16 Mai 2018

Afrique du Sud: «Mandela et les autres», des paroles historiques mises en lumière à Cannes

interview

Même les co-accusés de Nelson Mandela qui ont contribué à cet excellent documentaire réalisé par Nicolas Champeaux et Gilles Porte, n'avaient jusque-là jamais écouté ces 256 heures d'enregistrements sonores récemment restaurés.

« The State against Mandela and the others » (L'Etat contre Mandela et les autres) a été présenté en séance spéciale au Festival de Cannes. À partir d'interviews exclusives avec les anciens co-accusés, d'archives inédites et une création de dessins animés très originaux, il documente le fameux procès Rivonia, organisé à Pretoria entre octobre 1963 et juin 1964. Ce dernier n'a pas été filmé et s'est soldé par une phrase historique de Nelson Mandela (« c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir ») et une peine d'emprisonnement à vie pour tous les accusés. Entretien avec les deux réalisateurs français.

RFI : En 24 heures, deux films très différents présentés au Festival de Cannes ont dénoncé le racisme et ont été très acclamés par le public : BlacKKKlansman de Spike Lee, en lice pour la Palme d'or, et votre documentaire The State against Mandela and the others. Comment avez-vous vécu votre première ?

Nicolas Champeaux : À la fin de la projection du film, le public dans la salle nous a réservé une standing ovation d'une dizaine de minutes. C'était très émouvant. Le public était très ému de voir qu'il y avait dans la salle deux protagonistes du film dont Andrew Mlangeni, 93 ans, un co-accusé de Nelson Mandela qui a passé 26 années de sa vie en prison. Il nous a fait l'honneur de venir à Cannes pour la première mondiale de ce film. Déjà lors des projections de travail, on avait constaté que le film ne laisse pas les gens indifférents.

Nelson Mandela et le procès Rivonia des années 1960 ont été déjà très souvent évoqués. Qu'est-ce que votre documentaire d'une durée de 1h45 apporte de nouveau ?

Gilles Porte : Déjà, le film apporte des visages sur des gens que personne ne connaît. En tout cas, moi, je ne les connaissais pas. Par exemple, derrière Mandela, il y avait tout un collectif, notamment tous ces gens qui avaient vécu un quart de siècle en prison, parce qu'ils se sont battus pour la même cause que Nelson Mandela. J'ai également appris que ce procès a été mené avec une intelligence rare - de la part des avocats, mais surtout de la part des accusés qui ont décidé eux-mêmes de la manière dont ils allaient mener ce procès. Ce film parle d'une manière de se défendre. Surtout, c'est un film qui parle d'aliénation, de résistance, de résilience et d'engagement. Et cela dépasse largement le cas de l'Afrique du Sud.

Dans votre film, vous soulignez donc surtout la deuxième moitié du titre The State against Mandela and the others. Est-ce que c'est une façon de dire que l'histoire a retenu à tort pratiquement uniquement l'orateur charismatique Nelson Mandela, mais oublié les autres - et surtout la diversité des autres (dont Ahmed Kathrada, fils d'immigrés indiens; Andrew Mlangeni, ancien militant politique anti-apartheid; Denis Goldberg, Blanc sud-africain chargé de fabriquer les armes pour l'ANC; Walter Sisulu, militant de l'ANC... ) ?

Nicolas Champeaux : C'est Nelson Mandela qui a pris la lumière. Je crois que cela correspondait à une idée de son organisation souhaitant que le mouvement anti-apartheid ait un visage, un porte-drapeau, un chef, un interlocuteur unique. D'ailleurs, quand le pouvoir a décidé de libérer Mandela et les autres, il a organisé 40 réunions secrètes avec Nelson Mandela. Parce qu'on ne peut pas négocier avec 30 leaders différents, il faut bien un chef. Donc, l'organisation s'est choisi un chef et ce chef-là était Nelson Mandela. Pour cela, le collectif des accusés a confié à Nelson Mandela le soin de lire un discours de politique générale pendant le procès, un discours qui avait duré 3h30. Et ce discours historique pendant lequel il avait dit qu'il est prêt à mourir pour la cause, il l'a lu au nom du collectif.

Donc, je ne dirais pas que l'histoire a retenu à tort la figure de Nelson Mandela, mais, de fait, par le charisme et le talent d'orateur de Mandela, les autres sont longtemps restés dans l'ombre, alors qu'ils ont eu la même intelligence de la situation que lui, alors qu'ils ont fait autant de sacrifices que lui et le même nombre d'années de prison que lui. Ces gens sont des Blancs, des Indiens, des Noirs, avec des parcours personnels, avec des enfants qui ont eux aussi souffert de ces sacrifices-là. Gilles Porte et moi, nous avons pensé que ces gens - alors qu'ils sont bientôt à la fin de leur vie - méritaient qu'on leur rende un hommage à la hauteur de leurs engagements et de leurs sacrifices.

Le film commence avec un écran noir et le crépitement des enregistrements sonores en voix off. Après, il y a aussi des passages en dessin animé où il n'y a ni paroles ni sous-titres. On pourrait dire que vous avez pratiquement accompli l'idéal du cinéma de Jean-Luc Godard en travaillant et valorisant séparément l'image et le son. Quel était le but de ce pari esthétique et émotionnel ?

Gilles Porte : On n'a pas pensé à Godard quand on a fait cela. Même si j'ai beaucoup de respect pour Godard. On s'est dit : comment raconter cette histoire avec des images et des sons ? Mais, il y a aussi beaucoup de silence dans le film. Il y a des paroles, mais aussi des absences de paroles et parfois même une absence de musique. Ce qui a construit notre film, ce sont les archives sonores. Elles ont délimité la colonne vertébrale du projet. Sinon, on a suivi la dramaturgie du procès, on n'a rien inventé. Pour écouter des choses qui sont parfois assez denses par rapport à ce qui se dit, c'était important de ménager un espace dans le cerveau du spectateur - non pas pour vendre du Coca Cola, comme disait le directeur d'une chaîne de télévision, mais - pour qu'il puisse mieux recevoir des informations assez complexes sur ce qui se passe en Afrique du Sud. Pour cela, on a utilisé l'animation ou des dessins parfois très subtils, abstraits et énigmatiques, justement pour laisser la place à l'imaginaire. Ce matin, on avait rendez-vous avec un lycée, et beaucoup des élèves nous ont dits : parfois, pendant le film, j'ai fermé les yeux, non pas pour m'endormir, mais pour encore mieux écouter ce qui se disait. On a essayé de faire cela.

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