13 Octobre 2017

Cameroun: Célestin Tawamba - « L'entreprise mérite des égards particuliers de la part des pouvoirs publics »

interview

Lundi dernier, 9 octobre, cela faisait 100 jours qu'il a été porté à la tête du GICAM. Au milieu de nombreux chantiers guidés par un discours programme ambitieux, il dresse un bilan d'étape.

Monsieur le Président, trois mois se sont déjà écoulés depuis votre élection le 29 juin 2017 à la tête du GICAM. Quels résultats concrets pouvez-vous déjà mettre à votre actif ?

Ecoutez... Vous ne penserez tout de même pas que je tiens une comptabilité d'actions que j'inscris à mon actif. Une telle démarche ne participe ni de mon éthique, ni de l'esprit qui anime le bureau nouvellement élu pour diriger le GICAM. Nous avons la modestie de penser que nous nous investissons quotidiennement et résolument, depuis l'entame de notre mandat, dans la mise en œuvre d'un programme et d'un plan d'actions massivement approuvés par nos adhérents.

Certaines actions ont connu un large écho auprès de l'opinion publique, à l'exemple du remboursement partiel de la dette due par l'Etat aux entreprises ou de nos points de vue sur l'économie camerounaise, la fiscalité, le climat des affaires ou la relation avec le FMI. D'autres en revanche sont moins médiatiques quoique très importantes, à l'image du vaste chantier des réformes institutionnelles au sein du GICAM, de la réflexion et des propositions sur la prochaine loi de Finances, la mise en place d'une fiscalité de développement, la production d'un livre blanc de l'économie camerounaise. Nous nous employons par ailleurs au regroupement et à l'unité du patronat, autant qu'à l'amé- lioration des relations entre le secteur public et le secteur privé. Ces premiers jours sont certainement porteurs de promesses quant à la tenue de nos engagements mais quoi qu'il en soit, c'est à nos adhérents que nous devons un compte rendu circonstancié en vue de recueillir leurs préoccupations et suggestions.

Vous avez pris les commandes du GICAM dans un contexte où l'économie camerounaise est affectée depuis trois ans déjà, par la chute des cours des matières premières et l'insécurité aux frontières. Comment cette conjoncture défavorable affectet-elle vos entreprises en particulier et les performances du secteur privé en général ?

Vous avez raison de pointer du doigt ces contraintes exogènes qui handicapent considérablement l'activité de nos entreprises et plus généralement les performances de notre économie. Il n'est un secret pour personne que l'Etat constitue dans ce pays, le premier opérateur économique et que de très nombreuses entreprises, dont une majorité de PME, en sont les partenaires privilégiés. Ces entreprises sont directement affectées par la baisse drastique de la trésorerie de l'Etat, du fait de la diminution des importantes recettes liées aux matières premières: accumulation des dettes liées au non-paiement des prestations et retards dans le remboursement des crédits de TVA, baisse des marchés publics et de la sous-traitance, la baisse du compte de réserve de change occasionnant des retards dans l'exécution des transferts internationaux et l'accentuation conséquente des contrôles fiscaux, notamment en quête de ressources fiscales complémentaires, entre autres.

Par ailleurs, la persistance de l'insécurité aux frontières, particulièrement dans le Nord et l'Est du pays, doit être analysée comme facteur de très lourdes pertes pour les entreprises qui perdent de très larges parts du marché national et sous-régional. L'acheminement et l'écoulement de nos produits dans le grand nord et vers le Tchad, le Nigeria ou le Soudan est aujourd'hui une véritable gageure. Ce qui est source de très grosses pertes. L'insécurité en Centrafrique grève les entreprises camerounaises d'importantes parts de marchés. A cela s'ajoute naturellement les conséquences du ralentissement des activités économiques dans les régions du Sud-ouest et du Nord-ouest de notre pays. D'où un réel climat de morosité affectant le secteur privé camerounais. Il n'est guère possible pour l'heure d'avoir une estimation chiffrée des pertes engrangées par toutes ces crises sécuritaires, mais le GICAM se fera fort de présenter une étude sur la situation de l'économie camerounaise telle que perçu par le secteur privé.

