12 Mars 2018

Ile Maurice: Une décolonisation incomplète?

Découverte par les Portugais au XVIe siècle, puis colonisée successivement par les Hollandais (XVIIe siècle), les Français (XVIIIe siècle) et les Britanniques (de 1810 à 1968), l'île Maurice a accédé à l'indépendance il y a cinquante ans.

En cinq décennies, cette petite île a réussi à se hisser parmi les économies les plus dynamiques de la zone Afrique-océan Indien et s'imposer comme un modèle d'Etat de droit, de démocratie et de cohabitation multiethnique, même si parfois des scandales et des violences viennent rappeler les imperfections de ce modèle. Le « miracle mauricien » et ses limites, en dix dates-clefs.

12 mars 1968 : Proclamation de l'indépendance à l'ombre du drapeau quadricolore (rouge, bleu, jaune et vert) de l'île hissé pour la première fois dans le ciel mauricien au Champ-de-Mars, en remplacement de l'Union Jack.

Le processus avait été lancé en 1965 lors de la conférence constitutionnelle de Lancaster House, à Londres, lors de laquelle les Britanniques avaient défini les étapes devant conduire le pays vers la souveraineté.

Le parti travailliste (PTR), pro-indépendantiste et composé essentiellement de descendants des engagés indiens venus travailler dans les plantations au XIXe siècle, avait remporté le référendum organisé en 1967 pour sonder les Mauriciens. Le choix était entre l'accession à l'indépendance dans le cadre du Commonwealth ou l'association avec la Grande-Bretagne.

Les partis d'opposition composés de Créoles et de Franco-Mauriciens, qui soupçonnaient la majorité indo-mauricienne de vouloir indianiser l'île, avaient fait campagne pour le maintien du statu quo colonial.

C'est donc dans une atmosphère de tensions intercommunautaires que la passation de pouvoirs a eu lieu entre le gouverneur et le Premier ministre mauricien le docteur Seewoosagur Ramgoolam, leader du parti travailliste.

Certes, l'île reste dans le Commonwealth avec à sa tête la reine Elisabeth II d'Angleterre, mais cela n'avait pas empêché les créoles et les indo-musulmans de s'affronter quelques semaines avant l'indépendance, obligeant les autorités à déclarer l'état d'urgence.

Le nouveau gouvernement saura-t-il maintenir la paix civile ? Telle est la question que se posent les Mauriciens proches du gouvernement ce 12 mars, alors que l'opposition a boycotté la cérémonie solennelle.

16 décembre 1971 : Instauration de l'état d'urgence par le gouvernement Ramgoolam afin de faire face à la détérioration de la vie politique et sociale marquée par des affrontements, des grèves, des manifestations et des arrestations.

A l'inquiétude suscitée par la surreprésentation des hindous au Parlement que favorise le mode de scrutin majoritaire, s'ajoute la montée d'une contestation radicale incarnée par le Mouvement militant mauricien (MMM).

Fondé en 1969 par un groupe de jeunes étudiants révolutionnaires dont le Franco-Mauricien Paul Bérenger, cette formation conteste la politique du « compromis communaliste » du Parti travailliste (PTR) et du Parti mauricien social-démocrate (PMSD), au sein du gouvernement national.

« Enn sel lepep enn sel nasyon » (« un seul peuple, une seule nation »), telle est la devise des fondateurs du MMM qui privilégient la lutte des classes plutôt que celle des races.

Soutenu par les syndicats, le MMM appelle à des grèves, paralysant la vie économique. Ses leaders sont arrêtés dans le cadre de l'état urgence.

Parallèlement, la situation économique du pays s'est aggravée, entraînant la montée du chômage et incitant de plus en de Mauriciens à émigrer.

En 1976, la coalition réunissant le PTR et le PMSD remporte les législatives et le Premier ministre Ramgoolam est reconduit à la tête de l'exécutif. L'état d'urgence est levé en 1978.

11 juin 1982 : Alternance politique. Avec la victoire du MMM aux législatives, on assiste à la première alternance à la tête de l'Etat. Anerood Jugnauth est le nouveau Premier ministre.

Cette transition démocratique pacifique, sur fond d'une vie politique dynamique, ponctuée d'élections libres et régulières, est devenue la marque de fabrique de l'île Maurice indépendante. Rappelons qu'en termes de gouvernance, l'indice Ibrahim pour la gouvernance dans les pays africains classe l'île 1re du continent.

1984-1988 : Boom économique. Ce sont les années du boom économique, avec un taux de croissance caracolant autour de 7%.

Les économistes parlent de « miracle économique mauricien » qui dément les prédictions du prix Nobel de l'Economie britannique James Meade condamnant l'île à un avenir sombre. Le développement économique mauricien est d'autant plus miraculeux qu'à l'indépendance, Maurice comptait parmi les pays les plus pauvres de la planète.

Les économistes pointaient du doigt alors ses nombreuses vulnérabilités : une économie agricole centrée sur la monoculture du sucre (92% du PIB), la croissance démographique forte, les tensions ethniques et le chômage élevé. Dans ce contexte, le miracle mauricien s'explique par la diversification de l'économie du pays.

