9 Novembre 2017

Togo: Ces écrivains qui dégainent leurs plumes contre Faure Gnassingbé

Au Togo, les productions nationales littéraires s'apparentent à des œuvres à « l'eau-de-rose ». C'est une vue très décalée de la réalité. Le pays vit une dictature cinquantenaire dont les ramifications ont restreint tous les compartiments de la société de leur liberté de penser.

La pensée est contrôlée. Mais cela ne devrait pas être une excuse pour se dérober. Car l'écrivain est de son temps. Et c'est visiblement pourquoi certains refusent de bâillonner leurs plumes.

Le pays est secoué depuis plus de deux mois par des convulsions politiques sans précédent. Le chef de l'Etat Faure Gnassingbé qui a succédé à son père en 2005, n'entrevoit pas quitter le pouvoir et est sous le feu de la contestation.

Les manifestations de rue sont organisées par la coalition de l'opposition comme cette semaine pour exiger son départ. Malgré les morts et les répressions, les Togolais sont plutôt déterminés à obtenir le départ de Faure Gnassingbé, l'actuel chef de l'Etat. Devant la propension du pouvoir en place à étouffer dans le sang les revendications du peuple, des écrivains togolais s'insurgent.

Des salves

Ayayi Togoata Apedo-Amah est enseignant-chercheur à l'université de Lomé. Il est à la fois dramaturge et écrivain. Sa prise de position à l'égard du pouvoir en place lui taillerait le titre de l'ouvrage « L'insurgé » de Jules Valès.

Bien avant la crise actuelle, l'homme de lettres n'hésitait pas à critiquer ouvertement la gouvernance du parti au pouvoir.

Avec la cristallisation de la contestation autour du retour à la Constitution de 1992 et le vote de la diaspora, les pamphlets de l'auteur de « La révolte des Aputaga » ne tarissent pas.

« Que l'on ne nous fasse perdre notre temps avec des petits juristes de pacotille qui viennent nous servir des cours indigestes sur la rétroactivité ou non concernant le retour du verrou du second mandat. Autrement dit, Faure Eyadema Gnassingbé doit-il partir immédiatement ou non ? Bien sûr que si », a-t-il décoché.

Et d'enfoncer : « Si le peuple togolais veut que Faure Eyadema Gnassingbé parte toute de suite même si la Constitution dit le contraire, il devra partir comme est parti le médiocre tyran burkinabé Blaise Compaoré. Aucune vraie révolution ne prend des gants pour chasser un tyran. La vie d'un peuple ne peut se marchander au comptoir des épiciers du juridisme (... ) ».

A l'instar des écrivains Abdurahmane Waberi, Alain Mabanckou, les Togolais Kossi Efoui, Sami Tchak et Theo Ananissoh, font partie de la « migritude ». Un courant littéraire qui est une variante de la négritude.

La « migritude » se définit comme les œuvres littéraires de l'Afrique post-indépendances et produites par les écrivains qui ont migré en Europe ; et qui depuis leur exil dénoncent « Les soleils des indépendances ».

Le nouveau roman « Cantique de l'acacia » de Kossi Efoui a des troublantes coïncidences avec son pays. Volontaire ? Lors d'un entretien accordé au journal « Le Monde », il affirme : « Oui, je suis étonné par cette coïncidence, la réalité rejoint mon livre. Ce passage dans le roman est venu tardivement dans l'écriture.

Je n'avais pas spécialement envie de parler du Togo, mais c'est comme si le Togo s'était imposé. Je ne pouvais pas faire l'impasse dessus ». Il indique que ces convulsions politiques qu'on observe aujourd'hui au Togo ne datent pas d'aujourd'hui.

« A vrai dire, ça date de 1990. Régulièrement, depuis cette période, le peuple se soulève, s'oppose à la famille mafieuse qui dirige le Togo. On lui tire dessus et alors il se calme. Tout se fait loin des caméras.

Ces gens-là n'ont aucun scrupule. Ils descendent dans les quartiers, entrent dans les maisons et tuent. C'est ce qui risque de se passer. Les premiers morts sont déjà là. Ça a commencé », a-t-il fait savoir.

