réduits à jouer les seconds rôles sur un échiquier politique qui devrait pourtant leur être favorable, surtout après l'insurrection populaire d'octobre 2014 sur laquelle a fortement plané l'esprit du père de la révolution d'août 83. Mais ses héritiers politiques n'arrivent pas à parler d'une même voix, quand certains ne donnent pas l'impression de faire de ce legs un véritable fonds de commerce.

En tout état de cause, trente ans après la mort de Thomas Sankara, ses assassins courent toujours. Mais ses bourreaux étaient certainement loin de s'imaginer qu'un quart de siècle plus tard, le peuple déroulerait le tapis rouge à celui qui passe aujourd'hui à ses yeux comme l'espoir assassiné, au moment précis où eux seraient traités comme des parias de l'histoire.

En tout état de cause, la graine que Sankara a semée semble avoir germé et porté fruit. Celle de la prise de conscience du peuple de sa force et de sa capacité à prendre son destin en main. Aujourd'hui, les Burkinabè peuvent dire qu'ils ont les yeux ouverts, grâce en partie à Thomas Sankara. Mais en dehors de cela, l'on se demande si les valeurs d'intégrité que défendait l'homme du 4 août, ont encore un sens dans un pays où les institutions semblent se disputer la palme d'or de la corruption et où le principe de la « courte échelle » est visiblement devenu le credo de biens des citoyens.

Pour que le combat de Thom Sank ne fût pas vain si tant est que les éloges dont il est l'objet ne soient pas empreints d'hypocrisie, il est impératif que ceux qui veulent marcher dans ses pas, se revêtent du manteau de ce qui faisait la distinction de l'homme : son intégrité.

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