7 Décembre 2017

Tunisie: Ces femmes qui parlent aux femmes

Loin de moi la prétention de procéder à une analyse formelle des deux long-métrages. Toutefois, forme et fond sont indissociables et se servent ou se desservent mutuellement.

Dans ce sens, on peut avancer qu'El Jaida aurait gagné à un scénario mieux écrit, une histoire plus resserrée, l'impression étant que la cinéaste a voulu aborder trop de situations, qu'elle a, par des digressions historiques, affaibli le «vif du sujet», donnant à son film une dimension factice qui bascule parfois dans des clichés faciles. Tout cela dessert l'histoire racontée, car, par delà la cause défendue, il s'agit avant tout de raconter une histoire.

Quant à Ala kaff ifrit, la trame, mieux écrite, resserrée en une nuit, souffre sans doute d'une interprétation, appliquée, sans densité de la part des acteurs. Ceci réduit la force du message porté par le film.

Mais, indépendamment de toute analyse formelle, ces films sont d'une brûlante actualité. Al Jaida raconte une histoire qui se situe, en apparence, derrière nous : la fameuse Dar Joued, fermée dès la promulgation par Bourguiba du Code du Statut Personnel ; quant à La belle et la meute, le scénario, basé sur un fait divers récent et venant appuyer le texte de loi sur la violence faite aux femmes, est sans doute plus aisé à contextualiser.

Mais tous deux demeurent actuels par la sensibilité qu'ils déploient. El Jaida, affaire classée depuis 1956, nous parle encore en 2017 et les deux films se rejoignent dans la souffrance endurée par des femmes dans un monde d'hommes. Une souffrance nue, tels ces pieds qui arpentent, sans bruit, le film de Selma Baccar. Souffrance longue et sombre comme la nuit où erre le personnage de Kaouther Ben Henia.

Une nuit de la douleur, au bout de laquelle se lève un matin de claire conscience ; ce matin est-il vraiment arrivé ? Car, par delà les deux anecdotes, le véritable sujet est la difficile prise de conscience par les femmes de leur dignité, de leurs droits, dans un environnement marqué du sceau de la masculinité, du machisme et, en définitive, de la violence. Aujourd'hui encore, lorsqu'on oublie les textes de loi (laquelle d'entre vous se promène avec un texte de loi dans son sac à main ?), qu'on gomme les apparences de modernité, qui sont comme un fard sur les visages, on réalise que l'ossature sociale demeure moulée par le fait masculin. Indéfinissable, dénigré haut et fort par les hommes eux-mêmes, il est toujours là.

Telle une odeur qui continue d'imprégner une pièce, après moult nettoyages. Il se niche dans les actes menus du quotidien, prend plus d'éclat lors des célébrations collectives, et tombe les masques à certaines occasions où les êtres perdent leur vernis de civilité et où l'agressivité vire à la violence.

Nul besoin d'aller jusqu'au viol, une simple altercation entre automobilistes suffit : si vous avez la malchance d'être une femme et que le triste sire dans la voiture d'à côté pique une saine colère, vous aurez droit à une bordée d'injures remontant à vos grands-parents, sans compter quelques remarques perfides sur votre accoutrement ou votre âge : «Shnoua ya Hajja ! Aya tata !» Et j'en passe. Vous fixez le sbire : jeune, la trentaine bien moderne, laïc sans aucun doute, défenseur des droits de la femme (bien sûr... )

La violence se décline en un infini dégradé de nuances. Les aspects dits banals, de peu d'effets, sont aussi agressifs que les situations extrêmes ou caricaturales. Faut-il qu'une femme attende d'être harcelée, vilipendée, violée, pour ressentir le poids de la hargne, de l'agressivité masculine qui éclate au grand jour, dès qu'on gratte un peu le vernis de civilité des êtres ?

