2 Mai 2018

Burkina Faso: Frederic Guirma, ancien ambassadeur - « Si Roch Kaboré échoue, je ne vois pas de remplaçant »

interview

Maurice Chapelan a dit que "d'un certain âge, qui vient vite, la vieillesse c'est l'âge qu'on n'a pas encore". En rencontrant Frédéric Guirma, affectueusement appelé Son Excellence, un matin du mercredi 25 avril 2018, on ne pouvait imaginer que cet homme, qui devait fêter ses 87 ans le vendredi 27 avril dernier, avait toujours une mémoire d'éléphant.

Dans l'interview qu'il a nous accordée, il remémore des détails historiques sur la situation socio-politique du Burkina, pardon de la Haute-Volta pour être en phase avec lui et vous saurez pourquoi. Nous sommes allés à sa rencontre pour échanger autour des sujets d'actualité de l'heure, et nous avons appris avec lui que « la vie est un long poème que l'on écrit soi-même », selon Maxalexis. Lisez plutôt !

Le Pays : Que devient Frédéric Guirma ?

Frédéric Guirma (FG) : Il écrit tranquillement une histoire de notre pays, la Haute Volta, du temps des autochtones avant la fondation des Mossis jusqu'à nos jours. Je suis venu justement pour voir la publication de cette histoire avec une maison d'édition. Je suis là donc pour voir, avec elle, comment procéder à la publication de cet ouvrage d'histoire sur lequel je travaille depuis 1951 en m'informant auprès des gens du pays et en lisant tout ce que je peux trouver.

Et je vous assure que l'on y apprendra beaucoup de choses qu'on ne connaissait pas. J'essaye de situer l'histoire du pays chronologiquement par rapport à l'histoire de l'Afrique et par rapport à l'histoire du monde. J'essaye de montrer l'unicité de l'histoire de l'humanité et où nous les Africains, nous nous situons dans cette histoire unique. Parce que moi, je regarde l'histoire comme un tissu avec les fils de chênes et les fils de trame.

Alors, l'histoire de l'Afrique entre dans ces tissus-là et fait partie de l'histoire de l'humanité. C'est à cause de cela que je n'étais pas d'accord avec ceux qui ont critiqué le discours du président Sarkozy à Dakar. Il y en a qui avaient dit que Sarkozy a dit que l'Afrique n'a pas d'histoire. En fait, Sarkozy n'a jamais dit cela. Ils ont mal lu Sarkozy ou ils l'ont mal écouté ou bien ils ont trouvé l'occasion de se défouler. J'ai trouvé que c'était quand même philistin comme entreprise.

Sarkozy a dit exactement que l'Afrique n'est pas entrée assez dans l'histoire. Et ça, c'était profond. Le président Abdoulaye Wade s'était précipité, à l'époque, pour dire qu'avec nos anciens combattants qui sont allés faire la première et la deuxième guerre mondiale, nous avons fait l'histoire, nous avons contribué à l'histoire et que nous sommes entrés dans l'histoire. Et puis, il y a eu Mme Bah Konaré qui a rassemblé tous ces intellectuels pour écrire son fameux livre "Précis d'histoire" à l'intention de Sarkozy. Eh bien ! Ce qu'ils ont raconté, d'où ils l'ont appris ? C'est en lisant les Européens.

Ayant été archiviste, je n'ai jamais vu, par exemple, une pièce de monnaie dans le musée de l'IFAN provenant de l'ancien Mali ou de l'ancien Ghana. Pourquoi ? De même, qui a fondé Gao ? Ce n'étaient pas des Africains. Les fondateurs de Gao étaient des Juifs. Cela s'est passé avant même l'exode des Juifs d'Egypte, sous la conduite de Moïse. Depuis ce temps-là, les Juifs qui avaient fui justement l'esclavage du pharaon, qui étaient au Sud et qui étaient tombés sur le fleuve Niger et au-dessus, ont créé Gao. C'est à cause de cela que dans leur tradition, les Sonraï disent que leur Etat avait été fondé par les Benei Israël qui veut dire les fils d'Israël. L'histoire est donc complexe.

Alors, comment est titré votre ouvrage et à quand sa sortie ?

C'est titré : "Dans la trame de l'histoire" et on le trouvera sur le marché quand les travaux d'impression seront finis et si on s'entend avec l'éditeur.

Après votre défaite à la présidentielle de 1998, vous avez quitté la scène politique et le Burkina Faso. Pourquoi ?

