22 Mai 2018

Sénégal: Entretien avec le plasticien Soly Cissé - «Je viens de loin»

interview

Il dit lui-même de cette exposition, qui vient de s'achever, que c'est sa toute «première», en solo... en Off de la Biennale. Plusieurs dizaines d'œuvres, toutes signées Soly Cissé, et réalisées entre 2017 et 2018. Une exposition très justement intitulée «Curiosité», parce que certaines toiles jouent volontiers à cache-cache avec le public.

Dans cet entretien, où Soly Cissé vous dira entre autres pourquoi il a une préférence pour le Off du Dak'Art, le plasticien revient aussi sur le côté très «gai», très «coloré» de cette exposition : la «thérapie», pour un artiste qui « (vient) de loin», amputé qu'il a été de sa jambe gauche il y a quelques années, à la suite d'une infection nosocomiale.

Pourquoi une exposition en solo, en Off de la Biennale de Dakar ?

Je pense que c'est le moment même de montrer son travail dans l'intégralité, essayer de montrer les différentes séries du travail, et aussi évaluer le travail, à travers le regard critique du public, parce que le public est plus divers. Ce n'est pas uniquement un public sénégalais.

C'est plutôt international : il y a d'autres regards, d'autres gens, qui viennent d'autres horizons, donc je pense que c'est l'occasion de montrer son travail et d'être à l'écoute du public.

Vous avez une préférence pour le Off de la Biennale de Dakar ?

Oui, en fait, j'aime beaucoup le Off, depuis un bon moment, parce que je trouve qu'il y a beaucoup plus de liberté, et aussi tu as le choix de la thématique, tu as le choix du sujet, de l'espace, et souvent les expositions individuelles sont encore mieux, parce que tu peux choisir le lieu, la scénographie, tu as vraiment le choix sur beaucoup de choses.

Qu'est-ce qui se cache derrière «Curiosité», le titre de votre exposition?

«Curiosité», en fait, c'est à partir de cette série de tableaux superposés. Je suis venu un jour dans mon atelier, j'ai remarqué que les toiles étaient mal rangées, donc elles étaient superposées, les unes sur les autres. J'ai regardé et j'ai dit : tiens, ça ce n'est pas gênant, ça doit être possible de superposer les toiles, donner l'impression que la toile cachée est une toile finie ou inachevée.

Donc ça crée le doute, qui enrichit ce travail, parce que les gens s'interrogent. Ça crée un débat. J'interroge aussi les formats, parce que le format classique, à un moment donné, je pense qu'on a envie de se défaire de ces conventions, de ces formes connues qu'on utilise régulièrement, de façon systématique. Là, je suis en train d'interroger les supports : ça peut être un support rond, carré, triangulaire, tout dépend de...

L'expo c'est surtout «Curiosité», parce qu'on a toujours envie, quand on regarde les tableaux, d'imaginer, et moi je fais participer l'observateur à cette composition, parce qu'il va réfléchir et compléter le tableau caché.

C'est pour ça que je l'ai intitulée «Curiosité», parce que, dans la recherche, la démarche artistique, c'est la curiosité qui nous pousse à défier les conventions, c'est la curiosité qui nous pousse à aller vers les choses exagérées, vers le gigantisme, ainsi de suite, parce que nous voulons avoir un résultat par rapport à ce que la théorie nous donne comme premier jet. Mais, il faut toujours être dans la pratique, pour accéder à la matérialisation des éléments.

Vous le dites vous-même : c'est une exposition nettement plus colorée que les autres.

Oui. Très colorée en fait, parce que cette série, c'est une série qui est très gaie. Là j'ai vraiment libéré les couleurs, je me suis amusé, parce que c'est un besoin, une thérapie...

Pour moi les couleurs fortes, les couleurs flashy, nourrissent nos sens, que ce soit la vue, que ce soit le toucher, l'odorat, on est très attiré par les couleurs, par les belles choses, parce que nous sommes aussi dans un pays très coloré, nous avons une belle lumière, et cette lumière nous permet d'apprécier les couleurs.

Donc, que ce soit vestimentaire, floral, que ce soit le domaine des pigmentations, tout nous intéresse, nous sommes très attirés par les couleurs, surtout quand... tu es connu pour des couleurs un peu ternes, sombres, à un moment il y a une sorte d'explosion, un magma de couleurs qui surgit, ça prouve que l'artiste est bien, il se sent bien.

Parce que quand même, moi je viens de loin, après une longue maladie, voilà, qui m'a coûté beaucoup de temps et d'énergie, là je reviens, en force, hein, pour prouver que je suis encore vivant.

A quoi correspondent les chiffres et les lettres que l'on trouve sur vos toiles ?

Les chiffres, ça symbolise le monde cartésien, ça symbolise un monde très organisé, ça symbolise la nouvelle technologie, la dépendance de l'homme au numérique, par rapport à la numérotation, par rapport aux codes et aux référentiels.

Parce qu'on a toujours besoin de codifier certaines choses, de s'identifier à un code, puisque nous avons créé les codes et les mots de passe, pour quand même garder nos secrets, et ce langage graphique, pour moi, ce sont des éléments qui témoignent en fait de l'époque dans laquelle nous vivons, et aussi comment l'homme est si dépendant de ce langage graphique.

Donc moi je l'utilise tout simplement pour codifier et immortaliser l'instant, le moment qui me lie, le moment où je suis en train de créer l'œuvre. J'essaie de fixer, par un jeu de chiffres et de mots, l'instant.

Pour moi, ce code contient l'histoire qui me lie au présent, au travail que je suis en train de réaliser. La lecture graphique renvoie à cet univers, mais le sens est à créer, c'est celui qui observe qui recrée ce... , qui décode en fait la chose et qui crée son propre code.