En vérité, lors de la projection des deux films, le spectacle était autant à l'écran que dans la salle. La projection d'El Jaida était ponctuée de rires répétés, un peu surfaits, comme s'ils cachaient l'émotion et, sans doute, le malaise de spectatrices chez lesquelles les images ravivaient d'anciennes histoires. Images de violence masculine nue, sans artifices, aussi cruelle que quotidienne.

Qui n'a pas devant les yeux l'image d'une mère, d'une grand-mère, traitées de la sorte, ou presque ? Sur l'écran, les violences, portées à leur paroxysme, racontent en fait l'histoire personnelle de chacune. Quant au viol subi par la jeune femme de La belle et la meute, il renvoie avec force à des faits divers ayant secoué l'opinion, qu'il s'agisse du viol, non cinématographique, d'une jeune fille par des policiers ou du couple dont les baisers nocturnes dans une voiture ont si gravement porté atteinte à la pudeur de notre bonne société qu'un juge «averti» a jeté les deux lascars en prison.

Depuis le Code du statut personnel, tout est allé si vite ! Aujourd'hui, l'autorisation pour la Tunisienne d'épouser un non-musulman, la loi sur les violences à l'égard des femmes ; pis encore, une possible égalité devant l'héritage, c'en est trop, n'est-ce pas ? En réalité, ces textes précèdent les êtres de quelques générations. Les hommes n'ont pas eu le temps de se reformater, les femmes non plus.

Lors de la projection des deux films, des applaudissements ont éclaté, mais dans la foule des spectateurs, quelques commentaires acerbes ont fusé, provenant souvent des femmes... Comme la nature a horreur du vide, mieux vaut un mauvais mode d'emploi qu'un mode d'emploi non éprouvé, surtout s'il s'agit de l'adopter longtemps après l'âge des apprentissages.

En définitive, les deux films s'adressent avant tout aux femmes. A elles de faire, de manière consciente et assumée, le difficile chemin du changement. Simone de Beauvoir, ombre fidèle d'un Jean Paul Sartre qui se prenait pour Dieu le père, nous a laissé un pavé intitulé : «Le deuxième sexe ». A lui seul, le titre suffit à édifier. Nulle surprise dès lors, que Beauvoir affirme : «On ne nait pas femme, on le devient».

En somme, la femme naîtrait asexuée, lisse comme un savon, et le formatage familial et social l'assignerait à son genre biologique, comme seule identité. Qu'on arrête donc avec ces «faux et usage de faux» ! L'être femme, configuration biologique et physiologique, ne doit plus s'apparenter, de près ou de loin, à une fatalité psycho-sociale. Inutile de trimbaler une «féminitude» qui ne sert qu'à cacher la servitude, sournoise et conformiste des femmes, y compris les femmes d'aujourd'hui ! Que de femmes diplômées, occupant des postes de responsabilité, et qui reprennent à leur compte les us et coutumes de leurs mères, tels des rôles bien appris, assaisonnés d'un soupçon de modernité.

Des rôles que certaines vont jusqu'à considérer comme un faire-valoir : voyez comme elles concilient bien la modernité avec le respect des habitudes : la cuisine à intégrer après le travail, les enfants à torcher, l'Aïd passé à la maison, (alors que les hommes vont faire le tour des cousins), les enterrements, «fark», et autres rassemblements où les femmes sont parquées d'un côté, les hommes de l'autre...

Que de détresse, de mal-être cachent certaines femmes, qui sourient aux réunions familiales et exécutent, leur vie durant, sans se poser de questions, des tâches qui les relèguent au second rôle ! Pourtant, la vie est si riche, il est tant de chemins à arpenter, des chemins où il s'agit d'accomplir son humanité, sans se soucier du genre biologique auquel le hasard nous a assignés.

La maturité emprunte des chemins inattendus. Rarement présente aux rendez-vous qu'on lui fixe, elle fuit souvent, s'égare parfois, puis surgit un jour, là où on ne l'attendait pas. Un jour, les femmes tunisiennes, ayant accompli leur lent travail de maturation, cesseront de conjuguer la vie au féminin, et oublieront jusqu'au souvenir de la servitude que ces deux films égrènent.

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