Tout simplement pour ceci. D'abord, l'élection n'a pas été honnête. L'ODP/MT avait tout fait, à l'époque, pour que Ram Ouédraogo me batte en me mettant en troisième position avec un score de moins de 6%. Ce n'était pas vrai. Parce que Ram Ouédraogo ne pouvait pas me battre, ni à Ouagadougou ni dans certaines régions. Je connais les chiffres exacts qui avoisinaient les 20%. Cela m'a été communiqué par d'autres sources que je ne dévoilerai pas. C'est pour cela que les résultats ont été retardés, surtout ceux de Ouagadougou, pour pouvoir être manipulés par Simon Compaoré.

Donc, il n'y avait pas eu honnêteté entre l'ODP/MT et moi à l'époque.Ensuite, je m'étais présenté à cette élection, tout simplement parce que je trouvais que la classe politique se contredisait elle-même. Elle n'avait pas un but vraiment précis. Elle voulait ouvrir tout simplement une crise institutionnelle pour embarrasser Blaise Compaoré. Mais après, qu'est-ce qui allait se passer ? On allait mettre le pays en état de désordre total. Mais pour aboutir à quoi ? Qu'est-ce qu'ils avaient dans la tête ? Or, moi, je suis logique dans mes positions.

En 1987, après l'assassinat de Sankara, Blaise était en train d'installer son Front populaire et j'avais trouvé, à l'époque, que ce Front se campait déjà en parti unique puisqu'il était même dit dans ses statuts que les fonds de fonctionnement proviendraient du budget de l'Etat. Avez-vous déjà vu, quelque part, les fonds d'un parti politique tirés du budget de l'Etat ? Donc, à l'époque, j'avais écrit un document titré : "Pour la régénération nationale dans la réconciliation", qui avait été diffusé partout.

Dans ce document, je disais : "Ne vous y trompez pas. Cette Révolution de Sankara qui vient de se terminer dans le sang, aura des conséquences profondes, morales, éthiques, et tout. Même dans le domaine social, cela va complètement bouleverser les mentalités des gens." Et c'est arrivé, parce que nos aînés n'avaient jamais su associer les gens du peuple au processus de la construction de la démocratie au moment de l'indépendance. La preuve est que Maurice Yaméogo est revenu de Paris avec notre première Constitution. Il descend de l'avion et il dit : "L'indépendance, je vous l'amène dans ma serviette" ; et sa Constitution était dedans.

Si bien qu'en 1987, moi j'avais proposé de profiter de cette situation de choc, après l'assassinat de Sankara, pour associer les représentants du peuple réel, c'est-à-dire les chefs traditionnels, les petits commerçants, les paysans, etc., dans la reconstruction qui doit se faire en les convoquant avec les cadres - j'évite toujours le mot "élites" parce que nous avons des diplômés mais pas des élites - et politiciens - je dis "politiciens" parce qu'ils ne sont pas "politiques"- pour organiser les états généraux afin de reposer concrètement tous les problèmes qui impliquaient l'indépendance. Mais, évidemment, comme le Front populaire avait son ambition de parti unique, il n'avait pas voulu d'une telle chose.

Et même, j'ai envoyé les copies de ce document à tous les évêques de Haute Volta, parce que j'y préconisais que l'autorité religieuse la plus respectueuse trouve le président de cette organisation qui s'appellera les états généraux. En ce sens qu'on respectera, au moins, son autorité morale pour qu'on s'entende bien sur ce que nous voulons construire.

A l'époque, le Cardinal Zoungrana qui avait été échaudé par la Révolution, avait cru que j'étais un politicien qui voulait se servir des évêques pour pouvoir introduire et soutenir ma politique à moi. Il n'en avait pas tenu compte. Donc, cela a été complètement ignoré ici. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que j'avais un ami Béninois, l'ambassadeur Gratien Pognon, qui avait tenté de renverser Mathieu Kérékou par coup d'Etat avec Bob Denard, que j'ai rencontré à Bruxelles où il était réfugié politique comme moi et à qui j'ai remis une copie dudit document.

Quand il l'a lu, il est revenu me voir pour dire que ce document pouvait servir au Bénin. C'est ainsi qu'il l'a envoyé à tous les évêques ainsi qu'à tous ses camarades du pays. Un jour, j'ai reçu un coup de fil de l'ancien président Hubert Maga qui m'a appelé à son hôtel à Paris pour discuter de ce document. Après cet entretien, j'ai été invité pour une autre session de travail sur ce document avec le président Hamani Diori qui a, lui aussi, trouvé que ce serait la porte de sortie pour toute la région.

