20 Mars 2018

Burkina Faso: Procès du putsch manqué - La quadrature du cercle ?

Après plus de deux ans d'instruction, le procès du putsch manqué de septembre 2015 s'est ouvert le 27 février 2018 à Ouagadougou. Mais à peine lancé, il a été aussitôt suspendu et reporté sine die, les avocats de la défense ayant soulevé des vices de procédures qui les avaient amenés à quitter la salle.

Le principal grief portait sur la légalité de la nomination du président de l'instance judiciaire, qui était contestée par la défense, parce que n'ayant pas respecté le délai de publication de huit jours francs pour entrer en vigueur. Trois semaines après, retour en principe ce 21 mars à la salle d'audiences pour la reprise du procès. Mais 48 heures avant, les avocats de la défense sont encore sortis du bois pour dénoncer, à travers une conférence de presse, des anomalies non corrigées.

On attend de voir si les arguments de la défense vont nécessiter un nouveau renvoi

A les en croire, « le décret comporte toujours des erreurs. Ouédraogo Seydou ne peut pas venir nous dire qu'il est le président de la chambre de première instance, il est nommé clairement ici président de la chambre de jugement ... ». Par ailleurs, ils estiment que le ministre de la Justice, René Bagoro, est juge et partie en ce qu'il s'est constitué partie civile dans le dossier alors que les juges qui trancheront l'affaire ont été nommés sur sa proposition. C'est à se demander si on n'est pas là dans une quadrature du cercle, qui risque de porter un autre coup d'arrêt au procès.

En tout cas, une telle situation risque de laisser une fois de plus les Burkinabè sur leur faim, eux qui piaffent d'impatience de se retrouver dans le fond du dossier pour savoir les motivations profondes du Général Gilbert Diendéré à ramer à contre-courant de leur insurrection, laissant sur le carreau une quinzaine de macchabées et faisant de nombreux blessés, au sortir d'une folle semaine d'agitations.

En tout cas, la défense a d'ores et déjà annoncé la couleur. Et il y a lieu de croire que cette reprise du procès risque d'être aussi mouvementée qu'à l'ouverture où l'on avait assisté à une véritable passe d'armes entre les avocats des prévenus et le tribunal, avec la suite que l'on sait. Toutefois, l'on attend de voir si ces arguments de la défense vont peser dans la balance au point de nécessiter un nouveau renvoi du dossier. Là est toute la question.

Quoi qu'il en soit, malgré leur soif de justice, les Burkinabè ne doivent pas faire preuve de naïveté en croyant qu'un tel procès peut se passer comme un long fleuve tranquille. Et cela, eu égard non seulement à la qualité des prévenus parmi lesquels on compte de hautes personnalités dont deux Généraux d'armée, mais aussi au regard des lourdes peines encourues, au cas où leur culpabilité serait établie.

La défense est donc dans son rôle, d'user de tous les moyens de droit possibles pour tenter de sauver la tête de ses clients. En tout état de cause, même si le procès venait à être une fois de plus reporté, ce pourrait être un mal pour un bien, en ce qu'il permettrait de corriger les lacunes pour avancer, dans le but d'aboutir à un procès équitable.

Car, quoi qu'on dise, la Justice militaire joue sa crédibilité dans cette affaire. Elle qui a déjà fait l'objet de nombreuses critiques, devrait mettre un point d'honneur à ne plus prêter le flanc. Ironie du sort, c'est certains de ceux-là mêmes qui ont participé à la rédaction des textes du tribunal militaire, qui se battent aujourd'hui avec la dernière énergie pour bénéficier des conditions d'une justice équitable.

Diendéré et compagnie ne sont pas les plus à plaindre

Comme quoi, les premiers bénéficiaires de l'Etat de droit, ne sont pas forcément ceux qui se battent pour son avènement. Cela dit, personne, au Burkina, n'a intérêt dans un procès bâclé. D'autant qu'il est suivi bien au-delà des frontières du pays, en raison des ramifications supposées ou réelles du putsch. C'est pourquoi les Burkinabè doivent prendre leur mal en patience et laisser le procès se dérouler dans les règles de l'art.

C'est la réputation même du pays qui est en jeu. D'autant plus que ce combat est aussi celui du renforcement de la démocratie et de l'Etat de droit. Pourvu qu'au bout du compte, le droit soit dit et que justice soit rendue aux victimes et à leurs parents. Car, dans la passion des débats, certains ont tendance à trop vite oublier que ce coup d'Etat manqué n'a pas été qu'une simple prise en otage momentanée de l'Exécutif du pays, mais qu'il y a eu effusion de sang de victimes innocentes qui ne reviendront plus jamais à la vie.

De ce point de vue, Diendéré et compagnie ne sont pas les plus à plaindre. Car, eux au moins continuent de respirer l'air de la terre libre du pays des Hommes intègres, pendant que bien des victimes sont six pieds sous terre. C'est pourquoi ce procès doit être celui de l'exemple, pour que plus jamais, au Burkina Faso, personne ne s'avise de chercher à conquérir le pouvoir par des voies autres que celle des urnes, qui plus est, en marchant sur les cadavres de ses compatriotes.

Ce procès prendra le temps qu'il faut, mais au bout du compte, il faut que justice soit rendue. C'est en cela que le combat pour le changement n'aura pas été vain. En tous les cas, il est maintenant trop tard pour reculer. Le vin est tiré, il faut le boire.

Burkina Faso

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