12 Février 2018

Tunisie: «La médiocrité est glorifiée et monopolise une partie de la scène médiatique»

Je suis détenteur du diplôme universitaire des musiciens intervenants (Dumi). C'est un diplôme de l'enseignement musical aux jeunes enfants, de deux à douze ans. Depuis quatorze ans, nous avons tout essayé pour introduire cette matière dans le programme primaire publique, comme ont été introduits les arts plastiques et les activités sportives, sans succès. L'idée est d'enseigner la musique aux enfants, non pas un instrument ou le solfège, mais faire de la musique avec les enfants. Ils chantent et dansent en écoutant la musique. Les bienfaits de ces activités seront visibles dans leurs comportements et leurs résultats scolaires. Ils seront plus épanouis et auront plus de chance d'obtenir de meilleurs résultats. Mais pas seulement. Enseigner la musique aux enfants aura un impact plus tard sur la scène musicale. Les grandes nations considèrent que la musique et l'Art en général s'enseignent dès l'enfance, pour avoir à terme de bons comédiens, des peintres et des musiciens de haut niveau.

Si l'on faisait l'état des lieux de la scène musicale ?

Il faut reconnaître qu'en Tunisie, nous n'avons pas suffisamment d'étudiants forts en musique. En cause, le manque, ou carrément le déficit, en formation musicale dès la petite enfance. D'un autre côté, combattre l'obscurantisme se fait également par le biais des Arts et de la culture. C'est une mission à la fois politique, sociale et culturelle. C'est un combat que je mène personnellement. Mais je le dis avec amertume, je le mène presque seul. Les mentalités n'ont pas bougé. Chez nous, la musique est considérée comme un art mineur. Alors que dans les pays scandinaves et au Canada, il faut voir les moyens investis pour initier les enfants à la musique dès leur jeune âge. La musique intervient chez l'enfant dans sa construction psychologique, son éducation sociale et culturelle, et son rapport avec l'autre.

Vous avez participé à des événements nationaux d'envergure? Racontez-nous.

A côté de ce militantisme, j'ai réussi à faire des choses. Dans le cadre des Journées musicales de Carthage, j'ai fait le tour de la Tunisie, sillonné tous les gouvernorats à la recherche d'enfants créateurs. Les meilleurs jeunes talents ont été sélectionnés. Ils ont suivi des stages et animés le spectacle de la clôture, c'était en 2016. L'année d'après, nous avons introduit la compétition pour enfants créateurs. C'était une réussite absolue. Des collègues de France sont venus coacher les jeunes artistes. Nous avons découvert une quinzaine d'enfants immensément talentueux. Certains ont gagné le Tanit d'or ou d'argent en instrument et en chant. Ce qui est à déplorer, maintenant, c'est le manque de suivi pour ces lauréats. A titre d'exemple, celui qui a obtenu le premier prix, Khalil Ghezala, un jeune pianiste de Gafsa, un virtuose ! Dans d'autres pays, il aurait été entouré de tous les soins et son talent reconnu et développé. Après une année et demie d'apprentissage, il a été capable de jouer Chopin sans partitions, à l'écoute seulement. C'est un miracle ! Sauf que maintenant, Khalil Ghezala est à Gafsa, marginalisé et son talent délaissé, voué à l'oubli. C'est triste et dramatique pour lui et pour le pays.

Comment l'artiste vit-il tout cela ?

La partie artiste vit en moi et résiste. Comme j'aime les grands spectacles, la première expérience que j'ai faite est une pièce de théâtre, «Le petit prince». J'ai continué avec le réalisateur Hafedh Khlifa à créer des œuvres théâtrales. J'ai été appelé à réaliser la musique du spectacle donné à l'ouverture et à la clôture du Festival de Douz à sa 49e édition. C'est une histoire qui retrace la vie des bédouins ; un grand-père qui raconte à son petit-fils les bédouins nomades en train de se sédentariser. Je suis allé plusieurs fois sur place pour enregistrer des chants de femmes et d'hommes, et des morceaux de musique traditionnelle. A partir de ces matériaux, j'ai construit la musique du spectacle qui s'intitule «Bidh ezmail», un succès. Un spectacle qui s'est joué devant 60 à 80 mille spectateurs. En 2017, j'ai été appelé à faire un spectacle pour l'ouverture et la clôture du Festival de Douz, intitulé «Khadra», qui retrace la geste hilalienne avec la participation de Lotfi Bouchnaq qui a chanté trois chansons et d'autres artistes, comme Nedra Lamloum et Wahida Dridi. J'ai aussi pris part à un spectacle réalisé pour le Festival de Carthage 2017, une pièce de théâtre dont j'ai fait la musique, «Aïcha et le diable», qui est aussi une grande production.

Ces manifestations dans lesquelles l'Etat investit énormément d'argent contribuent-elles à animer la vie culturelle et inspirer d'autres créations ou alors ce sont des festivités qui ont un début et une fin et n'ont pas d'impact ?

C'est l'Etat qui finance et encourage ces manifestations colossales. Dire qu'elles n'ont pas d'impact, c'est faux. Mais le problème se situe ailleurs, nous avons de grands artistes, de grands musiciens, des metteurs en scène qui font beaucoup de choses, mais leurs œuvres ne sont pas médiatisées. Le public ne les connaît pas. Si on se plaint de la médiocrité ambiante avec tout ce qu'on voit à la TV, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de belles créations, mais celles-ci n'ont pas droit de cité, ne sont pas diffusées. Nous vivons, en ce moment, l'époque de la médiocrité. C'est devenu une pratique assez courante, on cherche à inviter sur les plateaux des bouffons qui font le pitre, par ce que ça fait rigoler, on se moque d'eux, on les tourne en dérision. On ramène des gens pour les donner en spectacle et non pour célébrer leur art. C'est une ambiance générale qui se prête à cela, une atmosphère où la médiocrité est glorifiée, rencontre du succès et monopolise une partie de la scène médiatique. Cela ne signifie pas pour autant que des œuvres de qualité ne sont pas créées, mais elles ne sont pas visibles. C'est tout.

