19 Janvier 2018

Congo-Kinshasa: Les défis humanitaire au Grand Kasaï sont multidimensionnels

Au moins 97 millions USD sont requis, d'ici fin Juin 2018, pour couvrir les besoins des populations affectées par la crise généralisée dans l'espace Kasaï. Environ 400 mille personnes ciblées dans les provinces du Kasaï et Kasaï central sont dans une insécurité alimentaire accrue. Plusieurs personnes, en majorité les enfants et les femmes, risquent leur vie si rien n'est fait.

Tel un ouragan qui laisse des traces sur son passage, le conflit interethnique entre les Communautés luba et Tchokwe dans l'espace Kasaï ainsi que la guerre entre la milice Kamuina Nsapu et l'armée congolaise laissent également les conséquences incalculables et des pertes irréparables. Mais, le plus grand défi c'est la survie des survivants de ces événements malheureux qui ont endeuillé les deux Kasaï.

Une récente mission de terrain effectuée du 08 au 15 janvier 2018, dans les deux provinces du Kasaï, nous a permis de nous enquérir de la situation humanitaire dans cette région. Mais aussi, de connaître les vrais défis auxquels sont confrontés les humanitaires qui cherchent à atteindre les populations affectées par ces conflits en vue d'une éventuelle assistance. Le constat est amer : des faits choquants ; des témoignages horribles ; des chiffres inquiétants et des défis majeurs.

Ci dessous, le début d'un dossier sur la mission.

Nous sommes sur la route vers la cité de Kamonia (à 65 Km de la ville de Tshikapa), dans le territoire de Tshikapa (province du Kasaï) où une distribution des vivres, à plus de 10 mille personnes affectées par la crise, est organisée par le Programme alimentaire mondial (PAM) en partenariat avec l'Ong OXFAM. Sur le chemin de Kamonia, on a assisté à au moins, quatre villages fantômes qui se sont vidés de leurs populations.

A l'arrivée de la délégation sur le site de distribution à Kamonia, la joie était perceptible sur les visages de bénéficiaires, chantant et scandant les cris de réjouissance. Il s'agit d'une distribution générale dont les bénéficiaires sont les familles d'accueil, les retournés et les déplacés.

En terme de commodité, cette ration est composée du semoule de maïs, d'haricots ; l'huile de palme neutre ; l'huile végétale et du sel. Chaque bénéficiaire a reçu « 6 Kg de semoule de maïs ; 1,8 Kg d'haricot ; 0,45 Kg de d'huile et 0,45 Kg de sel », a indiqué Jean Martin Mulumba, officier chargé des urgences à l'Oxfam GB dans l'espace Kasaï. Et le nombre de personnes ciblées dans le quartier Cité où cette distribution a été effectuée, est estimé à « 10081 personnes », a-t-il ajouté.

« Un des territoires qui a été frappé par les affrontements militaires contre les miliciens Kamuina Nsapu, c'est le territoire de Tshikapa », a confié Jean-Paul Kuzu, l'administrateur de territoire de Tshikapa trouvé sur place à Kamonia. Il renseigne que sur les neuf secteurs que comprend sa juridiction, plus la commune rurale de Kamonia, sept ont été « sérieusement secoués » par les conflits et deux seuls ont été épargnés. Ainsi, poursuit Jean-Paul Kuzu, « les populations ont été contraintes de quitter leurs milieux d'origine pour se réfugier à Tshikapa, Angola, Kinshasa et Bandundu. Seul 1% de la population de Kamonia était resté sur place. »

Avant les événements, relate l'administrateur du territoire, la commune rurale de Kamonia comptait « 70 mille habitants. Et pendant les événements, il n'y avait que les militaires et policiers pour maintenir la sécurité », affirme-t-il, disant ne pas vouloir revenir sur ces événements malheureux. Jean-Paul Kuzu note que plusieurs villages ont été « incendiés et pillés », avant de faire remarquer que, plus de 5 millions de personnes vivaient dans le territoire de Tshikapa. Mais à ce jour, il estime à seulement 30 pourcents le nombre de personnes retournées. « D'autres hésitent encore de rentrer », a-t-il ajouté.