C'est après cela que Gratien m'a approché de nouveau pour me dire que dans le cas du Bénin, Kérékou n'accepterait pas les états généraux, mais de transformer cela en conférence nationale souveraine. Et cela a fait son œuvre au Bénin et dans d'autres pays africains. Comme nul n'est prophète chez soi, chez moi, personne ne savait que l'idée venait de Frédéric Guirma. Quand ils ont fini par la réclamer sous le Front populaire, eh bien, Blaise et l'ODP/MT en ont fait un forum.

Ce fut manipulé et le bas peuple, c'est-à-dire le peuple réel, n'a pas été associé. On a concocté la Constitution qui a permis l'installation du système Blaise Compaoré. Alors, comme tous les partis politiques étaient pressés d'aller aux élections, ils se sont mis d'accord pour cette Constitution et ils l'ont votée. Et dans cette Constitution, on n'a même pas défini la nature exacte de l'Etat. Il y a un article qui dit que le Faso est la forme républicaine de l'Etat. Si quelqu'un marche au soleil, il voit son ombre qui se projette sur le sol.

C'est sa forme, mais ce n'est pas la personne. Donc, ça ne veut rien dire quand on dit que le Faso est la forme républicaine de l'Etat. Mais qu'est-ce que l'Etat pour qu'il ait cette forme. On a presque fait du n'importe quoi avec la Constitution qui a abouti à la suppression de la Cour suprême, à la manipulation d'un tas de trucs et on a cogné le mur. Déjà en 1998, c'était cela qui avait fait que je m'étais présenté contre le Collectif qui voulait tout simplement bloquer Blaise Compaoré. J'ai dit non, ce n'était pas de cette façon qu'il fallait procéder. Comment j'ai financé ma campagne ? Bien, avec les moyens que l'Etat a donnés.

Mais pourquoi avez-vous décidé de vous dresser contre le Collectif ?

C'est parce que ce Collectif ne proposait rien. Mais moi, je proposais quelque chose.

Et c'était quoi ?

C'était de tout reprendre à zéro. Et le Collectif ne voyait que la personne de Blaise Compaoré qu'il voulait gêner afin qu'il ne puisse pas avoir un candidat en face de lui. Ce qui allait plonger le pays dans une crise institutionnelle. C'est pour ça que je n'étais pas d'accord. Et comme ils étaient étonnés de voir que je me présentais, il fallait me discréditer. D'où toutes ces histoires racontant que Blaise a acheté Frédéric Guirma pour ne pas se présenter seul. Ce n'est pas du tout vrai.

Et les hostilités étaient telles que la classe politique n'écoutait pas mes discours ou les écoutait mal. Mais le petit peuple écoutait bien mes discours si bien que le 13 décembre 1998, quand la nouvelle est tombée que Norbert Zongo a été assassiné, il faut l'avouer, les gens ont été encore pour Frédéric Guirma que pour tout autre. Je ne pouvais pas sortir sans qu'il y ait des gens dans la rue pour scanner "Excellence ! Excellence".

Les étudiants m'ont même un jour assailli en scandant : "Excellence président ! Excellence président ! ». Je me suis dépêché de filer dans ma voiture et repartir. Les gens de l'ODP/MT ont remarqué justement cette popularité réelle qui n'est pas du tout conforme à ce qu'eux, ils avaient prétendu. C'est pour cela qu'ils ont tenu absolument à ce que je fasse partie de ce gouvernement de large ouverture. Or, même un gouvernement d'union nationale, ça ne se fait pas n'importe comment, juste pour avoir des postes.

L'Allemagne a mis six mois après les élections législatives pour pouvoir mettre en place son actuel gouvernement. Pourquoi ? Parce qu'un gouvernement d'union, c'est un gouvernement où chacun apporte un bout de son programme. Ici, un gouvernement d'union, c'est un gouvernement où on accorde des postes ou des strapontins aux chefs de l'opposition comme si on leur disait "asseyez-vous dedans, mangez et taisez-vous." Et c'est le programme du parti majoritaire qui marche. Et eux, leurs idées dans tout ça ?

J'ai dit que moi, je ne peux pas entrer dans un gouvernement sans y pouvoir apporter mes idées ; ce serait trahir le peuple. Et en plus de cela, j'ai dit que tant que l'Etat ne me rendrait pas justice sur le contentieux que j'ai avec lui depuis 1963, je ne rentrerais pas dans le gouvernement. Blaise Compaoré avait commencé à régler ce contentieux. A la suite de ce refus-là, on avait arrêté totalement son règlement et on a commencé maintenant à me chercher des ennuis, prétendant que j'ai volé l'argent de mon parti, un parti où personne même ne cotisait.

