20 Janvier 2018

Tunisie: Du chiisme tunisien ou le culte du secret

L'universitaire Neila Hafsa a eu pour mission de présenter quelques aspects de la conférence qui sera présentée par l'enseignant et spécialiste de littérature arabe et de la pensée chiite Slaheddine Amri, qui a publié une série d'études et d'ouvrages, apprend-on, sur les mouvements chiites en Tunisie et ailleurs.

Dans le cadre d'une mise en contexte de la séance, Mme Hafsa procède au rappel des interventions précédentes, «Du fait religieux », la rencontre inaugurale présentée par Pr Wahid Essaafi. Le second exposé, « De l'Islam tunisien », présenté par Pr Abdelmajid Charfi, met en lumière les spécificités de l'Islam tel que vécu et pratiqué par les Tunisiens. Elle ajoute que ladite conférence se penche sur une des minorités religieuses du pays, les chiites.

« Du chiisme contemporain en Tunisie, naissance et parution », tel est l'intitulé exact de la contribution de Slaheddine Amri qui s'articule, expose-t-il d'entrée de jeu, sur deux questions fondamentales : quelle est l'identité du chiisme contemporain en Tunisie ? Et quels sont les facteurs de la naissance du mouvement et de sa parution ?

Thala, la petite Koufa

Le chiisme tunisien est duodécimal (Ithna Achrya) en référence aux douze imams successeurs du Prophète. Cette école de pensée est majoritaire parmi les écoles chiites. Le chiisme tunisien se déploie, donc, avec des fondamentaux orientaux et des spécificités tunisiennes.

Trois facteurs déterminants ont participé à la naissance du chiisme aux couleurs locales. Une naissance que le conférencier attribue et fait coïncider avec la révolution iranienne de 1979. Le premier facteur est essentiellement historique, puisque la naissance du chiisme s'opère sur la base d'une mémoire tunisienne qui entretient une approche assidue à l'endroit de la secte alaouite. Si l'on remontait aux sources anciennes, il en ressortirait qu'en l'an 145 de l'Hégire, le sixième imam chiite, Jaâfar Sadek, avait mandaté deux émissaires dans le pays du Maghreb ; Abou Soufiane qui s'était installé à la ville de Thala. Quant à Halwani, il avait franchi les frontières tuniso-algériennes pour prendre ses quartiers sur une zone frontalière, où la grande tribu « Kutama » était établie.

Jaâfer Sadek avait pris soin d'ordonner à ses deux messagers de diffuser auprès des gens les bienfaits des imams alaouites, uniquement. Une démarche qui avait été accueillie à l'époque avec bienveillance. Certains avaient commencé à s'intéresser aux « gens de la maison » du prophète Mohammed, tant et si bien que la ville de Thala fut désignée à l'époque par la petite Koufa, en référence à la Koufa d'Irak.

L'ensemble de ces éléments ont jeté les bases d'une spiritualité contribuant à répandre avec succès la pensée fatimide initiée par Abou Abdallah Echii et consolidée par la suite par l'édification de l'Etat fatimide en Tunisie. Un chiisme local qui puise ses racines dans l'amour manifesté à l'endroit des Alaouites et qui a perduré même après le départ des Fatimides en Egypte.

Trois facteurs déterminants

A cette époque, l'autorité chiite avait disparu, pour faire s'émousser avec elle les manifestations externes du chiisme ainsi que l'école qui diffusait sa pensée. Le chiisme avait pris alors une configuration sociale. Ses adhérents acquièrent progressivement une notoriété sociale, se référant par définition aux gens de la maison du prophète, ils sont devenus, de fait, les dignitaires de la cité. Des distinctions qui leur procuraient des privilèges spécifiques. En revanche, ils ne jouaient aucun rôle politique ni avaient le moindre pouvoir dans la gestion des affaires de l'Etat. Cette tradition avec ses caractéristiques avait été perpétuée jusqu'à la première moitié du 20e siècle.

Le deuxième facteur qui avait favorisé l'apparition du chiisme tunisien est d'essence géopolitique. A ce niveau, le conférencier a tenu à préciser que cette période est celle de la cristallisation de la révolution iranienne. Une révolution qui avait eu un impact direct sur la jeunesse islamiste qui ambitionnait de jouer un rôle politique. Le succès de la révolution iranienne de 1979 avait été perçu alors comme porteur d'espoir auprès d'une jeunesse en mal de modèle. Cette marque d'intérêt, voire d'identification a été encore plus manifeste à travers la célébration par des dirigeants islamistes de l'imam Khomeiny, parmi eux Rached Ghannouchi lui-même qui avait contribué par des articles visibles et consultables encore aujourd'hui à célébrer la révolution et son guide suprême.