Nous sommes rentrés depuis le mois d'août dernier dans la mise en œuvre de la deuxième phase de l'APE d'étape, qui lie le Cameroun à l'Union européenne. Au stade actuel de la mise en œuvre de cet accord, quels commentaires pouvez-vous faire de son apport réel sur l'économie nationale en général, et sur les performances des entreprises en particulier ?

Il me semble prématuré de dresser un bilan de l'APE Cameroun-Union européenne. La seconde phase de démantèlement des droits de douanes sur les biens européens est intervenue le 4 août dernier. Celle-ci ne porte pas sur des produits finis, en l'occurrence ceux fabriqués localement, mais davantage les intrants de production et certains équipements. Ce démantèlement est synonyme de baisse de coût à l'importation de ces intrants ou ces équipements par l'entreprise. Cela constitue une bonne évolution. Cependant, cette perspective se traduit par des pertes fiscales pour le budget de l'Etat. Cela nous fait naturellement craindre des risques d'augmentation de la pression fiscale sur les entreprises citoyennes, afin de compenser ces manquements. Nous veillerons toutefois à ce que ce transfert de charge ne puisse pas se réaliser, si cela venait à s'imposer comme tel. Dans tous les cas, nous pouvons noter que les entreprises n'arrivent pas encore à tirer un réel profit des avantages que pourraient leur procurer les APE. Nous prévoyons, dans les prochaines semaines, engager des séances d'appropriation et de partage sur ces accords avec nos membres, afin d'en tirer le meilleur parti.

Que pensez-vous du retour au Programme économique et financier triennal conclu par le Cameroun avec le FMI, 11 années après qu'on en soit sorti et de l'appui qu'apporte cette institution à la zone CEMAC ?

D'abord, le recours à de nouveaux financements auprès du FMI suggère que des leçons ont été insuffisamment tirées sur le précédent Programme et que les nouvelles marges de manœuvre qui ont résulté du désendettement massif PPTE n'auraient pas toujours été utilisées de manière optimale bien qu'on peut y rajouter les crises exogènes citées précédemment. C'est préoccupant ! Les raisons du retour de ces pays au FMI sont bien connues à savoir notamment la baisse du cours du pétrole ainsi que les crises sécuritaires qui secouent nos régions entrainant une baisse du compte de réserve de change. Je peux cependant déplorer le faible montant de l'aide du FMI à toute la zone CEMAC compte tenu des enjeux comparativement à l'appui qu'il apporte dans d'autres pays en difficulté.

Tenez par exemple, la Grèce, pour un PIB de 180 milliards d'euros a bénéficié d'une aide de 312 milliards soit un taux de 173% et une croissance de 0%, tandis que la zone CEMAC pour un PIB de 70 milliards d'euros va bénéficier d'une aide de 1,6 milliards soit un taux de 2,3% et une croissance de 3,5%. Je vous laisse faire analyser. J'en appelle donc à plus d'effort de nos partenaires pour éviter un triple désastre : économique, démographique et sécuritaire. Le Cameroun étant la locomotive de la zone CEMAC, nous estimons que la majorité de l'aide bilatérale et multilatérale devrait se porter sur ce pays car si le « Cameroun va, la CEMAC va » et comme un adage dit « si le Gros maigrit, le mince meurt... ». Il faut donc massifier, optimiser et rendre plus efficace l'aide sur le Cameroun.

On assiste depuis quelque temps à la raréfaction des devises. Quelles sont les conséquences au niveau du secteur privé ?

