14 Novembre 2017

Nigeria: Fela Kuti est mort, vive Fela Kuti... au nouveau Afrika Shrine

Le défenseur des droits de l'homme et pionnier de l'afrobeat, Fela Anikulapo Kuti, est mort il y a maintenant 20 ans, mais sa musique demeure une arme contre l'injustice à travers le monde. Au nouveau Afrika Shrine, sa demeure spirituelle, ses fans continuent d'entretenir sa mémoire.

Le 2 août 1997, l'Afrique perdait le pionnier de la musique afrobeat, le compositeur, multi-instrumentiste, défenseur des droits de l'homme et dissident politique nigérian Fela Anikulapo Kuti. Mais sa voix ne s'est jamais éteinte.

Le nouveau Afrika Shrine (« shrine » se traduisant par « sanctuaire ») est un centre de divertissement à l'air libre situé dans la banlieue d'Ikeja, dans l'État de Lagos.

Il est géré par les enfants de Fela -- Femi Kuti et Omoyeni Anikulapo Kuti -- et est devenu un lieu de mémoire pour de nombreuses personnes qui espèrent y vivre une partie de la quintessence de la personne qu'était Fela.

« Le nouveau Afrika Shrine a été construit en l'honneur de mon père parce qu'il n'était pas propriétaire de son propre sanctuaire, dit Femi Kuti. Beaucoup pensent que mon père était propriétaire de l'ancien sanctuaire [l'Afrika Shrine]. Même si c'est lui [Fela] qui l'a construit, il en a malheureusement été dépouillé ».

Ce lieu est appelé le sanctuaire non parce qu'on y voue un culte à des dieux ou parce qu'on y pratique du fétichisme, mais parce qu'il s'agit d'un havre de la liberté d'expression pour le citoyen moyen ; un lieu où tous sont égaux, où l'on peut à la fois s'inspirer et se divertir.

Le nouveau Afrika Shrine est un havre de la liberté d'expression pour le citoyen moyen

Le nouveau Afrika Shrine met en vitrine des galeries de photos de Fela ainsi que des prestations musicales des fils de ce dernier, Femi et Seun, un jeudi sur deux. Il est également perçu par certains comme un centre florissant pour fumeurs de chanvre indien, et attire les week-ends des foules de visiteurs et de personnes qui aiment s'amuser.

Ce sanctuaire est constitué d'une grande salle dont les murs sont de couleur marron et jaune avec des motifs verts, rouges et noirs qui rappellent le symbolisme africain.

Une grosse enseigne avec l'inscription « Afrika Shrine » et une peinture de Fela portant un bouclier africain attirent le regard des visiteurs vers la partie supérieure du bâtiment principal.

Au niveau du poste de sécurité à l'entrée, une petite radio rechargeable joue « Zombie », une chanson de 1967 dans laquelle Fela critique le gouvernement militaire du Nigéria, lequel est présenté comme composé de personnalités sans cervelle qui obéissent aveuglement aux ordres venant de leurs supérieurs.

Dans l'enceinte, les visiteurs sont accueillis par des coupures de presse des vifs échanges entre deux anciens présidents du Nigéria, le Général Olusegun Obasanjo et le Général Ibrahim Babangida, imprimées en gras sur une grande banderole affichée sur le mur près de l'entrée.

Tout près de l'entrée de la salle se trouve le sanctuaire original -- déplacé ici de son ancien emplacement -- où Fela s'adonnait souvent à ses prières. Des chansons de Fela retentissent des gigantesques enceintes acoustiques montées sur la scène ; le volume est très élevé.

Des portraits de grands dirigeants et poètes africains ainsi que des héros du mouvement Black Power ornent le mur derrière la scène : on y voit des personnalités telles que Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Martin Luther King et Olufunmilayo Ransome Kuti (la mère de Fela, une militante).

Une histoire peu connue

Femi souligne qu'ils sont peu les personnes qui savent que le nouveau Afrika Shrine n'a pas été construit par Fela lui-même.

L'Afrika Shrine original de Fela fut réduit en cendres en 1977 lorsque sa résidence familiale, baptisée Kalakuta Republic, fut rasée par l'armée nigériane. Le saxophoniste emblématique s'était alors installé sur Pepple Street, Ikeja, et avait continué à faire ce qu'il savait le mieux faire.

Femi affirme que Fela avait toujours cru avoir acheté le terrain qu'il occupait sur Pepple Street, et avait donc construit dessus pendant qu'il y vivait.

Cependant, il s'agissait d'un bail, et lorsqu'il essaya d'acheter effectivement ledit terrain, l'affaire se retrouva devant les tribunaux. Au moment de la mort de Fela en 1997, le terrain était toujours disputé. « Nous avons essayé à l'époque de nous entendre avec la famille Mene Binitie, mais ils ont refusé », dit Femi.

Selon Femi, le nouveau Afrika Shrine est dédié principalement à la musique et aux festivités en l'honneur de son père. Cependant, le sanctuaire accueille également des conférences, des pièces de théâtre et des symposiums, et cet espace pourrait un jour devenir un studio public ou une bibliothèque.