Moi je ne fais que proposer une lecture... très simple, une composition de chiffres et de lettres qui nous rappellent des codes. Et les codes, après, pour moi, c'est celui qui regarde, c'est comme la «Curiosité», c'est celui qui regarde qui complète, qui recrée, qui décode et qui crée son propre code.

Donc l'artiste ne peut pas, pour chaque tableau, parler du contenu, mais il essaie en fait de partager le visuel, mais les codes restent très très... personnels. Du coup, je ne peux pas, moi, donner mes codes, donc vous qui regardez, vous pouvez créer vos codes, à travers celui qui est déjà proposé.

D'où vient cette fascination, si c'est le mot qui convient, que vous avez pour l'animal ?

Pour moi l'animal, parce que moi j'interroge... Il n'y a pas que l'animal, je parle des particules, des choses qui sont un peu, je ne dirais pas négligées, mais qui sont ignorées parce que nous pensons que nous sommes les seuls qui existons dans ce bas monde.

Donc parfois, j'aimerais bien mettre cela en évidence, dans ce bestiaire, pour déjà rappeler que je suis dans l'imaginaire, je m'inspire beaucoup de la réalité, mais ce qui m'intéresse, c'est le vivant, c'est parler d'un monde qui est habité par des personnages étranges, fantasmagoriques, qui animent cet univers-là, et qui est un regard un peu critique par rapport au monde actuel.

Mais aussi, je propose souvent un monde meilleur, où les gens vivent ensemble, cohabitent, où chacun a sa propre préoccupation, hors d'un monde matérialisé, d'un monde trop dépendant de la science, de la technologie ou des machines expérimentales.

Donc toutes ces choses-là me font un peu peur, et je suis quelqu'un qui est pour un monde où la nature reprend le dessus, où les gens s'interrogent beaucoup plus sur l'existence humaine, les espèces, essayer de reconstruire ce monde en gardant l'écosystème, et ne pas être tout simplement être esclave de la nouvelle technologie.

Vous aimez beaucoup Francis Bacon (peintre «portraitiste» anglais 1909-1992, Ndlr) et Jean-Michel Basquiat (peintre «underground» américain 1960-1988, Ndlr). Pourquoi ?

Oui mais parce que, vous savez, chaque artiste... Moi je suis un produit de plusieurs écoles, donc chez chaque artiste, il y a quelque chose qui me séduit, que je ne copie pas forcément. Par exemple, chez Basquiat, c'est ce côté fougueux, il s'acharne sur la toile, tu sens que c'est quelqu'un qui...

Il est jeune, il était jeune (Basquiat est mort à 27 ans, Ndlr), donc il avait beaucoup d'énergie, et il a fait son histoire, donc l'histoire correspondait au personnage. C'était vraiment une très belle histoire à raconter, mais ce côté... le déploiement de cette énergie, de cette jeunesse, c'est ça qui m'intéresse chez lui.

Chez Bacon, ce qui m'intéresse, c'est que l'esthétique n'est pas forcément au premier plan, lui il ne se soucie pas de déranger, il se soucie beaucoup plus de l'expression, parce qu'il faudrait que l'expression soit forte, donc lui il est beaucoup plus dans le maniérisme. Il n'est pas forcément quelqu'un qui se soucierait d'esthétique, de rendre beau ou joli...

Ce que j'aime, c'est son côté un peu cannibale, et voilà, comme chez Picasso, j'adore la déformation : c'est passer à la figuration simple, classique, au naïf quoi, une déformation qui tend vers une géométrie pure, comme du cubisme, ainsi de suite, mais c'est cette liberté de déformer les choses et de leur donner leur sens, tout simplement, c'est ça qui me plaît chez Picasso.

Donc chez chaque artiste, il y a quelque chose : ça peut être sur le comportement de l'artiste, ça peut être carrément sur le travail, ça peut être également sur le travail graphique, mais je prends sur plusieurs artistes des choses qui, vous voyez, forcément vont nourrir mon travail, puisque je suis issu des toutes dernières écoles, donc j'ai hérité de beaucoup d'artistes, et dignement, mais en gardant une forte personnalité.

Et vous travaillez beaucoup, y compris pendant votre hospitalisation, où vous avez d'ailleurs réalisé plus d'une cinquantaine d'œuvres ?

Oui, mais pour moi le travail ne s'arrête pas, parce que pour moi le travail... Quand j'étais à l'hôpital, j'ai senti que c'était un besoin, au contraire, ce que j'ai produit à l'hôpital c'était (rires) nettement plus supérieur à ce que je fais habituellement, ou à ce que je fais pendant mes jours normaux.

Je suis quelqu'un de très productif, prolifique, et j'adore... chercher, chercher des choses, je ne suis pas un artiste d'inspiration, je suis un artiste d'atelier. Pour moi l'inspiration n'existe pas, c'est le travail : il faut chercher, c'est-à-dire que pour moi, ce qui existe, c'est l'expiration, pour inspirer.

On ne peut pas se permettre de dire : je n'ai pas l'inspiration, c'est pas vrai. Quand on est vivant, on a toujours l'inspiration, parce que qui n'a point d'inspiration ne peut ni vivre, ni exister, parce qu'on consomme ; rien que de regarder, vous êtes en train de prendre, vous vivez de ça, vous êtes créateur.

Donc un créateur, il se lève le matin, pour moi, il rentre dans son atelier, et il cherche des choses. C'est un laborantin. L'artiste n'est pas... c'est bien beau la théorie, il y a le doute, mais à un moment il faut que tu sois concret.

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