7 Décembre 2017

Burkina Faso: Universite ouaga i pr joseph ki-zerbo - Affrontement sanglant entre étudiants

Décidément, le bras de fer entre l'Administration de l'Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo et l'Association nationale des étudiants du Burkina (ANEB) est loin d'être terminé.

En rappel, ce bras de fer s'est engagé suite à la sanction prononcée contre l'étudiant Yénilo Bahan, accusé d'avoir agressé son camarade Karim Zango et d'avoir été discourtois vis-à-vis des enseignants. Et l'ANEB pour qui cette décision n'a pas sa raison d'être, a décidé d'aller en grève afin que Yénilo Bahan, suspendu pour une année, soit réintégré. De son côté, l'Administration estime que la décision est irrévocable et continue de tenir ses activités pédagogiques.

Après donc un mot d'ordre de grève de 48 heures, l'ANEB a décidé de passer à la vitesse supérieure avec un autre mot d'ordre de grève de 72 heures lancé le 4 décembre dernier et qui court toujours. C'est pour faire respecter ce mot d'ordre que des militants se sont rendus, le 6 décembre 2017, au campus. Mais, ils y ont trouvé d'autres étudiants qui entendent les choses autrement et qui ont décidé de poursuivre les cours. Résultat, il y eut un affrontement sanglant qui s'est soldé par plusieurs blessés.

« Il paraît que c'est chaud au campus ». C'est tout ce que nous avons reçu comme information de notre interlocuteur, le 6 décembre dernier, pour nous faire savoir qu'il y avait des trucs pas nets qui se passaient à l'Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo. Il est 10h 40mn. Cette information, bien qu'imprécise n'était pas pour le moins incompréhensible, eu égard aux échauffourées entre étudiants qu'il y a eu ces derniers temps au sein du camps.

Nous décidons alors d'y faire un tour. Mais à quel endroit précis du campus, étant donné qu'il est assez étendu ? Plus nous nous approchons des lieux, plus les choses se précisaient. « Les étudiants sont en train de se frapper », nous a, en effet, renseigné Mlle Guissou que nous avons rencontrée. « Ils sont au niveau du jardin de l'UFR SH », nous a-t-elle précisé. A notre arrivée sur les lieux, nous ne constatons rien d'alarmant à première vue à part un groupe d'étudiants, quelques dizaines, réunis, en train de bavarder. Nous hélons l'un d'entre eux. Il est 11h.

Ce dernier, habillé en pantalon jean, plus un tee-shirt sur lequel il a enfilé un pull à capuche, approche lentement, gourdin en mains et demande le motif de son interpellation. Pour éviter tout couac, nous nous empressons de nous présenter et de lui demander ceci : « Est-ce ici que sont regroupés les étudiants qui sont en grève ? Nous voulons savoir qui est le responsable. »

Il nous fait signe de le suivre, mais ne dépose pas « le gros bâton » qu'il tient dans sa main droite. Un rapide coup d'œil dans la foule composée d'étudiants et d'étudiantes, nous permet de savoir que notre interlocuteur n'est pas le seul à être armé de gourdin.

En effet, plusieurs d'entre eux avaient, comme lui, des gourdins pour ne pas dire de long fagot de bois en main. Nous nous dirigeons vers l'entrée de l'UFR/SH et là, le jeune au pull à capuche nous montre du doigt, un autre jeune supposé être un délégué ANEB.

Avec ce dernier, nous commençons à échanger pour savoir réellement ce qui s'est passé au campus, en cette matinée du 6 décembre. « Je suis en effet, un délégué ANEB », nous a-t-il confirmé mais, de façon courtoise, il refuse de se prononcer sur la situation et invite d'autres étudiants volontaires à nous relater les faits. Yahaya Rakistaba, étudiant en Histoire et archéologie, est le premier à se prêter à nos questions.