3,2 millions de personnes souffrant d'insécurité alimentaire grave

Telle une goutte qui fait déborder le vase, les conflits au Kasaï sont venus amplifier l'insécurité alimentaire qui était déjà prévisible dans la région. Car, plus de 90% des communautés rurales dépendent entièrement de l'agriculture. Ayant tout perdu, les agriculteurs qui ont fui les affrontements et les conflits entre les communautés luba et tchokwe ont raté trois saisons agricoles successives. L'aide alimentaire ne pouvant pas combler le vide, seulement 400 mille des 3,2 millions de personnes souffrant d'insécurité alimentaire grave au Kasaï ont reçu une aide en décembre 2017. Plus de 750 000 personnes sont déplacées. Environ 630 000 déplacés sont retournés dans leurs villages incendiés, après s'être cachées dans la forêt, et elles doivent dorénavant être assistées pour reprendre la production agricole.

Et le PAM a enregistré environ 60 000 bénéficiaires des vivres pour la seule zone de Kamonia. Ce qui fait un équivalent de 500 tonnes des vivres qui seront distribués dans les prochains jours, selon le coordonnateur des urgences du PAM dans l'espace Kasaï, Matteo Perrone.

97 millions USD nécessaires pour répondre aux besoins

Rencontrée sur le site de distribution au village de Lubondaie-Kankenke (près de 150 Km de Kananga), dans la province du Kasaï central, la cheffe de bureau du PAM dans cette région, Annie Tchowa a déclaré que « La population est dans une extrême insécurité alimentaire dans certaines zones de santé du Kasaï central ». Avant de préciser que, les aires de santé qui ont été le plus touchées sont celles de Lubondaie, Dibaya, Tshikula et l'aire de santé de Muetshi, dans le territoire de Dimbelenge. « Depuis le début de l'opération dans le Kasaï central, en novembre 2017, nous avons assisté environ 142 000 bénéficiaires pour un tonnage de presque 3 000 tonnes. », a noté Annie Tchowa.

Il sied de noter que le PAM est limité financièrement, au-delà de tous les efforts fournis, dans les limites de ses possibilités, pour assister les populations affectées dans le Kasaï. Pour répondre aux besoins d'environ 400 mille personnes affectées par l'insécurité alimentaire, le PAM a besoin d'au moins 97 millions de dollars américains d'ici juin 2018. D'où cet appel à fonds.

« Il y a un problème de disponibilité de fonds pour apporter l'assistance. Au niveau du PAM, nous ne disposons pas suffisamment de fonds pour distribuer le nombre de jours qu'il faut à tous les bénéficiaires », a avoué Mme Annie Tchowa. « Nous avons un soucis avec les fonds et on essaie avec tout notre effort pour que la Communauté internationale nous soutienne au plus vite. Si nous avons suffisamment de fonds, nous allons nous étendre sur d'autres zones et couvrir le plus de monde possible. », a renchéri le coordonnateur des urgences du PAM au dans l'espace Kasaï.

Ce que nous faisons, a-t-il fait savoir, c'estd'« atteindre les populations qui ont des difficultés alimentaires et distribuer la nourriture aux +zones 3+, c'est à dire, celles qui sont déficitaires du point de vue alimentaire. Une fois que ces populations aient été servies pendant trois mois, nous devons absolument nous déplacer sur d'autres zones qui n'ont pas encore été servies. », arguant que « nous avons des limites dans les fonds et dans ce que nous avons dans nos entrepôts. ».

