15 Novembre 2017

Mali: 10 questions à Marie-Ann Yemsi, autour de la 11e biennale de photo de Bamako

interview

C'est en marge de la 2è édition des Ateliers de la pensée, le rendez-vous des intellectuels et des artistes qui s'est tenu à Dakar (1-4 novembre 2017), que nous avons rencontré celle qui pilote l'équipe des commissaires de la prochaine biennale de la photo de Bamako (2 décembre-31 janvier 2018).

Diplômée en sciences politiques, elle conseille les fondations à Paris où elle vit depuis une dizaine d'années via le label Agent créatif(s) qu'elle a mis sur pied. Dans l'entretien ci-contre, elle explique la sélection des artistes, les activités au programme, le sens de la thématique de cette année qui est «Afrotopia» et son rôle de commissaire.

Qui est Marie-Ann Yemsi ?

Je suis une consultante culturelle et une commissaire d'exposition basée à Paris. Comme on aime bien mettre les gens dans des cases, je dirais que je suis spécialisée dans les artistes contemporains du continent africain et de ses diasporas. Cela fait maintenant une quinzaine d'années que je les regarde, que je bénéficie aussi du réseau des commissaires sur le continent et des institutions pour observer ce qui s'y passe, les rencontrer et tenter dans la mesure du possible de les promouvoir et de les rendre plus visibles parce que c'est encore une problématique importante. Cela ne m'empêche pas de m'intéresser aussi aux artistes modernes parce qu'il est temps aussi de les inscrire dans l'histoire de l'art.

Vous êtes la commissaire en chef de la prochaine biennale de la photographie de Bamako. Quel est l'esprit que vous avez souhaité insuffler à cette 11è édition ?

Je suis à Dakar en ce moment mais il y a des équipes qui travaillent sur le terrain. On est en train d'apprêter les cimaises.

Cette biennale, je l'ai intitulée "Afrotopia". Il ne s'agit donc pas d'un thème comme à l'accoutumée. C'est la première fois qu'il y a un titre-manifeste. Très généreusement, Felwine Sarr m'a autorisée à utiliser le titre de son essai. Pour moi, c'est extrêmement important à ce moment précis de la 11è édition de cette biennale dans un paysage artistique qui a complètement changé depuis la première édition en 1994. C'est d'ailleurs le continent tout entier qui est entré en pleine mutation. Il était important pour moi que cette biennale intègre ces dynamiques panafricaines et invite les artistes à les scruter, à les relater, à leur offrir en quelque sorte un espace de parole. Si cela me semble important, c'est parce que je pense que cette édition va également questionner les enjeux de cette biennale. N'oublions pas que Bamako et Dakar sont des biennales historiques. Il y a actuellement une prolifération de biennales sur le continent et en dehors, soit une sorte de dynamique du marché de l'art qui se met peu à peu en place. Comment dès lors conserver ce rôle de pionnier, de défricheur, de lieu de rencontre d'artistes, de producteurs culturels et d'activistes du continent ? Il m'a semblé que c'était important de creuser ce thème de rencontres en posant aux artistes la question de ce qu'on peut faire. "Afrotopia" c'est donc questionner ce qui se passe, ce qui est en germe dans les réalités du continent africain, pour reprendre Felwine Sarr, et de voir où cela peut nous amener. Ces réalités comme on le sait ne sont pas toutes positives. Mais je pense aussi que l'Afrique est différente de l'image qu'on lui donne dans le monde occidental, notamment un continent du manque, du déficit, des difficultés... Il y a sur ce continent une inventivité, une créativité, une énergie qui sont incroyables. Nous y avons toutes les ressources, tous les outils pouvant lui permettre d'être son propre centre et de dire quelque chose au monde.

Affiche de l'édition 2017 de la biennale de la photographie de Bamako sous le thème Afrotopia

Quelles exhalaisons se dégagent de votre point de vue de la sélection que vous avez effectuée ?

Ce qui me semble le plus intéressant en tant que commissaire c'est non pas de construire un métarécit, quitte à y faire rentrer les œuvres au forceps, mais de faire du rôle de commissaire un espace de liberté. Cela n'est pourtant pas facile dans un pays comme le Mali, où le contexte est très compliqué et où il faut parfois se battre pour créer ces espaces de liberté. Mais dans les pays où il y a de nombreuses difficultés comme celui-ci, c'est là où l'art et la culture sont une arme. C'est une arme pacifique de résistance à tous les intégrismes et autres limitations. Pour moi c'est important de tenter de créer cet espace de liberté, de poser ces questions aux artistes. Je leur ai donné la définition de Felwine Sarr s'agissant d'Afrotopia ainsi qu'une citation de Frantz Fanon qui dit que si l'humanité veut avancer d'un cran, alors il faut inventer ! J'ai invité les artistes à réfléchir à partir de là. L'équipe que je coordonne comprend six conseillers curatoriaux dont cinq sont engagés comme producteurs culturels sur le continent. Il y a par exemple le grand photographe Samy Baloji dont la carrière a démarré à Bamako et qui est à la tête de la biennale de Lubumbashi ; la grande photographe Aida Muluneh qui agit à Addis-Abeba avec son festival... C'était important pour moi de travailler avec eux parce qu'ils reflètent cette dynamique. Une biennale c'est tous les deux ans pendant que eux travaillent au quotidien sur le continent.