Il est arrivé même que la presse se permette d'interviewer avec condescendance et plaisir Yamba Sommanda et tout le reste qui faisaient des déclarations à feu sans savoir pourquoi Yamba Sommanda était fâché contre moi. Compte tenu de tout cela, et comme je connais les régimes, on peut me faire agresser une nuit, quelque part ou bien chez moi, et dire que ce sont des bandits qui l'ont fait comme on l'a fait au juge Nébié. Alors, je sentais la menace venir, et finalement, me fiant à mon instinct, sans ne rien dire à personne, je suis parti.

Mais Excellence, en quoi êtes-vous un réfugié politique ?

J'étais réfugié politique en France pendant la période de la Révolution de Thomas Sankara. On en voulait à ma vie.

Pourquoi ?

Parce que tout simplement j'étais contre le régime qui s'installait. J'avais écrit un article cinglant en mi-février 1983, pour répondre à des tracts anonymes qui m'attaquaient. J'avais publié cet article dans L'Observateur, avec le titre : "Non au terrorisme intellectuel". J'ai dit de ne pas terroriser les intellectuels à se taire. Et j'avais commencé à décortiquer la nature de ceux qui se disaient révolutionnaires. L'article est paru quand Sankara était en Libye et quelques jours après son retour, je reçois un soir deux gendarmes avec une note où c'est écrit qu'ils sont priés de s'assurer de ma personne et de m'arrêter pour raison d'Etat. On est allé m'enfermer à la gendarmerie. Et là-dessus, on est allé aussi arrêter Joseph Ouédraogo ainsi qu'un de nos amis commerçants, François Kaboré, qui ne faisait pas la politique.

C'est peut-être que vous étiez un réactionnaire... .

Effectivement, j'étais un réactionnaire et je réagissais contre leur révolution. C'était une bonne réaction.

Dans la même veine, pourquoi cet attachement à l'appellation voltaïque ?

C'est viscéral. C'est patriotique. Je suis né Voltaïque en 1931, avant la suppression de la Haute Volta en 1932. J'ai vécu Voltaïque. En 1935, mon père a été affecté en Côte d'Ivoire et tout petit, j'ai vu la misère de nos compatriotes là-bas. Et depuis ce temps-là, j'avais la nostalgie de la Haute-Volta. J'ai suivi ainsi la naissance du mouvement dont mon père faisait partie, qui a finalement amené à la création de l'union voltaïque pour la reconstitution de la Haute-Volta. Et puis, la Haute-Volta, ce n'est pas un nom vulgaire comme les gens le croient.

Expliquez-nous le sens profond de ce nom alors !

La Haute-Volta veut dire tout simplement la partie haute des voltas qui sont les fleuves et les deux rivières affluentes aux fleuves. Nous avons pris ce nom géographique parce qu'on ne pouvait trouver mieux un nom qui puisse unir toutes les populations qui allaient en faire partie.

On ne pouvait pas prendre Oubritinga qui était pour le royaume de Ouagadougou, ni Yatenga qui était pour le royaume de Ouahigouya, ni le Gouiriko qui était pour le royaume des Bobo-Dioula de Bobo-Dioulasso, ni le Liptako qui était pour le royaume des Peulh au Nord. On ne pouvait pas non plus prendre le Guilgochi qui était pour le royaume peulh de Djibo ni les Abarimas qui étaient pour les Gourounsi. Alors, ces populations avaient le même bouillon de cultures, les mêmes origines et vivaient sur les hauts-bassins de ces fleuves et de ces rivières.

C'est pour cela que la France avait choisi le nom Haute-Volta. Et c'est neutre. On avait tellement désiré être une colonie à part que tout de suite, les gens se sont trouvé une identité moderne dans le nom Volta et Voltaïque. Ce fut conquis aussi par le sang. En 1914, quand la guerre a éclaté dans la vallée de la Volta noire que vous appelez maintenant le Mouhoun, il y avait les populations Marka et les Bobo. Je souligne d'ailleurs que les Bobo s'appellent en réalité les Bwamu. Ce sont les Dioula qui les ont surnommé Bobo qui veut dire les taciturnes. Les Marka qui étaient musulmans, sont en fait des Sarakolé de l'ancien empire du Ghana, qui étaient venus s'installer là-bas... .

