3 Janvier 2018

Congo-Kinshasa: Le mois de décembre en Afrique - La descente aux enfers en RDC, la libération d'Ahmed Abba et la peur de « l'indécence » au Soudan

La tentative d'enlèvement de Tshivis Tshivuadi en RDC, le journaliste Azori Gwanda toujours porté disparu en Tanzanie, libération des journalistes de Red Pepper en Ouganda, et plus encore dans le tour d'horizon de la liberté d'expression en Afrique.

Par Caro Rolando pour l'IFEX D'après des dossiers de groupes membres de l'IFEX ARTICLE 19 , Association for Media Development in South Sudan (AMDISS) , Comité pour la protection des journalistes , Human Rights Network for Journalists - Uganda , Journaliste en danger , Fondation pour les Médias en Afrique de l'Ouest , Media Institute of Southern Africa , National Union of Somali Journalists , Reporters sans frontières (RSF) , Media Rights Agenda 3 janvier 2018

La descente aux enfers de la RDC

Décembre a été un mois impitoyable pour la liberté d'expression en République démocratique du Congo (RDC).

Tout a commencé par une attaque contre trois journalistes et un technicien de Radio Télévision Veritas (RTV). Le 29 novembre 2017, les autorités ont battu et détenu Johnny Kasongo, Jean Doudou Ndumba, Musiko Kisiesia et Ephraïm Mbayo au siège de RTV à Kabinda, dans la province de Lomami. Selon Journaliste en Danger (JED), les autorités ont pris d'assaut le bâtiment au moment même où les journalistes transmettaient en direct les débats de l'assemblée provinciale.

Les travailleurs du média ont ensuite été transportés, dans un véhicule du gouvernorat, vers le service national de renseignement, l'Agence nationale des renseignements (ANR). Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) rapporte qu'au 1er décembre, les journalistes n'étaient pas inculpés, mais que Ndumba a été libéré.

Une semaine plus tard, des journalistes à Kindu, province du Maniema, ont été victimes d'une attaque similaire. Le 6 décembre, des policiers ont saccagé les locaux de Radiotélévision Kindu Maniema (RTKM) et arrêté tout le monde sur place. Le raid a eu lieu pendant la transmission de « La parole du peuple » - une émission radio à téléphone ouvert - peu de temps après que l'un des appelants ait accusé le Vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur Emmanuel Shadari d'avoir reçu des pots-de-vin du gouverneur local. Selon JED, l'animateur radio a réfuté les déclarations de l'appelant, mais le Vice-premier ministre accusait toujours RTKM et son propriétaire d'avoir tenté de ternir son image.

L'arrestation des journalistes des radiotélévisions est devenue manifeste avec l'interpellation, le 14 décembre, de Benjamin Mutiya. Mutiya - journaliste de la Radio Télévision Communautaire de Walikale (RTCWA) - a été arrêté par l'Agence nationale de sécurité après avoir été accusé de diffamation à l'endroit de l'administrateur de Walikale, Marie-Claire Bangwene. Mutiya a été détenu à la prison centrale de Walikale sans inculpation, et son dossier a été transféré au bureau du procureur, selon le CPJ et le groupe local des droits Carrefour pour la justice, le développement et les droits humains.

Dans un tweet publié le 27 décembre, le CPJ a annoncé que Mutiya avait été libéré.

#DRC/#RDC: @pressfreedom welcomes the release of Benjamin Mutiya from detention in #NorthKivu. He was arrested on Dec. 14 after critical reporting on management of #Walikale territory. DRC journalists must be permitted to report without fear of reprisal - https://t.co/AFT4Hzd0Bu https://t.co/1WoAKCRzzI

- CPJ Africa (@CPJAfrica) December 27, 2017 #DRC/#RDC :@libertépresse se félicite de la libération de Benjamin Mutiya au #NorthKivu. Il a été arrêté le 14 décembre après des reportages critiques sur la gestion du territoire de #Walikale. Les journalistes de la RDC doivent être autorisés à travailler sans crainte de représailles -https://cpj.org/2017/12/drc-radio-journalist-detained-over-defamation-clai.php ... https://twitter.com/OlpaRdc/status

Mais la libération de Mutiya était loin d'être une indication d'une amélioration quelconque du paysage de la liberté d'expression en RDC. Le 29 décembre, des hommes armés ont tenté plusieurs fois d'enlever à son domicile le secrétaire général du Journaliste en danger (JED), Tshivis Tshivuadi. JED est un membre de l'IFEX basé à Kinshasa.

