29 Mai 2018

Sénégal: Mai-68 a permis au régime de Senghor de consolider ses bases (historien)

Dakar — Le livre "Mai 1968 au Sénégal" (336 pages), publié récemment chez Karthala par l'historien Omar Guèye, professeur à l'Université Cheikh-Anta-Diop (UCAD) de Dakar, démontre la capacité du régime politique sénégalais d'alors à "consolider ses bases" et à surmonter les crises.

Les violentes manifestations survenues entre mai et septembre 1968 au Sénégal ont été "la plus sérieuse menace" vécue par Léopold Sédar Senghor, durant les vingt années de sa carrière présidentielle, affirme M. Guèye dans cet essai sous-titré "Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical".

Au plus fort de la crise, "un camarade vint m'informer, à titre personnel et très confidentiel, que le président venait de donner son accord à l'ambassadeur de France pour se faire exfiltrer par hélicoptère du palais et diriger sur la France par avion, au cas où la situation s'envenimait", rapporte-t-il, citant Magatte Lô, l'un des plus proches collaborateurs de Senghor.

L'auteur de "Mai 1968 au Sénégal" déduit de ce témoignage que le président "mesura (... ) à sa juste valeur la nécessité de veiller à son propre sauvetage, ce qu'il réussit avec une subtilité qui lui garantit une longue période de survie politique".

La crise entre Senghor et les Pères dominicains est l'un des temps forts de Mai-68. Dans une lettre adressée le 28 juin au nonce apostolique, le représentant de l'Eglise catholique au Sénégal, le président sénégalais lui demande de procéder, avant le 31 juillet, au rappel des Pères dominicains établis à Dakar. Il leur reproche d'avoir eu une attitude "hostile" envers son gouvernement au moment des troubles universitaires. "Cette affaire des Pères dominicains (... ) secoua les relations jusque-là cordiales entre le président Senghor et l'Eglise en général", souligne Omar Guèye.

La dimension religieuse de la crise

Au moment où les manifestations antigouvernementales se poursuivent à Dakar, le différend entre le chef de l'Etat et les prêtres s'envenime et se répand dans les milieux diplomatiques. Les religieux tentent de rallier ces derniers à leur cause. Il faut noter, selon Omar Guèye, que les dominicains au Sénégal sont dirigés par le Père Louis-Joseph Lebret, considéré par le président comme un ami de Mamadou Dia, le chef du gouvernement sénégalais arrêté en décembre 1962, accusé de tentative de coup d'Etat et condamné en mai 1963 à la prison à perpétuité.

La crise de Mai-68 connut également une "dimension religieuse", avec le soutien apporté au gouvernement par les chefs musulmans. "Au moment où le catholique Senghor s'opposait à ses coreligionnaires, qui soutenaient ses adversaires, il pouvait encore compter sur le soutien des confréries musulmanes. En effet, les marabouts, principaux soutiens de Senghor depuis le début de sa carrière politique, jouèrent encore un rôle décisif dans la pacification des rapports entre les acteurs de l'espace politique", rapporte le professeur Guèye.

Il évoque le "soutien actif" apporté au chef de l'Etat par El Hadji Fallilou Mbacké, le guide de la communauté des mourides, et le khalife général des tidjanes, El Hadji Abdoul Aziz Sy, qui proclame son "attachement" au gouvernement à l'occasion du Maoulid, la commémoration de la naissance du prophète Mohamed, le 8 juin.

"Mai-68 fut une grande secousse qui, au lieu d'emporter le régime de Senghor, lui permit de consolider ses bases", analyse Omar Guèye, tout en décelant "des signes annonciateurs d'une fin de règne : la panique dans les hautes sphères de l'Etat, la prise de mesures répressives et de lois d'exception, la mobilisation de ressources de toutes sortes".

Le remaniement du gouvernement figure parmi ces mesures. A cause des violences, le ministère des Forces armées est rattaché au cabinet du président de la République, qui déplore, selon Omar Guèye, "les faiblesses et les insuffisances de certains de ses collaborateurs lors des évènements". "Connu pour son caractère loyal et effacé", Karim Gaye, qui assurait la tutelle des armées, devient ministre des Affaires étrangères.

Au ministère de l'Education nationale, la tutelle de l'Université de Dakar, le professeur Assane Seck remplace Amadou-Mahtar M'Bow, qui prend en main le département de la Culture. En plus, le parti présidentiel crée des milices paysannes d'auto-défense chargées d'en découdre avec les étudiants et les ouvriers.

Une opposition affaiblie

Les manifestations de mai 1968 surviennent dans un contexte où l'opposition politique est "affaiblie et insuffisamment organisée", selon Omar Guèye. "Elle ne put profiter de la faiblesse du pouvoir pour éventuellement le renverser, malgré l'alliance tacite des acteurs grévistes de tous bords."

Mai-68 a eu lieu au moment où plusieurs organisations syndicales et partis politiques de gauche notamment reprochent à Senghor et à ses proches de n'avoir pas "clairement" choisi l'indépendance 10 ans auparavant, lors du référendum d'autodétermination de septembre 1958. Une ligne de conduite qui vaut au président "une vague de crises aiguës" : l'échec de la Fédération du Mali entre le Sénégal et le Soudan français, la crise institutionnelle de décembre 1962 (l'affaire Mamadou Dia), les troubles postélectoraux de 1963, les "attentats et assassinats politiques en 1967", etc.

