14 Février 2018

Zimbabwe: Le pays dit adieu à Morgan Tsvangirai, l'homme qui a failli devenir président

Photo: New Zimbabwe
Morgan Tsvangirai, ex-leader de l'opposition

La figure de proue de l'opposition zimbabwéenne, Morgan Tsvangirai, est décédée mercredi à l'âge de 65 ans. L'ex-syndicaliste a été parmi les plus critiques vis-à-vis de Robert Mugabe, dont il a été le Premier ministre.

Il n'est pas aisé de battre Robert Mugabe à son propre jeu. Or gagner les cœurs et les esprits de ses compatriotes était un jeu auquel s'entendait fort bien l'ancien président du Zimbabwe, des années durant. Pourtant, Morgan Tsvangirai a réussi plusieurs fois à battre le chef de l'Etat sur son propre terrain.

En 2008, Morgan Tsvangirai a remporté le premier tour de la présidentielle sous les couleurs du MDC, ratant toutefois la majorité absolue. Il décide après bien des atermoiements de boycotter le second tour, remporté par Robert Mugabe.

Ensuite, il y a eu des réformes qui auraient renforcé le pouvoir du président Mugabe et que Morgan Tsvangirai et d'autres opposants ont réussi à stopper.

Bien que n'ayant pas participé à la lutte de libération du pays, Morgan Tsvangirai est parvenu à s'imposer comme le principal contradicteur de Robert Mugabe et son principal rival politique.

"Sans Morgan, nous ne serions pas en train de parler de démocratie", explique Ostalos Gift Siziba, tête de file du syndicat national des étudiants du Zimbabwe, qui poursuit : "il a combattu le régime autoritaire dès les années 1990, quand Robert Mugabe a mis en place un système violent et sans pitié."

Le syndicalisme dans la peau

Morgan Tsvangirai est né en 1952 dans une famille de mineurs et de paysans. Il a quitté l'école tôt et a travaillé pendant près de dix ans dans une mine de nickel, où il a trouvé sa voie en tant que syndicaliste ouvrier.

En 1980, au moment de l'indépendance du Zimbabwe, il a rejoint le parti nouvellement au pouvoir, la ZANU-PF. Comme beaucoup à l'époque, il admirait Robert Mugabe et il a d'ailleurs été critiqué plus tard pour ne pas avoir condamné le massacre de l'opposition au Matabeleland, province du sud du pays, en 1983-84.

C'est seulement au milieu des années 1990 que Morgan Tsvangirai commence à critiquer ouvertement le régime Mugabe. "La première fois que j'ai entendu parler de Morgan Tsvangirai, c'était au sujet de la campagne qu'il a lancé au moment du congrès des syndicats du Zimbabwe. J'ai vu des avions qui lâchaient des tracts sur lesquels figurait une mise en garde contre une hausse du prix du pain à 50 dollars zimbabwéens. A l'époque, un pain coûtait moins de 5 dollars", se souvient Farai Gwenhure, membre du mouvement Tajamuka/Sesjikile qui s'occupe des problèmes auxquels font face les jeunes du pays.

Peu de temps après cette action spectaculaire, les prix ont effectivement explosé, pour atteindre des sommets insoupçonnés. La population devait faire la queue chaque jour pour acheter de la nourriture, la monnaie nationale n'avait plus de valeur. Dans les années 2000, les dollars américain et sud-africain ont remplacé la monnaie du Zimbabwe.

Porte-voix de l'opposition

"Tsvangirai a conduit des manifestations de masse et des opérations de boycott de la part des ouvriers. Il a négocié pour que les ouvriers obtiennent des droits au Zimbabwe", rappelle Morgan Komichi, vice-président du parti de Morgan Tsvangirai, le MDC-T.