Les assaillants ont demandé à l'un des gardes de sécurité à domicile où se trouvait Tshivuadi et l'ont battu lorsqu'il a refusé de donner l'information. Ils ont aussi tenté sans succès de forcer la porte de Tshivuadi.

Dans un communiqué, JED a condamné l'attaque et a exhorté les autorités de la sécurité congolaises à ouvrir une enquête rapide afin d'identifier les auteurs.

La directrice générale de l'IFEX, Annie Game, a dénoncé la tentative d'enlèvement sur Twitter :

Members of @IFEX denounce the attack on the home of IFEX member Journalistes en Danger Secretary general Tshivis Tshivuadi in a kidnapping attempt in relation to the investigation into the disappearance of a journalist in Kindu for 3 weeks #RDC

- Annie Game (@AnnieGame) December 31, 2017 Les membres de @ IFEX dénoncent l'attaque contre le domicile de Tshivis Tshivuadi, secrétaire général de Journaliste en Danger, membre de l'IFEX, lors d'une tentative d'enlèvement lié à l'enquête sur la disparition d'un journaliste à Kindu depuis 3 semaines #RDC

L'attaque du domicile de Tshivuadi est le reflet d'un climat de répression accrue en RDC.

Le 30 décembre, les autorités ont imposé une coupure nationale des services Internet et SMS, en prévision des manifestations prévues pour le jour suivant. Selon Al Jazeera, ces manifestations - organisées par l'église catholique - demandaient la démission de Kabila et la tenue de nouvelles élections.

Les élections présidentielles devaient avoir lieu en novembre 2016, un mois avant la fin du second mandat présidentiel consécutif de Kabila. Quand Kabila a refusé de démissionner, un accord a été conclu avec l'opposition pour qu'il démissionne avant la fin de 2017. Cela n'a pas eu lieu, et, une fois encore, les élections ont été reportées jusqu'en décembre 2018.

Al Jazeera rapporte qu'au moins sept personnes ont été tuées en RDC le 31 décembre. On a rapporté que les forces de sécurité ont tiré des balles réelles et en caoutchouc, et lancé des gaz lacrymogènes sur les manifestants à travers le pays.

L'Echange pour la liberté d'expression en Afrique (AFEX) a fermement condamné l'utilisation de la force létale contre les manifestants et a dénoncé « l'utilisation croissante des coupures d'Internet par les gouvernements africains pour étouffer l'expression et la répression des manifestations en violation des dispositions des cadres juridiques nationaux, régionaux et internationaux ».

Plus jamais ici

À l'est de la RDC, le paysage de la liberté d'expression était tout aussi sombre.

Le 11 décembre en Somalie, Mohamed Ibrahim Mohamed alias Gabow, journaliste de Kalsan TV - est mort après qu'un engin explosif improvisé s'est déclenché sur la voiture qu'il était sur le point de conduire. L'Union nationale des journalistes somaliens (NUSOJ) soupçonne que l'attaque était ciblée. Mohamed était le quatrième journaliste à être tué en Somalie en 2017 et le troisième à mourir d'une bombe à la voiture piégée. « Avec tous les assassinats ciblés de journalistes qui ont eu lieu dans ce pays, aucune enquête sur un journaliste tué n'est en cours. Cette impunité pour les assassins et les coupables de violences contre les journalistes ne fait qu'à alimenter le cycle des assassinats », dit une déclaration de la NUSOJ.

Le mois de décembre a été également sombre pour la famille du journaliste Azori Gwanda de Mwananchi Communications en Tanzanie, porté disparu depuis le 21 novembre. ARTICLE 19 rapporte qu'avant sa disparition, Gwanda avait écrit plusieurs articles sur les meurtres de responsables administratifs locaux et des policiers tués par des assaillants à moto.

« Azori Gwanda faisait des reportages sur des questions d'intérêt public et sa disparition pourrait décourager d'autres journalistes d'investigation de signaler des incidents similaires par crainte de subir le même sort », a déclaré le 13 décembre Henry Maina, Directeur d'ARTICLE 19 pour l'Afrique de l'Est.

Pris et libéré

Décembre a toutefois apporté une lueur d'espoir à certains journalistes.