A celle qui lui demande de revenir sur les faits, il répondra en ces termes : « Il y a un mot d'ordre de grève qui a été décrété par l'ANEB Ouaga. En tant qu'étudiant, j'adhère entièrement à la lutte qui a été engagée. Mais, il y a des gens qui ont été instrumentalisés par l'Administration et qui sont passés dans les différentes promotions pour demander aux étudiants de boycotter le mot d'ordre de grève et même d'empêcher les membres de l'ANEB de pouvoir passer leurs informations.

Ce matin, ils se sont organisés encore et ont voulu nous faire la force. Alors que de mon point de vue, si quelqu'un a un problème avec le mot d'ordre de grève, il doit le faire savoir à l'ANEB, mais on ne peut pas venir sur le campus et nous empêcher d'assurer nos piquets de grève ». Selon lui, c'est de cette situation qu'est né l'affrontement entre étudiants et le principal responsable, n'est autre que le vice-président de l'université de Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo.

« J'ai reçu une pierre mais je ne sais pas qui me l'a lancée »

Ce dernier, s'est-il expliqué, en appelant les étudiants de venir suivre les cours, parce qu'il allait prendre des dispositions à cette fin et ce, malgré le mot d'ordre de grève, ne pouvait s'attendre qu'à une telle situation. « J'estime qu'en tant qu'autorité, il devrait plutôt travailler dans le sens d'apaiser les cœurs. Mais au lieu de cela, il monte un groupe d'étudiants pour attaquer un autre groupe », a soutenu Rakistaba Yahaya. Mais quid de l'affrontement ? Comment cela s'est-il passé et qui en sont les instigateurs ? A ces questions, le sympathisant de l'ANEB dira que tout a commencé quand les étudiants qui ont été instrumentalisés par le vice-président de l'université, les ont agressés en leur lançant des pierres. « Ils avaient des cailloux et de notre côté, nous avons eu des camarades blessés », nous lance le jeune homme.

« Mais, pensez-vous qu'il est juste de défendre votre mot d'ordre de grève avec des bâtons en main ? », insistons-nous. « Si les autres ramassent des cailloux et des bâtons, nous aussi, nous faisons comme eux pour nous défendre. Ils ont été les premiers à attaquer », se défend Yahaya Rakistaba, qui note qu'en ce qui lui concerne, il n'a pas été blessé. Abdoulaye Sanou, un autre étudiant que nous trouvons accompagné du groupe des défenseurs du mot d'ordre de grève, lui, même s'il n'a pas été blessé, aurait, selon ses dires, été bastonné par d'autres étudiants.

Aboubacar Ouattara, un autre sympathisant de l'ANEB a, quant à lui, reçu un projectile sur la tête. Lorsque nous lui parlions, il avait, sur le flanc gauche de sa tête, un gros sparadrap. Explications. « J'ai reçu une pierre mais je ne sais pas qui me l'a lancée », nous dit-il. « Ça a toujours été ainsi quand deux groupes s'affrontent... », a murmuré un de nos confrères dans la foulée.

Et le blessé de poursuivre que : « Mais, toujours est-il que la pierre est venue des étudiants qui ont décidé de boycotter le mot d'ordre de grève. Il y a un collectif auquel la Présidence de l'université a intimé l'ordre de ne pas se laisser faire et de tout mettre en œuvre pour boycotter le mot d'ordre de grève. Et, depuis hier (Ndlr : le 5 décembre), ils ont dit que même s'il y aura mort d'homme, eux, ils vont faire cours ».

« De quel collectif parlez-vous ? », lui avons-nous relancé. « Le collectif des délégués. Lorsque l'ANEB était en train de négocier avec les étudiants, le collectif passait et insultait les délégués ANEB. C'est de là que tout est parti et les choses ont dégénéré », a-t-il répondu.

C'est sur ces termes que nous avons pris congé des membres et sympathisants de l'ANEB. Mais, entre-temps, nous apprenons que des étudiants blessés ont été conduits à l'infirmerie du Centre national des œuvres universitaires (CENOU) en direction duquel nous mettons le cap. Du jardin de l'UFR/SH et LAC, aucun signe d'affrontement n'est visible. Tout semblait normal au campus et les étudiants faisaient des va-et-vient dans tous les sens.

