12 Février 2018

Afrique: Trouver d'urgence des moyens de développer l'agriculture

Une série de fusions entre les principaux producteurs mondiaux d'OGM inquiète les autorités de régulation

Le professeur Richard Mulwa s'y connaît en organismes génétiquement modifiées - ou OGM. Dans son laboratoire de l'Université d'Egerton au Kenya, il cherche à réduire le cyanure qui apparaît naturellement dans le manioc poussant dans les régions de moyenne montagne du Kenya.

"Si nous pouvons isoler le mécanisme génétique de la plante qui produit le poison, nous pouvons créer un manioc comestible en haute altitude ", déclare-t-il à Afrique Renouveau.

"Ceci pourrait créer toutes sortes de possibilités pour les agriculteurs de ces régions", explique le professeur dans le calme de son laboratoire qui contraste avec le bruit assourdissant des minibus, les matatus, à l'extérieur du campus de l'université.

Au Kenya, le maïs est l'aliment de base, mais les sècheresses fréquentes dues au changement climatique affectent les récoltes. Produire davantage de manioc, autre aliment de base, pourrait s'avérer indispensable. « Le manioc résiste très bien à la sècheresse », déclare le Professeur Mulwa.

Si nous pouvons isoler le mécanisme génétique de la plante qui produit le poison, nous pouvons créer un manioc comestible en haute altitude.

Les OGM furent commercialisés en 1996, par le fabricant américain Monsanto, qui avait réussi à rendre des graines de maïs résistantes aux parasites et des graines de soja résistantes à un herbicide appelé glyphosate qui n'affectait pas le soja. En une décennie, les surfaces de culture d'OGM furent multipliées par cent. Mais les consommateurs se sont inquiétés de l'impact des manipulations génétiques. Les agriculteurs des champs voisins virent leurs récoltes disparaître, le glyphosate étant déplacé par le vent des champs traités vers ceux qui ne l'étaient pas.

Les recherches du Professeur Mulwa sur la modification génétique du manioc furent entravées, en 2012, par l'interdiction des OGM par le gouvernement à la suite des plaintes de consommateurs. « Nous avons terminé notre recherche en laboratoire et voulons la tester sur le terrain. Notre travail est au point mort », se plaint le Professeur Mulwa. Début 2017, l'Autorité nationale de biosécurité au Kenya a annoncé des tests de plantes OGM, défiant le ministère de la santé. Le groupe d'enquête sur la sécurité des OGM créé par le gouvernement a recommandé de lever l'interdiction au cas par cas.

La révolution verte

Le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (IPCC) note que les effets du changement climatique dans les années à venir pourraient être aggravés par la croissance exponentielle de la population. Un million de personnes vivent en Afrique et ce nombre devrait doubler d'ici à 2050, selon les données de l'ONU. D'ici à 2040, la population du Kenya devrait à elle seule passer de 45 à 80 millions de personnes. Dans ces conditions, la production agricole doit augmenter.

Pour parer à une chute anticipée de la productivité agricole, les dirigeants africains se sont engagés, en 2003 - à travers le Programme détaillé de développement de l'agriculture en Afrique (PDDAA)- à investir 10% de leurs budgets nationaux dans le secteur agricole. Ils ont convenu de consacrer plus d'argent au développement rural, à la distribution d'électricité dans les campagnes, à une meilleure irrigation, aux entrepôts et infrastructures de qualité qui permettent aux agriculteurs de se rendre sur les marchés.

Mais plus de dix ans après l'adoption du PDDAA, seuls neuf des 54 pays ont rempli leurs engagements. Le manque d'investissements dans l'agriculture laisse le champ libre à des entreprises telles que Monsanto ou Bayer, estime Stephen Greenberg, un chercheur au Centre africain pour la biodiversité basé à Johannesburg.

Lors du Sommet économique mondial de 2016 à Davos, en Suisse, le milliardaire philanthrope Bill Gates a lancé l'idée que les OGM pouvaient permettre une « révolution agricole » en Afrique.

Néanmoins, le développement d'OGM est une entreprise coûteuse et hautement spécialisée. Quelques multinationales (Monsanto, Bayer, Syngenta, Dow Chemical, DuPont et BASF) en ont actuellement le monopole et commencent à s'implanter dans les pays en développement, dont l'Afrique.

La première initiative pour introduire les OGM en Afrique eut lieu en 2000. Un premier projet mené par la biologiste kenyane formée par Monsanto, Florence Wambugu, fut lancé par la Banque mondiale, le gouvernement américain et Monsanto. Le but était de développer des patates douces résistantes aux virus. Après trois ans d'essais, les patates génétiquement modifiées s'avérèrent tout aussi vulnérables que les autres.

Sans compter qu'un programme de cultures classiquesen Ouganda réussit à créer des patates douces résistant aux virus beaucoup plus vite et pour beaucoup moins cher. Début 2004, le journal britannique New Scientist qualifia l'affaire « d'échec de Monsanto ».