Le 28 décembre, le journaliste du Somaliland Abdirisak Dayib Ali a été libéré après 23 jours de détention. Dayib Ali avait été accusé d'avoir publié une fausse information sur le site d'information Gabiley News au début du mois, selon CPJ. L'article aurait accusé le maire de la ville, Mahamed Omar, d'activités criminelles. Le journaliste a déclaré qu'il n'avait rien à voir avec l'article ou le site Web.

En Ouganda, huit employés du tabloïd Red Pepper ont été libérés après avoir passé près d'un mois en détention. Selon Reporters sans frontières (RSF), les trois rédacteurs en chef et cinq directeurs ont été arrêtés pour un article affirmant que le président ougandais Yoweri Museveni complotait contre son homologue rwandais, Paul Kagame.

Ils ont été libérés sous caution le 19 décembre pour 20 millions de shillings ougandais chacun (environ 5 555 USD).

HRNJ-Ouganda a salué leur libération, mais a critiqué le fait que les journalistes étaient détenus en premier lieu.

« Nous sommes très heureux de la libération sous caution de nos collègues après leur longue détention préventive par l'Etat ... Maintenant que nos collègues sont dehors, nous avons réorienté nos énergies pour s'assurer de la réouverture des locaux de Red Pepper », a déclaré Robert Ssempala, coordinateur national de HRNJ-Ouganda.

Les défenseurs de la liberté d'expression ont également poussé un soupir de soulagement après la libération du journaliste Ahmed Abba d'une prison au Cameroun.

Le correspondant en langue Hausa de Radio France Internationale (RFI) était en détention depuis juillet 2015, après avoir fait un reportage sur les attaques du groupe terroriste Boko Haram.

Après la torture, l'isolement et un procès qui a été reporté à 18 reprises, Abba a été condamné à payer une amende de 85 000 euros et à une peine de 10 ans de prison pour « blanchiment du produit d'un acte terroriste ».

Mais le 21 décembre, une cour d'appel militaire de Yaoundé a réduit sa peine d'emprisonnement pour des accusations de terrorisme de 10 ans à 24 mois; annulant ainsi sa condamnation pour la première accusation, mais maintenant la seconde. Puisqu'Abba avait déjà purgé 29 mois de prison, il a été relâché peu de temps après, le 23 décembre.

Clea Kahn-Sriber, responsable du bureau Afrique de RSF, a commenté la libération d'Abba en disant que « Rien ne peut compenser les années perdues en prison, mais nous sommes soulagés de savoir qu'Ahmed Abba sera bientôt réuni avec sa famille ».

Le cas d'Abba n'était pas le seul à être surveillé de près par les défenseurs de la liberté d'expression le mois dernier.

Le 6 décembre, l'universitaire et journaliste américain d'origine camerounaise Patrice Nganang a été arrêté alors qu'il tentait de se rendre au Zimbabwe depuis le Cameroun. Son avocat a déclaré au CPJ que Nganang était détenu à Yaoundé pour avoir offensé le président Paul Biya sur Facebook.

L'organisation de défense de la liberté de la presse a noté que la veille de sa détention, Nganang avait publié une chronique dans Jeune Afrique - une publication française - critiquant la réponse de Biya aux troubles en cours dans les régions anglophones du Cameroun.

Au cours de l'année dernière, les régions du nord-ouest et du sud-ouest du pays protestaient contre la domination du gouvernement francophone, avec certains militants réclamant l'indépendance de la région anglophone. Les autorités ont réagi aux manifestations avec la force létale et ont également interrompu l'accès à Internet dans les régions pendant de longues périodes.

Angela Quintal, Coordinatrice du Programme Afrique du CPJ, a qualifié la détention de Nganang d' « outrage » et a noté que « le Cameroun semble déterminé à bafouer le droit à la liberté d'expression pour faire taire les voix critiques, y compris dans la presse ».

Selon l'AFP, après avoir plaidé non coupable aux accusations de menaces à l'endroit du président Biya, Nganang a été libéré le 27 décembre.

Des femmes inculpées d'« indécence » au Soudan

Pour certaines personnes, les conséquences du port de la « mauvaise » tenue ne vont pas au-delà des regards désapprobateurs des observateurs suspicieux.

Mais pour les femmes au Soudan, enfiler certains vêtements peut entraîner des coups de fouet, des amendes et même des peines de prison.