La baisse du compte de réserves de change à un niveau incompatible avec une monnaie à taux de change fixe a été une des raisons du plan d'ajustement et recours au FMI. On assiste par conséquent depuis quelque temps à un rallongement des délais de transfert des devises auprès des banques. Cette situation crée une psychose dans le monde des affaires qui se traduit notamment par la thésaurisation des devises par les populations, l'anticipation de certains paiements, le non rapatriement de certaines devises, le report de certains investissements en raison de la crainte du risque de change. Il est urgent que les autorités monétaires rassurent le public et surtout que des mesures urgentes soient prises pour régulariser cette situation au niveau des banques, avant qu'il n'y ait un effet de contagion. La confiance dans le système bancaire doit être absolument maintenue et les mesures structurelles engagées pour éviter que la situation ne se dégrade davantage.

A propos du Programme économique et financier triennal conclu par le Cameroun avec le FMI le 26 juin 2017, le GICAM a déploré une « implication insuffisante du secteur privé ». Par secteur privé, faites-vous allusion au GICAM ou à l'ensemble des organisations patronales, lorsqu'on sait qu'il existe des plateformes de dialogue secteur public-secteur privé ?

La faible implication du secteur privé dans l'élaboration de la réponse gouvernementale que vous rappelez est donc une préoccupation supplémentaire. De fait, l'existence des plates- formes de dialogue n'est pas une garantie de la qualité du dialogue, si les protagonistes ne développent pas les réflexes visant à promouvoir un dialogue franc et sincère. Encore faut-il que ces plates-formes soient pleinement actives, en conformité avec l'exigence d'une pleine participation de toutes les parties prenantes. Il y a lieu par conséquent de s'interroger sur l'efficacité de cette plateforme du secteur privé qui, au lieu de prôner la convergence et d'aider le regroupement, entretient plutôt la division et l'émiettement du secteur privé. Ce dernier doit prendre ses responsabilités également, pour mieux se structurer et être plus influent.

Ne faut-il pas plutôt voir dans cette sortie du GICAM, l'une des faiblesses du secteur privé camerounais qui, bien que défendant des causes communes, peine à parler d'une seule et même voix ?

L'unité dans l'action patronale est indispensable, au-delà de nos diversités et que le patronat soit représenté par une seule structure ou non. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je prône l'unité patronale et que j'ai commencé à engager des initiatives concrètes dans cette perspective ; unité d'action à défaut d'unité de représentation. Ceci étant, et par-dessus tout, il est particulièrement important que la structure la plus importante et la plus représentative du patronat puisse parler et surtout, être écoutée.

Vous dites vouloir œuvrer pour un GICAM « de service, d'action et de résultats concrets » suivant le triptyque : « Rassemblement-Réconciliation-Refondation ». Comment comprendre cela et quelle sera votre stratégie pour y arriver ?

Nous devons nous rassembler autour de nos intérêts communs, qui transcendent nos différences qui peuvent être liées à la taille de l'entreprise, au secteur d'activité, ou à la nationalité du capital. Unité, fédération ou confédérale patronale ? Qu'importe... Cet engagement qui prend sa source au sein du GICAM doit - et ça rejoint la question de l'unité patronale - s'étendre à l'ensemble de la communauté des entreprises dans le pays. L'exigence de réconciliation vise à minorer les divergences pour une action encore plus forte, qui passe par une refondation pour laquelle un état des lieux, résultant d'un audit institutionnel et fonctionnel pour une efficacité accrue de notre organisation, nous est absolument utile. Tout ceci est fondamental pour concourir à faire du GICAM, une organisation patronale à la puissance incontestable et incontestée, la référence en matière économique dans un Cameroun en quête d'émergence.

L'accompagnement du secteur privé était au centre des discussions que vous avez eues avec les membres du gouvernement en charge de secteurs bien ciblés (finances, économie, énergie, PME, industrie, travail et habitat) au lendemain de votre élection. Qu'espérez-vous concrètement des pouvoirs publics dans ce sens ?

Nous espérons de nos interlocuteurs gouvernementaux une plus grande proximité avec le monde de l'entreprise, une forte volonté politique de réunir toutes les conditions qui préparent à la transformation structurelle de l'économie camerounaise. A ce titre, un renforcement de la compétitivité des entreprises, une meilleure protection de l'industrie locale, ainsi que de la transparence dans leurs contacts avec la représentation patronale sont attendues. Je note au demeurant que ces mutations ne sont possibles que si, dans le même temps, l'administration revisite les comportements et attitudes de ses représentants dans leurs relations avec l'entreprise. Il est en effet vain d'espérer un secteur privé conquérant sans l'avènement d'une administration de développement ; une véritable administration de services et au service de l'entreprise, seule véritable créatrice de richesses.