Vous dites que le nom Haute-Volta a été attribué par la France alors que les noms Burkina Faso, Mouhoun, etc., viennent de nous et reflètent mieux notre identité, n'est-ce pas ?

Ça n'a aucune identité du tout. C'est parfaitement ridicule. Ça nous sort justement de la trame de l'histoire moderne où nous étions rentrés.

En Afrique, beaucoup de pays ont changé de nom. Il y a le Ghana et la RDC pour ne citer que ces deux. Mais vous voulez dire que la révolution a mal fait en changeant le nom de notre pays ?

J'explique, dans mon livre, pourquoi Kwame N'Krumah a pris le nom Ghana. Mais en ce qui concerne le Zaïre, ce fut une catastrophe car ils n'ont pas réussi à réunir ce qu'on appelle les Zaïrois. Regardez ce qui se passe là-bas aujourd'hui. Quand j'étais ambassadeur à l'ONU, mon idée était que le Congo belge n'était pas mûr pour l'indépendance. Il fallait le mettre sous tutelle de l'ONU pendant un certain temps, afin de donner le temps à ses cadres de monter et de se responsabiliser. Patrice Lumumba était immature. On le considérait comme un héros, mais il était immature.

Je l'ai connu quand j'étais à l'ONU. Il s'est laissé embarquer par les Kwame N'Krumah, Modibo Keïta, Sékou Touré que je connais très bien aussi. Ils auraient pu dire à Lumumba qu'on ne se bat pas contre un lion en lui tirant la queue. C'est ce que j'ai conseillé au Namibien Sam Nujoma et c'est comme cela que grâce à moi, il est devenu le premier président de la Namibie. Son parti avait été reconnu par l'ONU comme le seul qui représentait la Namibie. En plus, c'est moi qui ai fait donner le nom Namibie à ce pays qui s'appelait l'Afrique du Sud-Ouest, africain qui était dominé par l'Afrique du Sud. En tant que secrétaire du comité de l'Afrique du Sud-Ouest pour enlever la domination juridique de l'Afrique du Sud, j'avais trouvé que donner ce nom-là convenait. Mais ça, c'est une autre histoire.

Parlons d'une autre histoire alors. Vous avez connu, de votre vivant, deux insurrections. Celle de janvier 1966 et celle d'octobre 2014. Quelles sont les similitudes ?Quels sont les acquis dans l'évolution politique du pays ? Et quels sont les regrets ?

Il y a beaucoup de similitudes. La révolution de janvier 1966 était une vraie insurrection. C'était le peuple et les travailleurs qui se révoltaient contre la gabegie de Maurice Yaméogo qui avait fini par amener à une impasse budgétaire qu'on a voulu leur faire payer par des diminutions de salaires allant jusqu'à 20%. Le peuple ne voulait pas de ces diminutions de salaires et Maurice Yaméogo s'était entêté. Ça s'est donc terminé par ce que vous savez.

Alors, regardez bien ce que j'appellerai le casus belli contre Maurice. C'était le refus de la diminution des salaires. Maurice ayant été renversé, qu'est-ce qu'il fallait faire ? Il fallait voir comment rétablir la situation. Et si nous avions des élites à l'époque, Joseph Ki-Zerbo n'aurait pas fait passer en avant l'intérêt de son parti qui ne représentait rien, pour accaparer l'affaire au profit de son parti. Il y a aussi les partis marxistes ainsi que les syndicats marxistes comme la CGT, qui se sont approprié la chose, criant l'armée au pouvoir.

Il ne s'est pas non plus trouvé dans le RDA des gens intelligents pour comprendre que leurs querelles personnelles ne comptaient plus et qu'il fallait voir comment rétablir une situation d'abord. Ce qui fait que la révolution a été confisquée par les syndicats et par les partis gauchistes, le MLN et surtout par des groupuscules marxistes que le MLN avait déjà clonés et continuait de cloner comme le PAI.

Le peuple s'est donc retrouvé comme devant chocolat. Et quand les militaires se sont installés, ils nous ont infligé la garangose, un régime encore beaucoup plus sévère que ce que Maurice voulait faire. Ce qui a été donc la cause de la guerre contre Maurice, c'est ce qui a été appliqué en réalité. Il reste quand même quelque chose dans le cœur. Avant de parler d'octobre 2014, il y a eu la prise du pouvoir par le CNR qui a été le premier coup d'Etat le plus sanglant du pays. On a menti que c'était le peuple qui s'était révolté. C'est justement ce mensonge qui a fondé ce qui a été le destin de Sankara.