Mais, à l'infirmerie, l'ambiance est tout autre. A notre arrivée sur les lieux, une foule d'étudiants se bousculaient et se ruaient vers la porte d'entrée. « Mais qu'est-ce qui se passe encore ? », nous sommes-nous encore demandé. C'est le ministre en charge de l'enseignement supérieur, Alkassoum Maïga himself, qui s'est déplacé sur les lieux. Difficile de se frayer un chemin et de suivre l'autorité dans la salle de l'infirmerie.

« On n'est plus dans une logique de lutte syndicale »

De loin, nous l'entendons prendre des nouvelles des blessés, pour la plupart, des étudiants venus suivre des cours et qui en ont été empêchés. Ils sont au nombre de 6 les étudiants blessés qui ont été reçus à l'infirmerie du CENOU et la plupart ont été touchés à la tête par des projectiles. C'est le cas de Nabaloum Gaston, étudiant en 1re année en Sciences exactes et appliquées (SEA). « J'ai eu cette blessure parce qu'on était contre cette grève », a-t-il dit.

« Ce matin, quand nous sommes arrivés, on était rassemblé et ils sont venus nous dire que cela risque de dégénérer. Ils sont donc allés s'apprêter et sont revenus quelque temps après avec des gourdins et ont commencé à bastonner tout le monde », a-t-il narré. Dans la foule, un autre étudiant interpelle le ministre en ces termes : « Monsieur le ministre, si cette structure agit ainsi, c'est qu'elle a les reins solides.

Elle a des gens derrière elle. Sinon, pourquoi les autres structures ne le font-elles pas ? Alors, franchement, nous vous demandons de voir le problème ». « Nous allons prendre cela au sérieux », a laissé entendre le ministre sur cette interpellation. Mais, pas question pour les étudiants de le laisser partir.

En effet, à peine le ministre s'est-il retourné qu'un autre étudiant lui demandera ceci : « Ne pensez-vous pas que vous avez votre part de responsabilité dans ce qui arrive, puisque depuis le début du problème, vous n'avez pipé mot pour essayer de résoudre la question ? Il a fallu qu'il y ait des affrontements pour que l'on vous voie sur le campus » ! Sur cette question, le ministre Alkassoum Maïga s'est voulu clair et plus long.

« Vous savez, nous sommes dans un pays où il y a des échelons. Quand vous mettez des responsables dans une université, à savoir des chefs de départements, des directeurs d'UFR, des vice- présidents et un président, dans la logique de l'intervention, le ministre ne peut pas tout de suite intervenir. Il faut laisser ceux qui ont été responsabilisés d'abord agir. Si tout de suite, je viens et que la machine se grippe, nous n'aurons plus de cartouche. Il faut d'abord que l'on suive les étapes. Maintenant, on a atteint un stade où j'ai pensé que je dois venir moi-même. Je suis là et nous allons voir ensemble ce qu'on peut faire », a-t-il répondu à l'étudiant.

Pour ce qui est des violences constatées, le ministre Alkassoum Maïga dira qu'il est triste que l'on en arrive là au sein d'un campus qui se veut un cadre de débats. « Certains étudiants ont pris des gourdins pour massacrer leurs propres camarades. Dans ce cas, on n'est plus dans une logique de lutte syndicale, c'est la violence pure et simple sur le campus. Et nous disons que cela ne saurait continuer », a-t-il prévenu.

« Doit-on donc s'attendre à des mesures fortes dans les jours à venir ? », avons-nous cherché à savoir. « Nous avons pris attache avec la sécurité qui doit faire son travail et on va réfléchir pour voir comment nous allons sécuriser l'université pour que les cours puissent se poursuivre normalement et qu'un groupuscule ne continue pas à y semer la désolation », foi du ministre en charge de l'enseignement.