L'Union démocratique des étudiants sénégalais (UDES), avec quelque 200 membres, est le "moteur" de la crise de Mai-68. L'UDES bénéficie du soutien de l'Union des étudiants de Dakar et des associations d'étudiants du Mali, de la Guinée, du Togo et d'autres pays, selon Omar Guèye.

L'impérialisme français

Avec ses "positions très hostiles au président Senghor", l'UDES tient, le 12 mai 1968, une "journée d'études" en présence d'environ 200 personnes - des professeurs et des étudiants. A cette occasion, ses membres dénoncent "l'impérialisme français", "le pouvoir personnel" de Senghor, "l'absence de libertés démocratiques, la politisation de la Cour suprême et de la Radiodiffusion nationale... "

Mais, c'est surtout la décision gouvernementale réduisant le montant des bourses d'études qui déclenche la crise. "Comme à Paris, la révolte vient d'un mal-être étudiant, lié à Dakar à une tentative de réduction des bourses universitaires et au comportement autoritaire et violent de la police dans l'évacuation de l'université, le 29 mai", précise, dans la préface de "Mai 1968 au Sénégal", le professeur Alain Schnapp, de l'Université Paris I-Panthéon-Sorbonne.

En plus du soutien des partis d'opposition clandestins, les étudiants bénéficient de la solidarité de l'Union régionale des syndicats du Cap-Vert (la région du Cap-Vert devient plus tard la région de Dakar, Ndlr), qui appelle ses membres à observer une grève générale. Les étudiants sont également soutenus par l'Union nationale des travailleurs du Sénégal (UNTS), la principale centrale syndicale du pays.

Paralysie totale de l'économie

L'UNTS étend le mouvement social aux villes de Thiès, Rufisque (ouest), Kaolack (centre) et Saint-Louis (nord), en appelant ses membres à "la paralysie totale de l'économie du pays" et à "la constitution de commandos à opposer aux forces de l'ordre". Elle réclame même "la prise du pouvoir par l'armée".

Mais "l'armée ne constituait pas un danger immédiat pour le régime", d'autant plus que Senghor s'est déclaré publiquement "certain de la fidélité et de la loyauté" du général Jean Alfred Diallo, le chef d'état-major des armées.

Après plusieurs rencontres, les négociations entre le gouvernement et les étudiants aboutissent, le 14 septembre 1968, à la signature d'un accord conclu grâce à l'entregent du ministre de l'Enseignement technique, Emile Badiane, dont le charisme est loué par de nombreux observateurs. Il a pris le relais d'Assane Seck qui, la veille, leva la séance, se sentant "insulté" par les termes de "néocolonialisme" et de "valets de l'impérialisme" employés par un membre de la délégation des étudiants dirigée par Mbaye Diack, Abdoulaye Bathily, Moussa Kane... Assane Seck dira, 40 ans plus tard, être "surpris" par les jugements sur sa personne, concernant Mai-68.

Le dénouement est d'autant plus heureux que Moctar Diack, le seul étudiant emprisonné en raison des évènements - il est inculpé pour "atteinte à la souveraineté de l'Etat" - est libéré à la suite de l'accord du 14 septembre. Il a été arrêté en possession d'une "lettre ouverte" au chef de l'Etat, rédigée dans "des termes particulièrement offensants" pour Senghor.

Mai-68 connut un bilan très controversé. Selon le gouvernement, les affrontements entre les étudiants et les forces de l'ordre ont fait un mort. A l'opposé, les étudiants annoncent la mort de quatre de leurs camarades.

Le gouvernement fait état de 69 blessés, dont 42 sont hospitalisés, tandis que les étudiants estiment qu'il y a eu 292 blessés. Les deux parties se mettent d'accord cependant sur la mort d'un étudiant d'origine libanaise, Hanna Salomon Khoury, "tué par l'explosion d'un cocktail Molotov dont il était armé", sans savoir le "manipuler", selon la version officielle. Une version démentie par les étudiants. Ils affirment que leur camarade a été victime d"'une grenade lacrymogène" des forces de l'ordre.

La remarquable habileté de Senghor

En raison des violences, un millier d'étudiants étrangers sont rapatriés dans leur pays, et 353 de leurs camarades sénégalais sont internés pendant plusieurs semaines à Dodji, dans le centre pays, ou au camp militaire Archinard, à Ouakam, à Dakar.

L'ambassadeur de France au Sénégal n'a pas manqué, pour sa part, de saluer la capacité du président sénégalais à surmonter cette crise. "Le président Senghor est un homme politique très intelligent et très cultivé. Il comprend tous les problèmes", écrit Jean de Lagarde dans son rapport de fin de mission au Sénégal.

Il dira avoir admiré chez Senghor l"'extrême connaissance du peuple sénégalais, le courage devant les difficultés et la remarquable habileté avec laquelle il sait les contourner".

Grâce à Omar Guèye, "nous comprenons pourquoi (... ) malgré les conflits, le Sénégal était resté une société plus ouverte et moins vulnérable à la violence, à la guerre civile et au régime autoritaire que beaucoup de ses voisins africains", écrit le professeur Charles Maier, de l'Université de Harvard. Dans la postface du livre, il estime, comme M. Guèye, que ces "évènements sénégalais" sont à placer "dans la perspective des bouleversements qui ont lieu ailleurs en Afrique", notamment la sécession du Biafra, au Nigeria (1967), le renversement des régimes de Nkwame Nkrumah au Ghana (1966) et de Modibo Keïta au Mali (1968).

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