20 Novembre 2017

Sénégal: Danse contemporaine - L'Ecole des Sables du Sénégal refuse de mourir

C'est la journaliste sénégalaise Aisha Deme qui a tiré la sonnette d'alarme il y a quelques mois. Depuis, de bonnes volontés se sont manifesteés et ont permis à cette institution de prolonger une vie déjà longue de 18 années au cours desquelles elle a contribué à former de jeunes danseurs du continent.

A la faveur de la deuxième édition des Ateliers de la pensée de Dakar qui mettait à l'honneur l'art et les idées, nous avons fait le déplacement de Toubab Dialaw, à une demi-heure de Dakar, pour voir où en était cette école réputée, en sonder le devenir et rencontrer sa promotrice Germaine Acogny. Reportage.

L'occasion était trop belle pour la manquer. Invité à Dakar pour prendre part à la deuxième édition des ateliers de la pensée (1-4 novembre 2017) par les organisateurs Felwine Sarr et Achille Mbembe, je m'apprêtais à prendre congé de la capitale sénégalaise lorsque le comédien, metteur en scène et promoteur culturel burkinabè Etienne Minoungou me fit l'amitié d'une invitation supplémentaire : visiter l'Ecole des Sables de Toubab Dialaw. Il n'en fallait pas plus pour m'enchanter tant je souhaitais me faire une opinion personnelle depuis que, par un article de la consœur sénégalaise, le monde artistique et politique local, et international dans une certaine mesure, avait tourné son regard vers cette initiative qui avait du plomb dans l'aile et qu'il devenait urgent de sauver.

Après trois quarts d'heure de route, nous sommes arrivés à Toubab Dialaw. Où nous attendait Germaine Acogny et son mari. C'est d'ailleurs à ce dernier qu'échut le rôle de nous recevoir à l'entrée du grand domaine de quatre ha et demi situé dans une bourgade simple et calme. Où le temps semblait à l'arrêt. Cette école fondée en 1998 était donc là devant moi. Dans un décor naturel parsemé de quelques bungalows construits avec le souci de se fondre dans une nature ceinte par une lagune qu'il suffisait de lever la tête pour apercevoir au loin. Notre hôte, le très sympathique Helmut Vogt entreprit de nous accompagner dans un tour des lieux. Nous expliquant durant ce qui m'apparut a posteriori comme une procession les raisons d'être de cet espace, ses différentes vies et ses problèmes actuels.

Depuis deux décennies en effet, des filles et fils d'Afrique avaient fait le déplacement de ce lieu au cours de stages qui avaient aidé la majorité d'entre eux à trouver vocation, à asseoir sur le continent la danse comme discipline artistique à part entière et à donner confiance en eux-mêmes. Un espace où le vide de l'espace est parsemé d'habitations à cheval entre le rustique et le moderne avec une architecture soignée, simple et chaleureuse. Au passage, nous allions croiser des stagiaires en fin de séjour et dans le regard desquels je lus cette satisfaction diminuée par l'épée de Damoclès qui pesait sur le devenir de ce qui reste pour moi une institution importante de l'art en Afrique.

La visite me permit aussi de rentrer en contact avec les deux salles de danse du lieu. Si le premier à l'entrée avait l'air plus moderne avec son tapis spécialement confectionné pour la cause et dont l'épaisseur avait été étudiée pour mieux amortir les chocs des artistes en travail, le 2è était beaucoup plus en lien avec la nature vu que son sol était fait de sable. Ceint par une clôture, elle était recouverte d'un chapiteau spécial construit sur six poteaux et fait de zigzags pour mieux gérer le vent. Combien ont-ils été à fouler cet espace ? Me demandai-je avant de fermer les yeux et d'imaginer les générations successives de danseurs qui sont passées là et dont j'avais souvent croisé le chemin de certains à Yaoundé, la ville où je réside et travaille, ou dans d'autres capitales africaines. Mais déjà, je vis que la broussaille avait commencé à dicter sa présence. Certes la chaleur avait réduit partie de celle-ci à une mort prochaine, mais des touffes d'herbes résistaient çà et là, tentant même de phagocyter quelques œuvres gigantesques d'art public sorties des ateliers d'un certain Gomis et qui représentaient les animaux de la forêt profonde des temps immémoriaux.