Mais l'écrivain n'est pas à son premier coup. Dans « Solo d'un revenant », Sud Gloria, un pays africain, a de suspectes similitudes avec le Togo, son pays d'origine. Il rappelle les grandes messes de vérité justice et réconciliation nationale après les tueries de 2005 à la suite de l'accession au pouvoir de Faure Gnassingbé.

« Les nouvelles disent Paix et Célébrations et l'on tente d'en finir avec la récente folie sanglante par de spectaculaires professions de foi et de du pardon. A grand renfort cérémonies officielles de réconciliation.

L'ennui se relayant d'un intervenant à l'autre, se clonant d'après le même bloc verbeux appelé discours, avant de contaminer les confessions télévisées et rediffusées (... )», lit-on dans le roman.

Au-delà, Kossi Efoui a diagnostiqué une partie du mal togolais. Il réside dans la couardise des intellectuels de son pays. « Les intellectuels togolais se sont compromis avec le pouvoir », déplore-t-il dans l'entretien qui a accordé au journal « Le Monde » (LE MONDE Le 23.10.2017 à 16h43).

Les flèches de Sami Tchak paraissent moins acerbes contre le pouvoir en place de Lomé. Et c'est sur sa page facebook que l'écrivain fait des publications qui peuvent ressembler à une chronique sur la situation que vit son pays. Originaire de Sokodé, la ville de l'opposant Tikpi Atchadam, l'auteur de « Al Capone le malien », « Le paradis des chiots », entre autres, s'indigne et prophétise.

« Des femmes, des hommes et leurs enfants ont fui la ville pour aller chercher un peu de sécurité dans les villages. Et les paysans, avec leurs faibles moyens, s'organisent comme ils peuvent pour leur fournir de la nourriture. Ils dorment à la belle étoile, ces gens, ces réfugiés de proximité. Peut-être la situation s'aggravera-t-elle.

Peut-être y aura-t-il des morts. Mais, tout régime, quel qu'il soit, a forcément une vie plus courte que celle des peuples.

C'est le peuple, dans la grande diversité de ses opinions, qui verra la fin du règne des Gnassingbé, pas l'inverse » a-t-il publié sur sa page Facebook le 21 octobre dernier à la suite des violences qui ont suivi à la suite de l'arrestation d'un imam arrêté le 16 octobre dernier.

Ainsi rêve-t-il d'une sortie honorable pour le chef de l'Etat togolais. « Je rêve de pouvoir serrer, en 2020, la main de celui qui deviendra l'ancien président du Togo, Faure Gnassingbé », souhaite Sami Tchak. (Extrait d'une publication sur Facebook le 02 novembre 2017)

« Les brutes combattent les sensibles », « Les ignorants au pouvoir, les intelligents contraints à l'exil », ces extraits du roman « Délikatessen » de Théo Ananissoh, traduisent la réalité de son pays le Togo qui ploie sous un régime cinquantenaire. La sortie de l'ouvrage est d'une coïncidence frappante.

Il est publié le 05 octobre dernier le jour où la population marchait pour le départ de Faure Gnassingbé. L'histoire bégaie.

En effet, c'était le 05 octobre 1990 que le peuple togolais s'est soulevé contre Gnassingbé Eyadema, le père de l'actuel chef de l'Etat. Aussi le roman raconte-t-elle l'histoire de Sonia, une journaliste vedette de la télévision togolaise qui partage sa vie entre deux hommes ; et de la violence faite aux femmes.

« Le sperme des hommes ici est nocif (... ). L'homme est le seul animal qui frappe sa femelle, dit-on. Tous les autres animaux sont dépourvus de la capacité à se mentir pour justifier ça.

En somme, ils sont trop sommaires pour pouvoir martyriser à coups de poing, de burqa ou d'excisions sanglantes leurs femelles - leurs propres origines. », un extrait de « Delikatessen » (LE MONDE Le 30.10.2017 à 18h11).

Un rendez-vous manqué

L'histoire retiendra que des écrivains se sont compromis avec le pouvoir. Elle retiendra surtout que parmi la pléthore d'écrivains que regorge le Togo, certains ont refusé de bâillonner leurs plumes.

Ils n'ont pas voulu se résoudre à un silence complice. En cela, ils sont témoins de leur temps et le peuple leur rendra. L'heure n'est plus d'être « Esclaves », ni d'être « Les Enfants du brésil », pendant que le pouvoir cinquantenaire de Lomé tue, même des enfants.

Togo

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