Etes-vous en train de dénoncer les effets du buzz qui est recherché par les médias, faut-il le dire, pour booster les audiences ?

Oui, et je donne un exemple ; personnellement, personne ne me connaît, si demain je me lève de bon matin et profère une insulte à l'endroit des artistes selon laquelle il n'y a pas d'artistes valables en Tunisie, immédiatement je deviendrai connu non pas pour les œuvres que j'ai créées, mais par cette offense gratuite. C'est ce qui est en train de se passer. Le ministère des Affaires culturelles doit prendre connaissance de cet état de fait. L'Etat donne beaucoup d'argent aux créateurs qui sont en train de faire de belles choses; malheureusement, personne ne les connaît. Il est vrai que les publics ne sont pas les mêmes. Le public de l'orchestre symphonique n'est pas celui des rappeurs. Mais ce qui compte, c'est la qualité de l'œuvre. Or, les chanteuses qui se produisent à la TV ne se font connaître ni par la qualité de leurs voix ni par la maîtrise des chansons, mais par la tenue qu'elles portent, le buzz qu'elles provoquent. L'argent est devenu le maître-mot. C'est un engrenage terrible où la médiocrité a pris le dessus au détriment de la qualité et de l'art. Je propose qu'une seule chaîne du service public prenne en charge la mission de diffuser une programmation culturelle de qualité.

Malgré cette absence de reconnaissance, quels sont vos projets ?

Je milite depuis longtemps pour faire introduire un cours de musique au niveau de l'enseignement primaire. C'est difficile. Depuis de longues années, j'envoie mes étudiants, une centaine environ, dans les écoles primaires privées, non publiques, pour y travailler en stage avec les enfants, les résultats sont là. Par ailleurs, je prépare un album de chansons pour enfants, mais je ne sais pas encore à qui je vais le donner. J'ai quelques noms en tête et je pense davantage à des femmes. Les voix de femmes passent mieux. Mon vœu est que les enfants tunisiens ne chantent pas uniquement «Balti». Nous n'avons pas de répertoire pour les enfants tunisiens. J'ai également un projet de musique de films avec Salah Jedaï, qui prépare une fiction documentaire sur les femmes poètes du Sud. Le tournage commencera au mois de mars.

Comment se porte la chanson tunisienne ?

Il y a eu l'âge d'or de la chanson tunisienne dans les années 80. Aujourd'hui, il n'y a plus d'argent investi dans la chanson. Y a-t-il une chanson tunisienne dont on se rappelle ces dix dernières années, Saber Rebaï et Bouchnaq en ont produit quelques-unes, sinon ? Mais il faut se poser la question de savoir pourquoi les artistes tunisiens se disputent le patrimoine. Il était une époque où le compositeur ne demandait pas beaucoup d'argent. Son seul souci était de se faire connaître. Aujourd'hui, pour parler le langage des chiffres, au lieu de payer 5.000 dt au compositeur, 5.000 dt au parolier et 5.000 dt aux musiciens et l'enregistrement, on préfère puiser du patrimoine, débourser 5.000 dt au studio et l'affaire est conclue. Le patrimoine est un réservoir inépuisable, je ne suis pas contre le fait d'exhumer les vieilles chansons pour les «restaurer», mais non pas pour les déformer totalement en touchant au «squelette». Maintenant, à titre d'exemple la chanson «Hamma» a été redistribuée trois fois.

L'amertume est palpable dans vos propos, malgré cela, quelles sont vos propositions ?

L'amertume existe, elle est réelle, mais elle est ressentie dans tous les champs d'activité. J'ai l'impression que tout le monde critique la même chose. Nous voulons que le pays évolue, mais personne ne fait rien. Je critique le milieu auquel j'appartiens, celui de la musique, mais peut-être que je ne fais pas assez moi-même. Les Tunisiens parlent tous les jours de leur mal-être, critiquent le pays, veulent partir. Mais ce pays, c'est nous qui le faisons, si chacun de nous y mettait du sein les choses évolueraient dans le bon sens. Si je dois parler d'un secteur que je connais, je proposerai par exemple de fructifier les contacts entre directeurs des festivals, décideurs de la culture et créateurs. Lorsqu'on doit arrêter la programmation du festival de Carthage, il faut se mettre autour d'une table, se mettre d'accord et décider par la suite. Il faut arrêter de constituer des comités et des commissions qui ne servent à rien. En outre, s'il y a un avenir artistique dans ce pays, son ancrage se situe à partir de l'école primaire. Les courants idéologiques qui projettent de changer la Tunisie comme ils le conçoivent ont déjà commencé depuis longtemps. Le parti Ennahdha, pour le nommer, a concentré ses efforts sur les plus jeunes. J'ai visité des écoles primaires pour y travailler avec les enfants et je me suis entendu dire par la voix du directeur de l'établissement que la musique est illicite «hram». Si on envisage de mettre en place un projet en vue de contrer celui-ci, il faudra commencer par enseigner les arts et la musique à l'école primaire.

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