Le 10 décembre 2017, les autorités soudanaises ont détenu et inculpé 24 femmes à Khartoum d' « indécence » pour avoir porté des pantalons à une fête privée, même si les femmes avaient obtenu l'autorisation des autorités.

Les femmes ont été inculpées sur base de l'article 152 du Code pénal, qui englobe « les actes indécents » en public, le fait de porter une « tenue obscène » ou « de causer un ennui sentimental », selon BBC News.

Ces accusations ont été abandonnées par la suite, mais les autorités ont rapidement identifié un autre coupable: la journaliste Wini Omer.

Omer a été arrêtée le 10 décembre après avoir assisté au procès des 24 femmes en signe de solidarité. Mais les accusations portées contre elle ont également été abandonnées le 21 décembre, après qu'un juge de l'Etat de Khartoum a décidé que les agents de sécurité avaient prémédité de cibler Omer.

Selon Soudan Tribune, Omer a commenté le verdict sur sa page Facebook, où elle a déclaré:

« Je suis triste d'être dans un pays qui nous persécute par la loi et nous accuse de ce qu'il appelle des vêtements indécents et obscènes. Je suis triste que des centaines de femmes soient condamnées quotidiennement sur base de cet article et que la dignité des femmes et des hommes au Soudan est constamment bafouée sous prétexte du maintient de l'ordre public ».

En bref:

En Guinée, l'Agence de régulation des postes et télécommunications a coupé, le 11 décembre, les signaux des stations de radio privées Sabari FM, Gangan FM, Djigui FM et Evasion FM. Les fonctionnaires ont dit qu'ils l'avaient fait parce que les stations n'avaient pas payé leurs droits de licence. Mais la Fondation des médias pour l'Afrique de l'Ouest (MFWA) a des raisons de croire qu'il y a autre chose de plus important que les droits de licence, étant donné l'accroissement de la répression de la liberté d'expression en Afrique de l'Ouest.

Au Ghana, le 2 décembre, des bandits ont envahi les studios de Radio Justice à Tamale et ont agressé le présentateur du programme et ses trois panélistes. L'attaque a eu lieu en pleine diffusion en direct. Plus tard dans le mois, des journalistes de Ghanaweb.com, Citi FM et TV3 ont été attaqués alors qu'ils couvraient une manifestation de partisans du New Patriotic Party à Accra, selon MFWA.

Au Soudan, les journaux d'opposition Al-Tayar, Al-Watan, Al -Jarida et Akhir Lahza ont été confisqués aux imprimeurs par les services de renseignement pendant neuf jours.

Le directeur de publication d'Al-Tayar a déclaré au CPJ que les confiscations de journaux pourraient être liées à la couverture critique de la visite en Russie en novembre du président Omar al-Bashir au cours de laquelle il a discuté avec le président russe Vladimir Poutine de la possibilité d'une coopération militaire.

Acclamations pour un membre d'IFEX

Le 11 décembre 2017, à Juba, au Soudan du Sud, les parties prenantes se sont unies pour participer à un dialogue d'un jour sur la sécurité des journalistes et la question de l'impunité. L'événement était organisé par l'Echange africaine pour la liberté d'expression (AFEX) et l'Association pour le développement des médias au Sud Soudan (AMDISS) dans le cadre des activités commémoratives de la Journée internationale 2017 pour mettre fin à l'impunité des crimes contre les journalistes (IDEI).

Au Nigeria, Edetaen Ojo, Directeur exécutif de Media Rights Agenda, a reçu le Prix 2017 de l'excellence journalistique pour l'ensemble de sa carrière décerné par le Centre Wole Soyinka pour le journalisme d'investigation (WSCIJ). La cérémonie de remise du prix a eu lieu le 9 décembre à Lagos.

@EdetOjo receiving the Lifetime Award for Journalistic Excellence at #WSAIR2017 pic.twitter.com/scJ8NUoq4B

- Wole Soyinka Centre (@WSoyinkaCentre) December 9, 2017 @EdetOjo reçoit le Prix de l'excellence journalistique pour l'ensemble de sa carrière à #WSAIR2017

Le 20 décembre, des groupes de médias ont rencontré des représentants de la police de la République du Zimbabwe à Harare pour discuter des actions susceptibles d'assurer un environnement de travail propice aux journalistes. La réunion a été organisée par le chapitre zimbabwéen de l'Institut des médias d'Afrique australe (MISA).

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