Alors que l'économie camerounaise vit des heures difficiles, on a beaucoup parlé de ce que le gouvernement ne fait pas, devrait faire ou alors améliorer. Qu'en est-il du secteur privé qui doit créer la richesse et les emplois ? Son rôle se limite-t-il à observer, proposer et attendre ?

L'entreprise produit et distribue. Telle est sa vocation. Les chefs d'entreprises osent, risquent leur argent et leur santé tous les jours. Ce faisant, l'entreprise est le principal créateur des richesses et des emplois. Elle est donc au cœur de la croissance et, partant, du développement. C'est pour cela qu'elle mérite des égards particuliers de la part des pouvoirs publics, en termes de facilités et d'amélioration de l'environnement des affaires. Autant dire que tout doit être mis en œuvre pour lever les obstacles à la création et au développement des entreprises. En cela, il y a donc urgence. Des efforts sont faits, mais restent encore très insuffisants pour espérer un véritable décollage écono- mique. Dans le même temps, nos entreprises sont conscientes qu'elles agissent dans une communauté.

Ce qui impose de leur part des responsabilités qu'elles doivent assumer vis- à-vis de leurs personnels, qui ont des familles à faire vivre, vis-à-vis de l'environnement, pour la promotion du développement durable, vis-à-vis de la communauté dans laquelle elles opèrent, au nom de leur responsabilité sociale et sociétale. Bref, notre Groupement s'attache à promouvoir l'entreprise citoyenne. Il est également temps qu'elle contribue activement à la lutte contre la corruption, que ce ne soit plus un slogan et une mission assignés seulement aux pouvoirs publics. Nous devons promou- voir plus d'éthique dans les affaires, asseoir une meilleure gouvernance et développer une culture d'acquittement des impôts. Les délinquants fiscaux doivent être démasqués par tous les moyens.

Comment la PME, qui constitue l'essentiel du tissu économique de notre pays et qui fera l'objet de tout un forum que vous organisez le 24 octobre prochain peut mieux contribuer au développement ?

L'entreprise en général doit être aidée, la PME plus spécifiquement. Cette frange d'entreprises constitue l'essentiel du tissu industriel camerounais. Elle fait face à toutes les difficultés qui oppressent les grandes entreprises, et elle doit conjurer des défis spécifiques : le manque de capital, l'accès au crédit bancaire ou à tout autre instrument financier, la qualité du management, une moindre résistance aux difficultés telles que la disponibilité de l'énergie ou les carences en infrastructures. Si ces facilités sont assurées, si ces obstacles sont réduits à leur simple expression et si la PME se dote de standards acceptables de gestion, alors elle deviendra, du fait de son potentiel élevé de création d'emplois et de richesses, un des acteurs essentiels du développement du Cameroun. Le Forum destiné à la PME que nous organisons le 24 octobre prochain devrait donc permettre d'apporter des solutions à quelques problématiques clefs que nous avons définies.

L'un des projets sur lesquels le gouvernement travaille actuellement pour faire face à la difficile conjoncture actuelle, c'est la promotion des champions nationaux. Selon-vous, quelles sont les conditions à réunir pour atteindre l'objectif visé ?

Au premier abord, la promotion des champions nationaux constitue une idée séduisante. Mais, et sans préjuger du contenu des futurs programmes gouvernementaux nationaux en la matière, ma préférence va en direction d'un droit commun sectoriel, avec des contraintes minimales pour l'ensemble des entreprises. Ce qui permettrait, dans un environnement de saine émulation, que les entreprises les plus compétitives usent de leurs atouts propres et d'un environnement particulièrement favorable pour atteindre le seuil de développement qui feraient d'elles des champions régionaux.

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