Après plusieurs années d'expérimentations, un nouveau grand projet d'OGM pour l'Afrique fut annoncé en 2008, dans la capitale ougandaise Kampala : le WEMA (Maïs économe en eau pour l'Afrique), un maïs génétiquement modifié qui résiste aux sécheresses et aux insectes qui rassemble associant une équipe de scientifiques internationaux et des instituts de recherche au Kenya, au Mozambique, en Afrique du sud, en Tanzanie et en Ouganda. .

Monsanto fournit le matériel génétique et la Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF), une ONG basée à Nairobi et financée par la Fondation Rockfeller, USAID, Syngenta et PepsiCo, coordonna le projet. La Fondation Bill & Melinda Gates investit 85 millions de dollars.

Le Kenya perd jusqu'à 90 millions de dollars après les récoltes chaque année, estime le directeur de projet pour WEMA, Sylvester Oikeh. « Commercialiser largement le maïs WEMA répond aux demandes des agriculteurs qui veulent des solutions innovantes ».

Actuellement, les OGM ne sont utilisés que dans quatre pays africains : le Burkina Faso, l'Égypte, l'Afrique du Sud et le Soudan.

En 2015, ACBio a publié un rapport critique à l'encontre de WEMA, qui conclut que le maïs fourni par Monsanto pour ce projet n'avait donné aucun résultat probant en Amérique du Nord, où il est vendu sous le nom de DroughtGard.

Adopter des variétés de maïs hybrides est une bonne idée, mais les agriculteurs doivent en prendre l'initiative, recommandent les experts. « Nombre de réponses sont à trouver dans le savoir-faire des agriculteurs, qui peuvent entretenir des sols sains qui conservent davantage l'eau même en cas de sécheresse », souligne Lim Li Ching, chercheur pour Third World Network, un réseau international d'organisations qui évalue la viabilité écologique des politiques agricoles.

La supposée capacité de résistance aux insectes du WEMA n'ayant pas fait ses preuves, le maïs fut discrètement retiré du marché.

Les agriculteurs sud-africains ne cultivent presque que maïs OGM depuis plus de vingt ans, explique M. Greenberg. « Les agriculteurs ont des problèmes car les insectes sont maintenant immunisés. Mais il existe un tel monopole sur le marché qu'ils n'ont pas d'autre solution que d'attendre que Monsanto développe une nouvelle variété d'OGM. »

Acteurs de référence

Les premiers maïs WEMA furent récoltés au Mozambique en août 2017. Avec la fusion des grandes entreprises biotechnologiques, les pressions pour que des OGM soient distribués sur les grands marchés africains peu desservis vont être d'autant plus fortes, craint ACBio. Monsanto et Bayer discutent actuellement d'une fusion à 63,5 milliards de dollars.

Prenant exemple sur les six plus grandes compagnies biotechnologiques, le conglomérat chinois ChemChina a annoncé en 2016 l'acquisition de l'entreprise suisse Syngenta. De même, DuPont et Dow Chemical envisagent de fusionner. Cette vague sans précédent de fusions est surveillée de près par les autorités de régulation européennes et américaines.

En février 2017, ACBio a publié une étude sur la fusion Monsanto-Bayer où sont révélées les conséquences pour les agriculteurs africains. « Si les petits propriétaires terriens passent tous au maïs OGM, l'agriculture et la biodiversité africaines en souffriront. A terme, cela réduira aussi leurs choix car le marché est dominé par quelques acteurs de référence qui pèsent lourd », insiste M. Greenberg.

"Les petits producteurs sont très affectés lorsque le prix des graines augmentent, ce qui ne résout en rienla pauvreté rurale. Mais Monsanto peut gagner beaucoup d'argent en vendant ce genre de technologies de pointe. »

Des peurs sans fondements

Si les peurs des consommateurs vis-à-vis des OGM sont peut-être infondées, estime le Professeur Mulwa, on peut néanmoins critiquer l'approche des grands fournisseurs.

L'emploi des OGM devrait se faire selon les pratiques d'agriculture locales, conseille-t-il. « Je suis pour les OGM. D'un point de vue scientifique, les agriculteurs ont beaucoup à y gagner. Mais en tant que scientifique, je suis des normes éthiques, non des intérêts économiques. Je vais sur le terrain m'entretenir avec les agriculteurs. Je veux régler leurs problèmes en employant la biotechnologie », déclare le Professeur Mulwa.

L'utilisation généralisée des OGM en Afrique dépendra probablement de la façon dont les entreprises biotechnologiques chercheront ou non à faire des profits tout en préservant la sécurité alimentaire.

" Le développement des OGM ne devrait pas être laissé à des entreprises trop puissantes. Comme tout, les OGM peuvent être utilisées à bon ou mauvais escient », conclut le Professeur Mulwa.

Afrique

Les Assemblées annuelles de la BAD s'ouvrent en Corée du Sud

Les Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD) se sont ouvertes ce mercredi 23 mai… Plus »

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

Copyright © 2018 Africa Renewal. Droits de reproduction et de diffusion réservés. Distribué par AllAfrica Global Media (allAfrica.com). Pour toute modification, demande d'autorisation de reproduction ou de diffusion, contactez directement le propriétaire des droits en cliquant ici.

AllAfrica publie environ 800 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.