A l'époque, Morgan Tsvangirai était encore membre de la ZANU-PF, et il présidait la fédération des syndicats du Zimbabwe (Zimbabwe Congress of Trade Unions). Soutenu par des acteurs de la société civile, des syndicats estudiantins et des groupes religieux, il a pris la tête de l'Assemblée nationale constituante, une organisation non-gouvernementale qui a lancé des mouvements de protestation et est devenue de plus en plus critique vis-à-vis du gouvernement et de la ZANU-PF.

En 1999, Morgan Tsvangirai fonde le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), qui devient le principal parti d'opposition.

"Robert Mugabe voulait instaurer un système de parti unique - une idée à laquelle ont adhéré les Zimbabwéens", explique Siziba du Syndicat national des étudiants du Zimbabwe. "Pour Morgan Tsvangirai, il n'a pas été aisé d'imposer une autre vision, celle de la social-démocratie", poursuit-il.

En 2002, Morgan Tsvangirai se présente pour la première fois comme candidat du MDC à la présidentielle. Durant cette décennie des années 2000, il a plusieurs fois été incarcéré et libéré, accusé régulièrement de trahison ou de vouloir assassiner le président Mugabe. Il a été torturé par la police au point de devoir être hospitalisé avec une fracture du crâne.

En 2008, alors que beaucoup à l'étranger ont tourné le dos au Zimbabwe, Morgan Tsvangirai était considéré comme celui avec qui il était possible de parler en temps de crise politique et économique.

Après les élections de 2008, remportées par Robert Mugabe, plusieurs mois d'intenses négociations ont permis un accord de partage du pouvoir, obtenu grâce à la médiation de l'Afrique du Sud.

Morgan Tsvangirai n'a pas réussi à chasser Mugabe du pouvoir, mais il est parvenu à entrer au gouvernement comme Premier ministre et à diriger un cabinet dont les ministres étaient à la fois issu de la ZANU-PF et de l'opposition.

"L'ADN de la politique au Zimbabwe a toujours été la ligne de la ZANU-PF", explique Gwenhure. "Tout le monde pensait « gouvernement égale ZANU-PF". Mais quand l'accord [de partage du pouvoir] a été signé par Tsvangirai, tout le monde s'est rendu compte qu'il existait d'autres Zimbabwéens qui avaient d'autres propositions pour stabiliser l'économie du pays etc."

Le gouvernement d'unité nationale

Ce gouvernement d'unité nationale a tenu le temps d'un mandat mais Morgan Tsvangirai s'est bien rendu compte que Robert Mugabe et la ZANU-PF continuaient de tirer les fils. Il a passe beaucoup de temps à l'étranger, pour tenter de renouer les relations avec les gouvernements et les institutions internationales. La plupart des Zimbabwéens n'ont pas constaté de grand changement dans leur vie quotidienne.

Dans une interview accordée à la DW, Morgan Tsvangirai reconnaissait que le soutien à l'opposition avait diminué depuis qu'il était au gouvernement. "Nous n'avons pas obtenu d'accord parfait mais je pense que nous avons réussi à sauver le pays. Parmi les inconvénients, il y a une certaine démobilisation que l'observe dans les rangs des forces de l'opposition."

La vie privée de Morgan Tsvangirai a été traversée de tragédies personnelles, comme la mort de son épouse dans un accident de voiture auquel lui a survécu, ou le décès de son petit-fils dans une piscine. En dépit de ces aléas, Morgan Tsvangirai n'a jamais interrompu sa carrière politique. Il vivait dans l'espoir de voir un jour son rival Robert Mugabe quitter le pouvoir et ne s'était sans doute pas imaginé que le " Vieux Bob" serait renversé par un coup d'Etat venu de ses propres rangs plutôt que par une victoire de l'opposition.

Quelles que soient les dissensions qui ont vu le jour au sein de son propre parti, Morgan Tsvangirai reste une icône pour de nombreux militants. Son camarade Komichi le qualifie même de "visionnaire".

Fin 2017, Morgan Tsvangirai a évoqué la relève d'une nouvelle génération appelée à gouverner le Zimbabwe pour "continuer la tâche immense commencée [par l'ancienne génération d'opposants]."

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