A l'époque, l'Internationale islamiste avait formé une délégation représentative des pays musulmans pour se rendre en Iran et féliciter Khomeiny pour sa victoire.

Le troisième facteur est de portée culturelle et psychologique. Les mouvements islamistes, et ceux désignés par l'islam politique n'ont jamais renoncé à l'ambition d'édifier un califat. Que ces courants relèvent du sunnisme ou du chiisme. Jusqu'à aujourd'hui, d'ailleurs, des partis politiques, ici en Tunisie, n'ont pas véritablement tranché la question du califat.

Une jeunesse en mal de modèle

C'est la raison pour laquelle les jeunes islamistes tout comme des dirigeants chiites que le conférencier a approchés lors des enquêtes de terrain qu'il a menées sont influencés par la personnalité de l'imam Khomeiny. Voyant dans la révolution iranienne une expérience intéressante qu'il faut accompagner, soutenir et tenter d'en reproduire le modèle. Sans parler du fait que l'aura qu'exerçait Khomeiny sur une jeunesse désabusée, qu'elle soit chiite ou sunnite, après le vide laissé par la disparition de Jamel Abdennaser, est réelle et avérée.

En Tunisie, les manifestations du chiisme sont distinctement apparues donc après 1979. Suite au triomphe de la révolution iranienne et après la rencontre des jeunes tunisiens vivant en Europe avec les cercles de jeunes chiites gravitant autour de l'imam lorsqu'il vivait en France.

L'influence qu'avait exercée l'imam sur cette jeunesse, ajoutée à l'impact des livres qui traitent délibérément de la question chiite à travers le prisme de l'accès aux affaires publiques, et l'agrégation de ces facteurs ont donné naissance à une atmosphère nouvelle propice à la diffusion de la pensée chiite, mise en scène désormais par des personnalités politiques, charismatiques et populaires, à l'instar du leader libanais Hassan Nasrallah.

Le chiisme à la tunisienne

Le chiisme duodécimal en Tunisie s'étend dans la plupart des gouvernorats. Mais le nombre de ses adeptes n'est pas clairement défini. En Tunisie, le mouvement s'est opéré comme un affranchissement vis-à-vis du clergé chiite. Les chiites tunisiens ne se connaissent vraisemblablement pas les uns les autres. Un point focal qui distingue les Tunisiens des chiites originaires de l'Iran ou de l'Irak. Les Tunisiens ne sont pas non plus portés sur l'imitation des rituels qui y sont pratiqués. Cependant, une sorte d'interaction persiste encore avec les références religieuses qu'elles soient iraniennes, libanaises ou irakiennes.

Le chiisme tunisien est donc nourri de références et d'écrits étrangers mais cultive ses propres particularités. Quant à l'identification politique, les chiites locaux sont disséminés à travers plusieurs formations politiques en s'harmonisant avec le corps électoral tunisien. Et s'il est vrai qu'un parti politique se définit comme étant chiite, il n'a cependant pas obtenu de voix à ce titre.

La spécificité chiite quoique minime reste cependant visible à travers le champ culturel et associatif. Certaines manifestations et des « Houssainiates » -- lieux où se tiennent des festivités comme « Achoura » -- sont célébrées à la manière chiite. D'autres fêtes, au contraire, se tiennent conformément aux pratiques locales à travers la mise à contribution de troupes de chant soufi ou de musique d'orchestre.

Sociologiquement, il n'existe pas de chiisme tunisien. En Tunisie, il n'y a pas un seul leader chiite, mais des individualités qui réunissent, lors des fêtes, entre 10 et 20 personnes tout au plus. On ne peut non plus parler de groupes ou de formations chiites. Par contre, une des marques distinctives des chiites tunisiens, conclut Slaheddine Amri, c'est d'entretenir des points de ressemblance avec les chiites libanais, eux qui sont de fervents partisans du dialogue.

Suite à cette présentation, les questions qui ont fusé de la salle cherchaient à mieux cerner les groupes chiites tunisiens, leur nombre, leurs lieux de rencontre, la célébration de leurs rituels comme ceux des rites funéraires, par exemple. Des aspects éludés par le conférencier et pour cause ! Les chiites pratiquent le culte du secret et ne se livrent pas facilement aux autres, a fortiori s'il s'agit d'un chercheur qui tente de les approcher pour mieux les étudier.

Quoi qu'il en soit, ce cycle de conférences, comme cela a été répété à souhait par les organisateurs, entreprend d'étudier les manifestations de la religiosité en Tunisie. Toutes les manifestations sans distinction, ni jugement, à travers une approche scientifique et loin de toute allure propagandiste. C'est dans cet esprit également que notre journal, La Presse, a couvert cet événement intellectuellement intéressant en soi.

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