Ce qui émerge des 40 artistes que nous avons sélectionné pour l'exposition panafricaine ce sont les questions centrales qui travaillent le continent comme celle-ci : où allons-nous à partir d'aujourd'hui ? La question de l'urbain est également très présente dans les propositions que nous avons reçues. La problématique de l'Afrotopia étant également celle du corps dans la mesure où c'est ce qui nous lie à l'histoire, aux autres et au monde, les œuvres présentées reflètent aussi cela. Les artistes sélectionnés se situent dans des narrations autobiographiques ou dans des métarécits politiques. Ce qui est intéressant ce sont les zones de contact et comment ils y naviguent. Je pense que les artistes ont cette capacité et cette ressource de s'infiltrer dans les interstices de ce que l'on croit savoir et tout ce qui reste à inventer. Ils le relatent à travers leurs œuvres, et avec leur langage qui est celui de l'image.

Quelles sont les attentes curatoriales de cette grande exposition qui mettra en musique une quarantaine d'artistes ?

Je n'ai pas souhaité accueillir exclusivement des séries photographiques tant les pratiques évoluent : ils font beaucoup de vidéos, utilisent leurs téléphones pour travailler, font des installations qui incluent des images, etc. Cette biennale va donc relater cette évolution du médium en le donnant à voir dans toute sa palette et mettre en exergue des collectifs. L'exposition panafricaine qui aura lieu au musée national du Mali sera accompagné de quatre autres projets concoctés par de jeunes commissaires que j'ai invités et qui seront disséminés dans différents sites dans la ville de Bamako. Il y aura enfin une exposition monographique dédiée au photographe ghanéen James Barnor. Il est le photographe des indépendances, en particulier de son pays qui est le premier à devenir indépendant en Afrique. En le conviant, nous tentons de donner sens au concept de panafricanisme, faire connaître un travail méconnu, et surtout rendre hommage à un photographe vivant de cette période lointaine. Il viendra et donnera une Master Class à Bamako.

C'est quoi la prochaine étape de Mme Yemsi ?

Je précise qu'une partie de cette biennale va être présentée en Europe : à partir d'avril 2018 au Musée des cultures du monde à Leiden aux Pays-Bas. Pour l'instant, je suis dédiée, avec toute l'équipe d'ailleurs, à la biennale car nous travaillons ensemble même si c'est moi qui suis en avant.

Vous nous rassurez donc qu'à un mois de l'ouverture de la biennale de Bamako vous êtes prêts ?

On va certes cravacher jusqu'à la dernière minute mais tout sera ok. En association avec ces expositions, il y a un aspect que j'ai voulu travailler autour du thème de la rencontre. Je pense que les productions immatérielles que sont les rencontres sont tout aussi importantes que les productions artistiques qui sont au mur. C'est ainsi que j'ai décidé de créer ce que j'ai appelé le forum et qui va remplacer les habituelles conversations dans les amphithéâtres. Il aura lieu dans les jardins du musée. L'idée est d'offrir un espace de parole aux artistes car il me semble que beaucoup de gens parlent à leur place (commissaires, galeristes, directeurs d'institutions, collectionneurs, etc.) et qu'au fond on les écoute peu. Ils n'ont pas forcément des doctorats et ne parlent pas un jargon académique. Les écouter donc, mais surtout les mettre en dialogue avec les intellectuels, metteurs en scène, poètes du continent. Concrètement, ce seront trois matinées, chacune articulée autour d'un thème. A travers ce type d'espace, nous essayerons de favoriser l'en-commun ainsi que l'émergence de nouveaux imaginaires et la production d'autres formes de savoirs.

Quelles autres activités avez-vous au programme ?

Il y aura bien sûr le OFF. Les producteurs culturels à Bamako s'activent actuellement pour être au rendez-vous. Il est prévu de leur part un nombre important d'expositions et d'activités dans Bamako.

Comment arrivez-vous au commissariat ?

C'est le résultat des envies d'explorer. Je me considère comme une passeuse qui favorise à la fois la visibilité et le mouvement des artistes. C'était l'une de mes motivations car je travaille aussi en tant que conseil des fondations occidentales et sur le continent. Le commissariat c'est des moments exceptionnels de rencontres avec les artistes du continent.

Il doit y avoir eu un déclic non ?

Probablement.

L'activité de commissaire d'art est souvent décriée du fait ce métadiscours que vous aimez à porter de manière générale sur les œuvres artistiques ; par ces discours qui des fois subliment une création. J'imagine que vous ne partagez pas ce regard critique sur l'acte de commissarier ?

Je crois que l'on reste trop dans les visions occidentales de la pratique du commissariat d'exposition. Il y a également la pression du marché de l'art. L'on est dans la marchandisation de tout, y compris du nom du commissaire qui est parfois plus important que celui de l'artiste. Il faut résister à cela de mon point de vue. Personnellement, je ne joue pas ma vie sur le commissariat car j'ai d'autres activités par ailleurs. C'est peut-être pourquoi je prône un effacement du commissaire ; il doit être en retrait car je pense qu'il est là pour créer un espace de liberté, apporter des outils de réflexion, favoriser le lien, dialoguer et voir ce qu'il advient avec les artistes. L'artiste va dire quelque chose qui peut me surprendre mais c'est ensemble qu'on peut créer un métadiscours en quelque sorte, et non au commissaire d'imposer celui-ci.

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