D'ailleurs, Sankara était-il ce héros militaire dont on parlait ? Au premier conflit avec le Mali, il a plutôt été un criminel de guerre terrible en faisant massacrer tout un village alors qu'il n'y avait qu'un seul soldat malien. Concernant maintenant octobre 2014, le casus belli contre Blaise Compaoré était la Constitution qu'il voulait changer à sa manière pour pouvoir perdurer et transmettre la chose à son petit frère et le peuple a dit non. Mais par-dessus cela, encore des groupuscules politiciens cadres se sont mêlés et ils ont confisqué au peuple sa révolution.

Et ils en ont fait une révolution de palais qui n'est pas une vraie révolution. Non seulement ils ont confisqué au peuple sa révolution, mais une fois Blaise écarté, ce sont les mêmes qui continuaient de gouverner. Depuis le premier coup de Sankara en novembre 1982, ce sont les mêmes, les groupuscules communistes

Mais en 1982, c'est Jean-Baptiste Ouédraogo qui était au pouvoir...

Jean-Baptiste Ouédraogo était le président intérimaire mais quand le moment est venu, on l'a éjecté.

Quelle lecture faites-vous aujourd'hui de la gouvernance du président Kaboré ?

Je ne me prononcerai pas là-dessus. Je me contente de lire ce que je lis, d'entendre ce que j'entends et je dis qu'il n'y a pas de fumée sans feu. C'est tout. Je constate beaucoup de choses. Si on pouvait parler franchement, Kaboré et moi, je sais ce que je lui dirais. C'est le fils de mon ami et collègue instituteur, Bila Kaboré.

Son père et moi avons été de très bons amis et collègues. Alors, je n'ai pas intérêt à ce qu'il échoue. Et surtout si Roch Kaboré échoue, je ne vois pas de remplaçant. Parce que tout le reste là, il n'y a pas un seul, d'après moi, qui puisse vraiment prendre la chose pour que ce soit comme ce devrait être. Et tout cela, au lieu de voir quel était le casus belli, ce qui était la cause de la guerre contre Blaise, c'est-à-dire le refus de voir changer la Constitution pour réécrire une Constitution qui aille sitôt que Blaise est parti, tout de suite, on a fourré l'affaire de Sankara dedans pour faire de la démagogie. Justice pour Sankara d'accord, mais ce n'était pas ça la priorité.

L'affaire Sankara n'était pas le souci du peuple. Et j'ai été scandalisé que même votre président intérimaire, Michel Kafando, quand il a été nommé de la façon que chacun sait, a eu l'idée d'écrire une lettre à Madame Sankara pour lui dire de venir assister à son intronisation. Pourquoi ? Voyez-vous, on mélange les serviettes et les torchons dans ce pays-là. C'est suivant ce que chacun espère en retirer. C'est ainsi que quand Isaac Zida est revenu et d'ailleurs dans l'interview que je vous avais accordée après ces événements, je vous avais bien dit qu'il suffisait de l'écouter parler quand une question l'embarrasse. Il disait qu'il partait consulter la hiérarchie.

Donc, il y avait une hiérarchie. Ce qui veut dire qu'il y a eu un marché de dupes quelque part. Et de fait, on s'aperçoit aujourd'hui que Zida a été un goinfre avec ses terrains à Ouaga 2000, les sommes qu'il a détournées ou qu'on dit qu'il a détournées et qui font des histoires à sa femme maintenant au Canada et lui-même.

Justement, avant la révolution, il y avait des organisations qui parlaient de justice pour les crimes économiques. Aujourd'hui, on n'en parle plus. Par contre, c'est la Constitution qui préoccupe, et ce sont les mêmes qui avaient écrit la première Constitution, qui sont en train d'écrire la deuxième Constitution de la même manière, en une espèce de demi-forum en consultant ici et là, mais le peuple réel n'est pas associé pour une pédagogie politique de la conscience politique.

On s'apprête justement à adopter une nouvelle Constitution. D'aucuns n'en voient pas la nécessité. Quel est votre avis ?

Une nouvelle Constitution est nécessaire. Cela aurait dû même se faire avant l'élection du président Kaboré. Et c'est ce que j'avais espéré. Mais le gouvernement transitoire qu'on a installé, était plutôt un gouvernement de pillards, ce n'était pas son problème. Et on s'en aperçoit aujourd'hui. L'autre qui se fait nommer Général, c'est-à-dire le plus gradé de l'armée voltaïque, et puis pendant qu'on est en combat avec les jihadistes, il fuit pour aller au Canada.