Notre visite allait nous conduire finalement à la résidence des époux Vogt. Où nous attendait celle que l'on a surnommé depuis longtemps la «Maîtresse des sables», mais que moi j'appelle la papesse de la danse contemporaine en Afrique. Je ne la voyais pas pour la première fois. Elle m'apparut donc sans surprise. Son visage buriné par tant d'effort et l'âge, sa silhouette toujours fine et sa joie de vivre intacte avec ce rire qu'elle sait bien dérouler pour montrer qu'on est le bienvenu.

L'une des salles de danse de l'Ecole des Sables qui attend de revivre

Après les salutations d'usage et un repas copieux, elle acceptait enfin de me parler de cette actualité liée à l'Ecole des Sables qui menaçait de fermer. Avant même que je n'ose la question, elle me lança tout sec : «nous ne fermerons pas !» Ce fut comme une gifle qui faillit me désarçonner et annihiler mon envie d'en savoir davantage. Au fil des échanges d'une demi-heure qui allait suivre, elle ne se départit point de cette conviction profonde qui aide les guerriers par mauvais temps à se lever et à affronter un adversaire a priori supérieur. Sans doute que son expérience des planches de quatre décennies, mais aussi dans l'entrepreneuriat culturel et la pédagogie avaient fait d'elle une optimiste indécrottable. Elle commença par asséner quelques vérités : «Avec cette initiative, nous avons réalisé ce que les politiciens n'ont pas réussi : réunir l'Afrique, par la danse évidemment». Ou encore que «Ce que moi je dis c'est que sans la culture, un pays n'existe pas. La culture ce n'est pas seulement dans un ministère mais dans la rue, à la maison, au marché... C'est la façon de manger, de marcher, de s'habiller... Les politiques devraient considérer que la vie commence par la culture et se termine par elle.»

Mais plus encore, c'est l'écho de l'appel de détresse - «Nous avons lancé ce cri pour demander aux institutions et personnes du continent de nous accompagner»- qui avait trouvé place jusque dans les pages du sérieux journal français Le Monde, qui la rassurait. Le gouvernement sénégalais, sans doute gêné aux entournures, s'était enfin manifesté et avait fait quelques promesses. Oublieuse de celle que le président Macky Sall en personne avait déjà faite à la brave dame au détour d'une rencontre sans que les effets attendus ne suivent. Elle en profite au passage pour en rajouter une couche en insistant sur ce qu'est la danse : «La danse est le premier des arts. Avec la danse, il y a l'éducation, la communion, la communication. L'on doit nous donner des moyens pour faire des créations qui vont éduquer la jeunesse.»

Cela parviendra-t-il à secouer les interpellés ? Trop tôt pour y répondre. En attendant, celle qui perd difficilement son flegme a des projets sous la main pour l'école. Qui est maintenant dirigé par son fils Patrick Acogny que je n'ai pas eu le bonheur de croiser. Avec certains autres opérateurs culturels, il a rédigé une sorte de manifeste adressé aux autorités aux fins de «mettre sur pied un fonds pour la danse» comme c'est le cas avec le cinéma. Mais dame Acogny connaît trop bien la lenteur des autorités. C'est pourquoi en interne elle a proposé quelques petites mesures comme cette baisse de 30% de salaire qu'elle a proposée aux employés, le temps de la traversée du désert, et qu'ils ont accepté comme leur écot à la survie de leur emploi. Une traversée qui pourrait être moins longue tant de nombreux sympathisants ont décidé d'y aller de leur obole pour permettre à l'école de prolonger son existence. Sans que pourtant l'école ne retrouve l'équilibre nécessaire à un fonctionnement structuré et inscrit dans la durée.

L'une des deux salles de travail des danseurs menacée par la broussaille 

Qu'à cela ne tienne cependant, il reste qu'on est parti là jusqu'en juin 2018 au moins. Ce qui laisse une fenêtre pour tenter quelque chose : «nous avons institué un cours pour les grands noms de la danse africaine comme Seydou Borro, Makoma, Vincent Mansou, Flora Teiffen, Irène Tassembendo, etc. qui viendront ici travailler avec nous. Tout ce monde vient associer leurs noms à l'école pour nous aider à attirer plus de sponsors. Il y a une entraide et donc l'école ne va pas fermer» !

Un sursis que les prochaines tournées de la danseuse Acogny - Eh oui elle continue de fréquenter les planches à 73 ans ! - aideront à prolonger. Sur les scènes du monde où elle sera bientôt à l'affiche, elle ne manquera pas de prêcher le sauvetage salvateur de l'Ecole des Sables. Qui, 19 ans après son ouverture, n'a pas encore écrit toutes les pages de son histoire que j'espère encore longue.

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