Des danseuses s'apprêtant pour une prestation à l'occasion de l'édition 2014 du festival Felabration. Crédit photo : Emmanuel Ogabi/Wiki CC/Licence internationale d'Attribution/Partage dans les mêmes conditions 4.0

« Je me produis ici deux fois par semaine, et c'est le plus grand cabaret du vendredi que vous trouverez en Afrique, affirme Femi. La plupart des événements ici sont gratuits, Felabration aussi.

Je me produis ici les jeudis à titre gracieux et les dimanches pour 500 nairas [environ 2 dollars américains] l'entrée. Le cabaret est gratuit les vendredis. Nous voulons que les gens puissent profiter de ce cadre. [Le sanctuaire] est un lieu symbolique, il soutient fermement le combat pour la liberté et l'émancipation de l'esprit africain ».

Au-delà de l'attraction principale

Pendant que les prestations en live de Femi Kuti et de son orchestre, The Positive Force, infusent cet espace d'énergie, il y en a dans l'enceinte qui en profitent aussi : derrière le bar, il y a NAS Kitchen, un restaurant où se vendent des mets locaux comme le riz ofada, le riz simple, le riz jollof, l'amala, le moi-moi, les escargots et le poisson pimenté. Ici, un plat coûte 500 nairas, ou 1 200 nairas lorsqu'il s'accompagne d'escargots ou de poisson.

Fadekemi Adepeju, la sœur cadette du traiteur personnel de Fela, est la gérante et la propriétaire dudit restaurant. Sa petite entreprise est en activité au nouveau Afrika Shrine depuis 2003. Elle affirme que les recettes sont les plus élevés les jours où Femi et son orchestre se produisent au sanctuaire.

« Il y a une baisse des recettes quand Femi ou Seun ne donnent pas de spectacle, dit Adepeju. Quand Femi est là pour répéter ou se produire, nos clients accourent ».

Une autre petite entreprise qui a le vent en poupe au sanctuaire c'est l'« Asun Shrine Goat Meat ». Ridwan Olamilekan, le gérant, fait savoir qu'il travaille sur les lieux depuis 2010. « Cette entreprise appartient à un seul homme et nous sommes 11 à travailler pour lui sur place. Nous vendons de l'asun, du nkwobi, de l'isi ewu et du shawarma », dit-il.

La vie au nouveau Afrika Shrine

Au nouveau Afrika Shrine, l'esprit de Fela perdure, et il y a des peintures et d'autres œuvres d'art portant sur lui partout. Il y fait frais et il y a de la brise, même par temps chaud. C'est sans doute pour cette raison que de nombreuses personnes y viennent pour se détendre après une journée difficile passée à se frayer un chemin dans les bouchons de Lagos.

« Le nouveau Afrika Shrine c'est ma deuxième demeure, dit Charles Chime, un client du sanctuaire. Aujourd'hui, Femi pose les mêmes jalons que son père avant sa mort. Je crois toujours en Fela ; et je ressens sa présence chaque fois que Femi est sur scène en train de passer le message. Fela n'est donc pas mort ».

« Je crois toujours en Fela ; et je ressens sa présence chaque fois que Femi est sur scène en train de passer le message ».

Pour Chime, Fela est une légende qui, à travers ses observations et ses critiques, combattait la corruption et l'injustice politique, des maux qui continuent de miner le Nigéria d'aujourd'hui.

« Regardez des chansons telles que "Zombie", "Unknown Soldier", "Original Sufferhead" entre autres : il parlait de la corruption, de la jeunesse et des sans-emplois. Le pays était en ébullition, et il le reste », dit-il.

Ceux qui se rendent aux sanctuaires sont surtout des jeunes, nombre desquels étaient trop jeune à l'époque et n'auraient donc pas pu voir Fela en chair en et os. Cependant, ils ressentent aujourd'hui l'impact et la pertinence de sa musique.

Eva Olubiyi est une diplômée qui remplit actuellement son année de service national de la jeunesse (National Youth Service Corps, NYSC). Elle entend parler de Fela Kuti depuis sa naissance, en 1990, et a déjà écouté la majorité de ses chansons.

Elle a même déjà vu certains de ses spectacles à la télévision. Mais sa première expérience au sanctuaire, en 2015, avec Femi Kuti qui se produisait sur scène accompagné de ses danseuses, lui a inspiré une image saisissante de la personne qu'était certainement Fela de son vivant.

« C'est une merveilleuse expérience de venir ici écouter de la bonne musique, dit-elle. Quand Femi se produit, c'est vraiment du délire.

Et Fela était un homme courageux. C'était la bête noire des dictateurs militaires de l'époque, et il a déclaré ceci : "Je me nomme Anikulapo, et je porte la mort dans ma poche. Je ne peux mourir ; ils ne peuvent me tuer" ».

Ici au nouveau Afrika Shrine, ces paroles se vérifient.

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