Quelle est votre opinion par rapport à son mode d'adoption : voie parlementaire ou voie référendaire ?

C'est encore le marché de dupes que l'on veut faire en voulant l'adopter par la voie parlementaire, quand on connaît la coloration politique actuelle du parlement. Au lieu de passer par une constituante avec l'association du peuple réel pour concevoir et écrire cette Constitution et qu'on explique aux populations ce que c'est qu'une Constitution, c'est comme si on leur disait de laisser qu'on fasse le travail pour lui que les députés vont adopter. Ça ne marchera pas.

Avez-vous des rapports particuliers avec les acteurs du régime en place ?

Pas du tout. Je sais seulement que j'ai demandé une audience avec le président et j'attends.

En tant qu'ancien ambassadeur, quelle appréciation faites-vous de la diplomatie burkinabè ?

Ayant été le premier diplomate du pays, après un stage en règle au Quai d'Orsay avant même l'indépendance de notre pays, ayant été consul de France et de la communauté à Koumassi, au Ghana, en plus de ce que j'ai appris par moi-même, je pense que la diplomatie, dans notre pays en ce moment, consiste en un remplissage de trous. On a d'abord cassé le système du ministère des affaires étrangères depuis la chute de Maurice Yaméogo. Le MLN a empêché de former des diplomates de carrière et de profession. On a tripatouillé dans les cadres des Affaires étrangères pour pouvoir placer des gens. C'est dommage.

De façon générale, comment jugez-vous la vie politique burkinabè de ces dernières années, vous qui avez toujours été un observateur à la fois proche et lointain de cette vie politique de votre pays?

Elle est nulle et désespérante. La preuve, j'ai été profondément choqué par la prestation des étudiants lors du discours de Macron dans votre université, ici. Si c'était nos meilleurs étudiants, c'est que nous n'avons pas d'avenir et la génération Sankara est vraiment une génération catastrophique. Comment rattraper tout cela ? C'est ce qui me préoccupe, c'est pourquoi j'écris tous ces livres.

Comment peut-on, selon vous, lutter contre le terrorisme ?

Il faut d'abord la prise de conscience des gens surtout. parce que ce que les terroristes font, ce n'est pas de l'islam. Ceux qui connaissent l'islam, savent très bien que le prophète Mohamet, que son nom soit béni, a été contre de telles pratiques.

Que pensez-vous de la problématique du 3e mandat qui fait toujours des malheurs en Afrique ?

Le fondateur de votre journal a, dans son livre, cité le cas des Etats-Unis pour la question des alternances. Historiquement, George Washington avait été tellement un bon président, efficace qu'on avait voulu lui donner un troisième mandat et même certains militaires avaient proposé qu'on le fasse roi.

Mais George Washington a dit que s'il acceptait tout ça, c'est qu'il ne croyait pas en la capacité de son peuple d'avoir des enfants meilleurs que lui. Il a donc refusé et après son deuxième mandat, il est parti. Et c'était devenu une tradition aux Etats-Unis où les mandats se limitaient à deux jusqu'à Franklin Roosevelt juste avant la guerre. Vers la fin de son deuxième mandat, la guerre a éclaté et il était tellement excellent que les Américains ont dit qu'on ne changeait pas de cheval au milieu du gué. Ils l'ont donc obligé à faire un troisième mandat, puis un quatrième au cours duquel il est mort. C'est son vice-président Truman qui a terminé le mandat.

C'est à partir de là que le Congrès a fixé à deux le nombre de mandats. Maintenant pourquoi des mandats à vie en Afrique ? Comme Houphouët l'avait dit, en Afrique, il n'y a pas d'ancien chef. Un chef reste à vie. Il y a donc là déjà une tare culturelle africaine. En Afrique, chaque chef de l'Etat s'installe avec la mentalité de sa tribu avec son concept des choses, son ethnie et puis, il s'entoure ensuite de ses gens qui constituent des groupes de pression. S'il part, tous ces gens-là tombent. La preuve, quand Edouardo Santos est parti, on a cassé les pattes à sa fille qui s'occupait du pétrole et d'autres qu'on est en train de déssouper, comme le disent les Haïtiens. Mais je suis contre les mandats à vie.

Que pensez-vous de la presse burkinabè par laquelle vous vous informez aussi ?