En ce qui concerne l'existence d'une motion de signature pour annuler la sanction de l'étudiant Yénilo Bahan, il ajoutera que les procédures sont claires en la matière. L'ANEB, selon lui, devait aller tranquillement au Tribunal administratif pour déposer une plainte.

« Si le tribunal estime que la sanction est excessive et qu'il faut la revoir, nous allons revoir. Mais, s'il confirme la sanction, on la maintient. C'est cela le principe démocratique », a conclu le ministre Alkassoum Maïga, avant de se diriger vers le CHU Yalgado Ouédraogo où d'autres étudiants blessés ont été transférés. Au moment où nous quittions les lieux, il était 12h 30mn et la situation était revenue à la normale.

Le vice-président de l'université, Mamadou Sawadogo, mis en cause par les sympathisants de l'ANEB : « Des étudiants se sont mis à prendre de la drogue sous mes yeux »

Racontez-nous ce qui s'est passé ce matin.

Ce matin, nous avons été interpellés par des enseignants qui disaient qu'ils étaient dans les amphis pour dispenser leurs cours et que des individus qui se réclament de l'ANEB, sont venus pour les en empêcher. Alors, je me suis rendu sur les lieux avec mon équipe. Arrivés, nous avons trouvé 15 membres de l'ANEB qui se sont répartis en 5 groupes de 5 dans trois amphis pour empêcher les enseignants de dispenser leurs cours et ce, en dansant et en faisant du bruit avec des mégaphones.

Mais, les étudiants étaient assis à l'intérieur et voulaient faire leurs cours. Imaginez 500 personnes assises pour prendre des cours et que face à eux, il y a 5 bonhommes qui les en interdisent.

Ce n'est pas acceptable. Dans quel pays avez-vous déjà vu cela ? Donc, nous avons demandé à ce que des mesures soient prises pour permettre à ceux qui veulent travailler de le faire. Malheureusement, les mesures n'ont pas été à la hauteur de nos attentes. Mais, ce que je tiens à dire, c'est que des étudiants, je pèse bien mes mots, se sont mis à prendre de la drogue sous mes yeux, ensuite se sont dirigés derrière les amphis pour revenir avec des gourdins et des machettes pour couper et hacher leurs camarades. Cela est irrecevable.

D'aucuns estiment que ce sont les mesures que vous dites avoir prises pour maintenir l'ordre qui, finalement, ont créé le désordre !

Nous ne savons pas si ceux qui le disent, ont un agenda caché ou pas. La seule mesure que nous avons prise, c'est que nous avons sanctionné l'un des leurs. En ce qui concerne ce qui s'est passé aujourd'hui, nous ne sommes pas venus avec des armes.

Autrement dit, avez-vous oui ou non « manipulé » des étudiants pour boycotter le mot d'ordre de grève de l'ANEB ?

Instrumentaliser qui et à travers quel message ? J'ai tout simplement pris la parole dans deux salles pour dire que nous sommes dans l'enceinte du temple du savoir et que la liberté de la parole est donnée à qui veut la prendre, mais de ne pas lever la main sur qui que ce soit. Voici ce que j'ai dit. J'ai aussi indiqué que si des étudiants veulent aller en grève, qu'ils fassent leur grève. Mais, si d'autres veulent poursuivre leurs cours, qu'ils puissent le faire. C'est cela aussi la franchise universitaire.

Avec ces violences, est-ce qu'on peut s'attendre à la levée de la sanction contre l'étudiant Yénilo?

Je suis un éducateur et un père de famille. Si on sanctionne un enfant pour un mauvais acte qu'il a commis, il doit l'assumer.

Burkina Faso

Le G5 Sahel, une force régionale en construction

Emmanuel Macron, Angela Merkel et cinq chefs d'Etat des pays de l'Afrique sahélienne se retrouvent près de… Plus »

Copyright © 2017 Le Pays. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 900 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.