12 Février 2018

Afrique: Vers la sécurité alimentaire

Les experts préconisent l'autonomisation des petits exploitants agricoles

Experts en développement et dirigeants politiques s'accordent à dire que l'énorme potentiel agricole de l'Afrique, s'il est exploité, permettra de nourrir le continent et de stimuler la croissance socio-économique. Dans sa stratégie 2016-2025 pour la transformation de l'agriculture en Afrique, la Banque africaine de développement (BAD) conseille aux gouvernements de donner aux petits exploitants agricoles les moyens de produire davantage d'aliments de manière durable et rentable et ainsi d'assurer la sécurité alimentaire sur le continent.

Il s'agit de renforcer leur pouvoir de négociation et de leur donner accès à un sol amélioré qui augmentera les rendements, ainsi qu'aux engrais et aux marchés afin d'améliorer leurs revenus et leur bien-être.

Lors d'une table ronde ministérielle en marge de la Conférence de coopération économique Corée-Afrique de 2016 à Séoul, en Corée du Sud, le président de la BAD, Akinwumi Adesina, a déclaré : « Pour parvenir à la suffisance alimentaire et convertir le continent en un exportateur net de produits alimentaires, l'Afrique doit autonomiser les petits exploitants, qui constituent 70 % de la population et produisent 80 % des aliments consommés sur le continent. »

Discussion ambitieuse

Bukar Tijani, directeur général adjoint et représentant régional pour l'Afrique à l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), souligne que « la clé de la sécurité alimentaire en Afrique réside dans les petits agriculteurs ».

L'Afrique compte plus de la moitié des terres arables non utilisées dans le monde, mais reste exposée à l'insécurité alimentaire ; des millions de personnes y souffrent de faim chronique et de famine, selon l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), une organisation qui soutient les petits agriculteurs, dans son Rapport 2017 sur l'état de l'agriculture en Afrique. Les gouvernements et autres intéressés doivent donner aux jeunes les moyens d'acquérir des connaissances, des compétences et d'autres ressources et ne pas se contenter d'aider les petits exploitants. Selon Agnès Kalibata, présidente de l'AGRA, il est important « d'investir dans les technologies modernes et de donner aux jeunes et aux femmes plus de ressources pour qu'ils se lancent dans une agriculture productive ».

Pour Alex Awiti, directeur de l'East African Institute, un organisme de recherche sur les politiques, la clé de la sécurité alimentaire réside dans l'élaboration de politiques et de stratégies qui répondent aux besoins des petits exploitants. Les politiques agricoles ne manquent pas sur le continent ; le problème a toujours été leur mise en œuvre.

« L'amélioration de la productivité agricole est un problème complexe qui relève des politiques des États -- elle dépend d'un certain nombre de facteurs socio-économiques et politiques complexes », affirme M. Awiti.

L'application inefficace d'engrais nuit notamment aux petits exploitants ; ceux-ci n'ont pas recours au placement profond des engrais (PPE), qui augmente le rendement. En outre, les semences et les engrais de bonne qualité sont souvent difficiles à trouver et inabordables pour les petits agriculteurs qui en trouvent. La productivité agricole s'en trouve donc souvent affaiblie.

« L'utilisation d'engrais dans les petites exploitations en Afrique est de 13 à 20 kilogrammes par hectare, soit environ un dixième de la moyenne mondiale », explique M. Awiti.

Grandes exploitations agricoles

Malgré les avantages socio-économiques évidents qui découlent de l'investissement dans la petite agriculture, les gouvernements africains préfèrent faire porter leurs efforts sur les grandes exploitations commerciales, en raison de la difficulté qu'il pourrait y avoir à traiter avec des dizaines de milliers de petits exploitants.

Selon M. Awiti, le manque d'engrais, la faiblesse de la chaîne de valeur et les pertes de production pendant les phases de stockage et de distribution détruisent les économies agricoles et démotivent les petits agriculteurs qui ne possèdent pas d'installations de stockage et de transformation de base, ni de connaissances techniques. Lorsque les petits exploitants pourront augmenter leur production sans craindre de perdre leurs rendements, le secteur agricole se développera.

« De nombreux petits exploitants ghanéens cultivent des sols pauvres et dégradés et n'ont pas accès à des intrants abordables et appropriés, notamment des semences, des engrais et des pesticides de qualité », explique Kofi Yeboah, un jeune entrepreneur ghanéen. Ces agriculteurs demandent maintenant à leur gouvernement de subventionner l'achat d'engrais dont les coûts sont exorbitants.

Quelques entreprises ghanéennes importent des engrais dans le pays et négocient avec le gouvernement pour fixer les prix. Les agriculteurs des régions reculées se plaignent que les engrais ne leur parviennent pas.

En Afrique du Sud, les petits exploitants n'ont pas un accès suffisant aux services de recherche et de vulgarisation, indique Mabine Seabe, qui plaide en faveur de l'autonomisation des agriculteurs. Pire encore, ils manquent d'aptitudes à la négociation et d'informations sur les prix. Tout cela signifie que les petits agriculteurs sud-africains ne tirent pas les meilleurs bénéfices de leur production. Même lorsque les agriculteurs disposent d'informations correctes sur les prix, ils ne parviennent pas à accéder aux grands marchés et sont donc contraints de vendre à des intermédiaires qui possèdent des réseaux de distribution et réalisent la plupart des bénéfices.