Je lis. Mais je dois dire que je suis très impressionné par la place que « Le Pays » a réussi à se tailler dans le pays. J'admire beaucoup Le Pays et ses collaborateurs. Quand RFI fait la revue de la presse africaine, elle cite rarement les journaux des autres pays, ce sont toujours les journaux voltaïques comme « Le Pays » et L'Observateur. Et ce que RFI cite, ce sont des écrits qui ont beaucoup de profondeur et de consistance que j'apprécie.

Quand comptez-vous rentrer définitivement au Burkina ?

Je rentrerai définitivement quand l'Etat m'aura réglé mon contentieux parce qu'en ce moment, j'aurai beaucoup de choses à faire ici.

Quel est donc ce contentieux ?

Ce contentieux dure depuis 1963. C'est concernant ma situation administrative. Il s'agit d'un licenciement abusif, arbitraire, odieux, crapuleux et ingrat. Le dossier est au HCRUN et j'attends qu'on me le règle parce que moi aussi, j'ai des enfants et même des petits- enfants. C'est ça tout mon problème avec l'Etat. On reconnaît bien mon bon droit mais comme ça dure, l'Etat me doit tellement qu'on prétend qu'il n'a pas d'argent pour me donner ce qu'il me doit. C'est ma faute ça ? Mais si c'est quelqu'un qui devait tant à l'Etat, la personne allait payer ou on lui confisque tout. Pourquoi on fait ça à moi Frédéric Guirma ?

Carte de visite

Frédéric Guirma, des archives aux arcanes de la diplomatie

J'ai longtemps été dans les milieux syndicaux avec Joseph Ouédraogo qui a été le fondateur du tout premier syndicat de Ouagadougou en 1950 quand j'avais 19 ans. Nous avions créé ensemble le conseil de la jeunesse de la Haute Volta que nous avions affilié au Conseil de la jeunesse de l'union française dont le secrétaire général s'appelait Rémy Montagne. Lequel était affilié à l'Assemblée mondiale de la jeunesse.

Grâce à mes affiliations, j'ai reçu beaucoup de documentations venant non seulement des syndicats chrétiens internationaux, la Confédération internationale des syndicats chrétiens mais aussi de la Confédération française des syndicats chrétiens à laquelle nous étions affiliés et aussi du Conseil de la jeunesse de l'Union française tout comme du conseil mondial de la jeunesse. Et même la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique qui était communiste nous envoyait sa documentation.

Les autres ne lisaient pas, ils préféraient aller boire leur bière après le travail. Moi, je passais mon temps à dévorer les documents en même temps que je continuais mes études pour le BEPC, le baccalauréat en tant que candidat libre. Plus tard, j'ai continué en histoire. Je n'ai jamais posé mes fesses sur les bancs d'une université française. J'ai fait ma maîtrise en histoire à l'université des élites à Los Angeles. Pour mieux préparer mes examens, j'ai étudié l'anglais tout seul ainsi que l'espagnol plus tard.

Lorsqu'en 1959, le général De Gaulle a proposé aux Africains membres de la communauté franco-africaine de les associer à la diplomatie commune assurée par la France en envoyant des éléments de leur pays au Quai d'Orsay, c'est en ce moment que Maurice Yaméogo qui était mon adjoint dans le syndicat et qui savait que j'étais très curieux et bien au fait de tout ce qui se passait dans le monde, m'a proposé. Il faut dire que professionnellement, après avoir été instituteur adjoint en 1951, je suis devenu bibliothécaire, en 1952, à l'institut français d'Afrique noire (IFAN).

C'est moi qui ai monté le fonds de bibliothèque, les fichiers auteurs et matériels, qui sert maintenant au CNRST. C'est en étant bibliothécaire que je recevais des journaux qui m'apprenaient ce qui se passait en Afrique et dans le monde. En fait, moi, je n'ai jamais été un homme politique. J'ai plutôt été un syndicaliste qui dérangeait quand même les hommes politiques parce que j'étais plein d'idées. Et eux, ils étaient préoccupés par leur place à préserver. On m'a mal vu, on a cru que j'étais un homme politique.

En fait, j'ai refusé plusieurs fois les postes de ministre, de député et tout, justement pour ne pas laisser tomber le syndicat à des moments cruciaux comme, par exemple, en 1959 où il s'agissait de savoir si on faisait l'unité syndicale ou pas qui allait aboutir au parti unique. Les gens ne le savent pas mais c'est grâce à notre syndicat appelé plus tard la CATC et devenu après la CNTB que le parti unique n'a jamais été instauré ici. Les gens pensent que c'est le fait des politiciens alors qu'ils étaient tous d'accord pour le parti unique y compris Joseph Ki-Zerbo.

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