Elle s'est d'abord industrialisée, en développant notamment le secteur textile, avant de promouvoir le secteur tertiaire avec le tourisme et la création de la zone franche inspirée du modèle taïwanais.

Cette stratégie de diversification de l'économie s'est poursuivie dans les années 2000 avec l'expansion du secteur des services financiers et l'émergence des industries de l'information et de la communication.

Ce développement n'aurait pas été possible sans l'accent mis sur les ressources humaines à travers l'éducation des citoyens. L'éducation gratuite a été introduite dans les années 1970 et l'éducation primaire a été rendue obligatoire dans les années 1990.

12 mars 1992 : De la monarchie à la république. Sous l'égide du gouvernement socialiste mauricien dirigé par Anerood Jugnauth, l'île Maurice rompt ses dernières amarres avec la couronne britannique et devient une république, tout en restant membre du Commonwealth.

Le gouverneur-général est remplacé par le président qui jouit de pouvoirs restreints selon la Constitution. Dans cette démocratie parlementaire de type britannique, l'exécutif dirigé par le Premier ministre détient le réel pouvoir décisionnel.

Octobre 1993 : Pilier de la Francophonie. Depuis le Sommet de la Francophonie de 1993 qui s'est tenu à Grand-Baie, Maurice est aussi membre de l'organisation internationale de la Francophonie. C'est un pays plurilingue. Même si la Constitution mauricienne ne désigne pas de langue officielle, l'anglais y a acquis ce statut de manière coutumière.

L'anglais coexiste avec le français parlé par 73% de la population et le créole qui est la langue de communication courante.

L'enseignement se fait en créole et en anglais, mais le français est une matière obligatoire aux niveaux primaire et secondaire. Grâce à la vitalité de sa littérature en français, Maurice s'est imposé comme un pilier de la francophonie dans l'océan Indien.

21 février 1999 : L'unité nationale vole en éclats. Cette année, l'île Maurice connaît une des périodes les plus tourmentées de son histoire avec des émeutes intercommunautaires provoquées par l'annonce de la mort en prison du chanteur d'origine créole Kaya, de son vrai nom Joseph Reginald Topize.

Incarcéré pour avoir fumé du cannabis sur scène pendant l'un de ces concerts, Kaya est retrouvé mort dans sa cellule, baignant dans son sang et le crâne ouvert.

Dès l'annonce de la mort de leur idole, les jeunes de la communauté créole descendent dans la rue pour en découdre avec la police et s'en prennent aux cités ouvrières à forte majorité indienne. Des quatre grandes communautés de Maurice (indienne, blanche, chinoise et créole), les créoles sont sans doute les plus défavorisés.

Les émeutes, les affrontements et les pillages qui se déroulent sur plusieurs jours ont cristallisé les clivages communautaires que la politique de « vivre ensemble » tant vantée par les dirigeants de l'île arc-en-ciel n'a pas réussi à réduire.

10 décembre 2014 : En attendant le deuxième miracle économique. L'opposition réunissant les socialistes et les centristes crée la surprise en remportant très largement les élections législatives face à l'alliance des deux plus grands partis historiques, le MMM de Paul Bérenger et le PTR dirigé par Navin Ramgoolam, fils du « père de la nation ».

Anerood Jugnauth, lui aussi un cacique de la vie politique mauricienne, est nommé Premier ministre. Ce dernier dont le nom est associé au miracle économique mauricien des années 1980 avait fait campagne en promettant un « deuxième miracle économique » qui tarde à se concrétiser, alors que l'économie mauricienne s'est nettement ralentie depuis la crise de 2008.

22 juin 2017 : Retour de la question des Chagos. Le vote à l'assemblée générale des Nations unie relance l'affaire de l'archipel des Chagos qui oppose depuis un demi-siècle l'île Maurice au Royaume-Uni. « La décolonisation de Maurice n'est pas complète », a déclaré le Premier ministre mauricien à la tribune des Nations unies.

Maurice revendique sa souveraineté sur cet archipel qui fait partie de son territoire historique, mais que son ancien colonisateur avait exclu du processus de la décolonisation en 1968. Les Anglais avaient loué aux Américains l'atoll de Diego Garcia qui appartient à l'archipel en souffrance.

Les autorités mauriciennes réclament la rétrocession des Chagos. Le vote en leur faveur aux Nations unies les autorise désormais à porter le dossier devant la Cour internationale de Justice pour arbitrage.

9 mars 2018 : Une affaire de corruption ô combien embarrassante. Critiquée pour avoir effectué des achats personnels sur une carte de crédit professionnelle, la présidente de l'île Maurice, Ameenah Garib-Fakim, a déclaré qu'elle allait démissionner de la présidence, après la cérémonie de l'anniversaire de l'indépendance.

Cette affaire embarrasse le gouvernement qui avait fait campagne pour l'élection de cette scientifique prestigieuse à la présidence. Elle remet sur le tapis la question de la corruption de la classe politique mauricienne.

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