« Les petits agriculteurs et les jeunes ne reçoivent pas le financement et le soutien nécessaires de la part du gouvernement et des institutions financières, en partie à cause des risques élevés associés à l'agriculture », explique M. Seabe, ajoutant que le gouvernement a mis du temps à mettre en œuvre des réformes agraires et des politiques de redistribution. La question des réformes agraires est une question difficile : seul le Zimbabwe les a mises en œuvre et l'initiative s'est avérée très chargée sur les plans politique et racial.

Déclaration de Maputo

L'Éthiopie est confrontée à des pénuries alimentaires causées par la sécheresse. Par ailleurs, plus de 20 % du rendement total des récoltes du pays est perdu à cause d'une mauvaise manutention après récolte. Pour s'attaquer à ce problème, Shayashone, une organisation à but non lucratif s'occupant notamment de logistique agricole, de stratégie et de développement de modèles d'affaires, apporte son soutien aux s petits exploitants en leur enseignant des techniques de stockage. Yared Sasa, le directeur de l'organisation, déclare : « Les agriculteurs ont besoin d'une nouvelle technologie adéquate et d'un renforcement des capacités pour atténuer les dommages causés aux récoltes par les parasites lors du stockage ».

Shayashone a établi un partenariat avec Cooperatives for Change (C4C), une organisation néerlandaise de développement international à but non lucratif, pour promouvoir l'utilisation dans la région d'Oromia en Éthiopie d'un sac de stockage amélioré créé par le projet PICS (Purdue Improved Crop Storage). (Projet de l'Université Purdue pour l'amélioration du stockage des récoltes)

Malgré les multiples contraintes auxquelles sont confrontés les petits agriculteurs africains, les investissements agricoles publics ont doublé depuis 2010, a indiqué cette année la Brookings Institution, un think tank à but non lucratif américain. Mais ces investissements représentent encore moins de 2 % des budgets nationaux, bien en deçà du seuil de 10 % que les dirigeants africains étaient convenus d'investir dans le secteur lors de la Déclaration de Maputo en 2003.

En 2017, 14 ans après la Déclaration, la plupart des pays n'ont toujours pas atteint l'objectif de 10 %. Parmi les rares pays qui l'ont atteint figurent l'Éthiopie, Madagascar, le Malawi, le Mali et la Namibie.

M. Tijani de la FAO conseille aux gouvernements africains et à d'autres investisseurs dans l'agriculture de faire prendre conscience aux jeunes des avantages qui découlent de l'agriculture-- et du fonctionnement de ses chaînes de valeur. Les jeunes ne doivent pas s'engager dans l'agriculture uniquement parce qu'ils n'ont pas de meilleures opportunités ; ils doivent être conscients qu'il s'agit d'une occupation rémunératrice, dit-il, et d'ajouter : « Les jeunes Africains peuvent être de puissants moteurs de changement pour se sortir avec d'autres de la pauvreté, de la faim et de la malnutrition. »

Malheureusement, beaucoup ne considèrent pas l'agriculture comme une activité potentiellement lucrative. Quelque 200 millions d'Africains ont entre 15 et 24 ans ; il s'agit là d'un réservoir inexploité qui pourrait stimuler la croissance du secteur agroalimentaire. Selon M. Awiti, les gouvernements devraient leur accorder des droits de propriété, leur enseigner des technologies agricoles et numériques, et leur permettre de créer des chaînes de valeur. « Ils se trouveront ainsi au centre du commerce électronique agricole. »

Le modèle tanzanien

Yara International, une organisation qui lutte contre la famine dans le monde, a contribué à la création du Corridor de croissance agricole du sud de la Tanzanie (SAGCOT), une initiative ambitieuse menée par le gouvernement et le secteur public-privé qui vise à revitaliser 300 000 km2 de terres arables. L'initiative devrait faire progresser les revenus de milliers d'agriculteurs.

Cette dernière décennie, le gouvernement tanzanien a encouragé l'investissement dans les installations commerciales de récolte et de transformation du riz, du sucre et du maïs. « Cela a créé des marchés pour la production, car le gouvernement cible et soutient les riziculteurs et les relie au marché », explique James Craske, directeur de Yara au Kenya.

Déjà, l'augmentation prévue de la productivité a entraîné une demande accrue d'engrais. Pour répondre à cette demande, Yara a mis en place un terminal d'engrais de 26 millions de dollars dans la capitale, Dar es-Salaam, alors même que l'organisation et le gouvernement tanzanien travaillent avec les banques locales pour fournir un financement aux agriculteurs. Le modèle créera des milliers de nouveaux emplois et augmentera les revenus de millions d'agriculteurs.

Le modèle tanzanien s'attaque à l'insécurité alimentaire, au chômage des jeunes et aux exclusions socio-économiques. Il pourrait éventuellement stimuler le développement rural. Cependant, le modèle a été critiqué pour avoir détruit des mangroves qui étaient la propriété de l'État et assuraient la sécurité alimentaire de nombreux citoyens.

Kofi Annan, président de l'Africa Progress Panel et ancien Secrétaire général de l'ONU, estime que l'Afrique peut combler le fossé de la productivité dans la chaîne de valeur agricole. « Les petits agriculteurs africains sont plus que capables de nourrir le continent tant qu'ils utilisent les pratiques agronomiques les plus récentes en y ajoutant l'usage de semences et d'engrais adaptés pour augmenter le rendement de leurs cultures. »

La question demeure : jusqu'où les gouvernements africains sont-ils prêts à aller pour donner aux petits exploitants les moyens d'atteindre l'objectif d'un continent où règne la sécurité alimentaire ?

Raphael Obonyo est le représentant de l'Afrique auprès de la Coordination mondiale pour la jeunesse de la Banque mondiale.

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