9 Janvier 2018

Afrique du Sud: Frontières maudites

Que fait une équipe d'universitaires quand elle part deux semaines en Afrique du Sud à la recherche des traces de vieilles frontières, plus précisément celles qui séparaient quelques bantoustans - à savoir le Bophuthatswana, le Venda et le Gazankulu - de la République sud-africaine ?

Elle en produit un livre avec illustrations, car les enseignants de l'université de Grenoble se sont adjoints un photographe et un artiste de BD, spécialiste de l'Afrique.

Au premier coup d'œil sur la carte, le tracé en dentelle des bantoustans morcelés laisse éclater l'aberration du système. Aucune de ces réserves pour Noirs n'était viable, de toute évidence, et pourtant Pretoria poussa à l'indépendance quatre d'entre elles.

De ces découpages mesquins, presque rien ne subsiste aujourd'hui, reconnaissent les voyageurs. Dans l'histoire du pays, la politique des bantoustans aura duré trente ans. Depuis 1994, la nouvelle Afrique du Sud s'est évertuée à en balayer les scories.

Cependant, l'apartheid reste toujours bien ancré dans la géographie du pays : les townships noirs, même aujourd'hui intégrés dans de vastes municipalités, sont la trace criante de cette ségrégation.

Nos universitaires se sont concentrés sur le Bophuthatswana, le moins pauvre des bantoustans. L'histoire est passée par là. En 1900, les Boers assiégèrent de longs mois la bourgade de Mafeking, tenue par un officier nommé Baden-Powell, qui deviendra par la suite le père du scoutisme.

Il se dit que les Londoniens se réjouirent si bruyamment à la levée du siège que l'on en fit un verbe : to mafeking, « manifester outrageusement sa victoire ». A dire vrai, je ne l'ai jamais rencontré en cinquante ans de lecture.

Aujourd'hui, on remet plutôt à l'honneur la figure de Sol Plaatje. Ce jeune interprète noir au service de Baden-Powell, témoin étonné du conflit entre Boers et Britanniques, deviendra plus tard l'un des cinq pères fondateurs de l'ANC.

Son roman, Mhudi, est considéré comme un point de départ en matière de littérature. La municipalité qui englobe la ville minière de Kimberley porte désormais le nom de « Sol Plaatje ».

Mafeking devint Mmabatho et capitale du Bophuthatswana en 1977, quand le territoire fut déclaré « indépendant », mais jamais reconnu par la communauté internationale. L'homme fort de la collaboration, Lucas Mangope, affichait dans la presse un rictus peu avenant.

Il fut renversé par une émeute populaire en mars 1994. Avec l'appui de commandos sud-africains d'extrême-droite, il tenta, en vain, de revenir aux affaires. Nonagénaire, il reste encore influent localement.

Aujourd'hui, la ville se nomme Mahikeng. Les vastes locaux administratifs du bantoustan servent à présent au gouvernement de la province du North-West.

Sa richesse repose sur les mines de platine. Précisément, les visiteurs de Grenoble ont cherché à voir la mine de Marikana, tristement célèbre en raison du massacre de grévistes par la police, en août 2012. Ils se sont faits fermement éconduire.

Chaque participant décrit le circuit selon sa spécialité. Cela donne un patchwork curieux, où se mêlent récit de voyage, regard neuf et analyses savantes. François-Xavier Fauvelle s'est fendu d'une postface.

On doit à ce chercheur la brillante relecture de la peinture rupestre de Christol Cave, du nom du missionnaire protestant français qui l'analysa en 1882.

Cette peinture, étudiée par l'abbé Breuil en personne, montre un vol de bétail entre un groupe khoïsan et un groupe noir. Fauvelle et ses collègues ont retrouvé les véritables voleurs.

Retournant par la suite sur le site, non loin de la frontière du Lesotho, ils ont constaté la sourde violence des zones rurales. Les alignements de fils de fer barbelés à travers le veld, sont pour Fauvelle « des ratures à travers le paysage ».

Le peintre Pierneef (1886-1957) est connu pour ses paysages sud-africains légèrement brumeux. Les Grenoblois notent avec raison que les éléments africains sont bien rares dans ses toiles.

Ils prennent donc le contre-pied, en photographiant les personnes qu'ils rencontrent. Ils se racontent prenant les clichés et analysant les tirages. Notons des considérations inattendues sur la présence fréquente de colonnes à l'intérieur des maisons : une façon d'affirmer que l'on fait partie des contribuables riches.

L'émotion affleure par moments devant les horizons spectaculaires du veld : « Ce n'est plus pittoresque, c'est sublime », écrit l'un des chercheurs. Il ne manque plus qu'une BD pour l'exprimer.

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