Dans la même optique, les trois agences du Système des Nations Unies ont, dans un communiqué conjoint publié mercredi, tiré la sonnette d'alarme et considèrent que « le temps presse pour sauver des centaines de milliers de vies en République démocratique du Congo ». Il s'agit notamment du Programme alimentaire mondial, l'Unicef et le Fonds des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Défis

Les défis sont à plusieurs niveaux. D'abord, Au-delà du défi financier, les humanitaires sont butés à plusieurs autres problèmes notamment, ceux liés à la « sécurité et l'accessibilité » aux populations concernées. Concernant le défi sécuritaire, « il y a des zones que nous ne pouvons pas atteindre à ce jour car, nous et nos partenaires n'avons pas de garantie de faire nos activités en toute sécurité. », a expliqué Matteo Perreno. « Dans les territoires de Dibaya et Tshikula, on rencontre souvent des incidents sécuritaires pour accéder aux sites de distribution. », a ajouté pour sa part, Annie Tchowa.

Un autre défi et le plus drôle, est celui d'accessibilité. Il sied de souligner que ce défi est un sérieux et réel problème dans plusieurs régions de la RDC en général et, dans l'espace Kasaï en particulier. Cela, à cause du délabrement avancé, mieux, de l'absence des infrastructures routières qui sont dangereusement impraticables. Ce qui fait que la livraison des vivres sur les sites prend trop de temps pour arriver aux localités où ces vivres doivent être distribuer.

Parvenir à l'auto-prise en charge

Par ailleurs, en dépit de l'assistance et de la présence ponctuelles des humanitaires sur le terrain, les populations vulnérables qui sont soulagés pour un temps, par l'aide humanitaire, retombent souvent dans une insécurité alimentaire intenable, faute du suivi et de l'accompagnement à leur auto-prise en charge. Or, cet accompagnement est avant tout, la responsabilité du Gouvernement congolais qui a le devoir de garantir à ses citoyens des conditions de vie acceptables, alors que les humanitaires et autres Ongs viennent en appui au Gouvernement.

Au niveau des Nations Unies, le PAM et la FAO ont conjointement développé des projets communs dans l'objectif d'amener les déplacés et retournés à l'auto-prise en charge alimentaire. C'est une question de mettre fin à la dépendance et contribuer au développement rural. La FAO fournit une assistance alimentaire complémentaire à celle du PAM dans toutes les zones de santé où le PAM intervient (Kamwesha, Kamonia, Kalonda et Tshikapa). Les deux agences onusiennes ont reçu du gouvernement belge, en décembre 2017, un financement d'environ 10 millions de dollars américains en vue d'améliorer les conditions de vie et la sécurité alimentaire et nutritionnelle de près de 18 000 ménages, soit plus de 111 000 personnes de la région du Grand Kasaï.

Dans ce cadre, la FAO appuie la relance agricole grâce à la distribution d'outils aratoires, suivie de formations en techniques agricoles. La combinaison de l'aide alimentaire et agricole vise à permettre aux familles bénéficiaires de s'alimenter de manière autonome et de dégager un revenu. Cela leur offrira la possibilité soit de s'intégrer dans la communauté d'accueil, soit de retourner dans leurs villages après l'accalmie.

Tirer profit

De ce qui précède, les efforts de tout le monde sont nécessaires pour mettre la main à la pâte et aider les populations vulnérables. Le gouvernement congolais devrait prendre ses responsabilités en construisant ou réhabiliter des routes viables qui permettent un trafic normal sur l'ensemble du territoire national. La Communauté internationale et les bailleurs de fonds sont aussi encouragés à financer les projets de développement et les interventions des Agences et Fonds des Nations Unies pour arriver à bout de l'insécurité alimentaire et assister les plus vulnérables.

Enfin, les bénéficiaires devraient, à leur tour, tirer profit de l'aide humanitaire et chercher à s'assurer une auto-prise en charge en cultivant le sol, sachant que l'assistance humanité n'est que ponctuelle et non pérenne. Dossier à suivre.

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