11 Juin 2018

Burkina Faso: Dépigmentation - Lle tchatcho se masculinise

La dépigmentation, longtemps considérée comme l'apanage des femmes, est de plus en plus pratiquée par des hommes au Burkina Faso. Des pommades aux crèmes éclaircissantes, en passant par des mélanges de produits, tous les moyens sont bons pour avoir une peau claire. En dépit de ses conséquences sanitaires parfois dramatiques, les raisons et les motivations de cette pratique varient d'un adepte à un autre, avec, toutefois, un point commun : le souci de paraître.

K.S est un agent de santé dans une structure sanitaire de la capitale burkinabè. Agé de 28 ans, élancé, il a un visage clair, parsemé d'acnés communément appelés boutons. Ses mains sont également tachetées de noir par endroits. Pour lui arracher des mots, K.S nous recommande de nous retirer de son bureau.

Dans la cour du centre de santé où nous nous retrouvons aux côtés de ses collègues, il déclare qu'avoir la peau noire est ''démodé". En effet, se justifie-t-il, pour être «choco» (ndlr : élégant, dans le jargon des jeunes), «sexy», il faut être de teint clair ou blanc. «Je veux attirer les femmes avec mon teint», affirme le jeune homme, tout sourire.

En plus, il avoue garder de mauvais souvenirs de son teint d'antan. «Au collège, mes camarades se moquaient de moi. Ils m'avaient surnommé «Charbon».

J'avais honte lorsqu'on me dévisageait. Je n'en pouvais plus des railleries. C'est pourquoi, j'ai commencé à utiliser la pommade de ma tante qui se dépigmentait», raconte K.S. Sans langue de bois, il confie utiliser une mixture à base de produits éclaircissants pour une action rapide, et ce contre le gré de ses parents et malgré les remontrances de l'un de ses professeurs.

«Je suis pleinement conscient des conséquences liées à la décoloration de la peau. Je veux simplement me sentir bien aux yeux des autres», soutient l'agent de santé, précisant avoir horreur d'être regardé avec dédain par autrui. Il dit dépenser régulièrement environ 40 000 F CFA le mois pour se procurer des produits éclaircissants.

Comme K.S, de nombreux hommes utilisent de plus en plus des pommades contenant des doses de mercure, d'hydroquinone et de corticoïde, dans le but d'éclaircir leur peau. Le gérant d'une boutique de vente d'éléments éclaircissants ayant aussi requis l'anonymat estime entre 10 et 15, le nombre d'hommes qui se ravitaillent par jour dans son échoppe.

Se dépigmenter pour l'exemple

Dans un autre point de vente des produits dépigmentants sis au quartier Boulmiougou, à la périphérie ouest de Ouagadougou, la ruée des hommes noirs vers la peau claire est attestée. Là, c'est le gérant Abdoul Ouédraogo, un jeune homme de 18 ans qui donne lui-même l'exemple.

D'un teint clair mais sans une seule tache au visage, il explique se dépigmenter pour faire la publicité de son commerce. « Quand les clientes viennent, elles demandent mon avis sur certains produits. Elles sont parfois hésitantes dans le choix des crèmes ou pommades.

Je me sers de mon teint pour les convaincre de la qualité des produits», lance-t-il. Il confirme ainsi devoir son teint «éclatant » à un mélange de pommades et d'huiles éclaircissantes.

«Dans le mois, j'utilise 5 pommades et 5 huiles qui me coûtent près de 15000 F CFA en dehors du savon qui accompagne la mixture», révèle-t-il. Abrahim Kambiré, lui aussi est un adepte de la «décoloration». Il soutient qu'être de teint clair est l'idéal. «Un homme doit être séduisant. Si avec la dépigmentation, il y parvient, je n'y vois aucun inconvénient», estime-t-il.

Le milieu scolaire n'échappe pas au phénomène de la dépigmentation. En effet, certains élèves sont friands de la peau «blanche».

C'est le cas de Abou (nom d'emprunt), élève de 3e dans un lycée privé de Ouagadougou. Interrogé sur les raisons de son changement de teint perceptible, il affirme tout mettre en œuvre pour ressembler à son idole, le regretté Michael Jackson (ndlr : célèbre chanteur afro-américain dont la peau est devenue, au fil des ans, blanche).

En sus, il indique qu'il se blanchit la peau dans le but de séduire les filles. Car, se convainc-t-il, elles ont une préférence pour les hommes de teint clair. Aussi, il admet fièrement être le seul «homme clair» de sa famille à la grande indifférence de celle-ci. La dépigmentation semble ne pas heurter la sensibilité de certaines personnes.

Mieux, elles l'encouragent. C'est le cas de l'étudiant en SVT à l'Université Ouaga1 Pr Joseph-Ki-Zerbo, Harouna Ouédraogo, que nous avons rencontré à l'Hôpital Saint-Camille, en compagnie de ses amis. Il croit que des hommes issus d'un certain milieu doivent se dépigmenter.

«Un artiste doit avoir une peau ''clean" pour faire une bonne impression. C'est pourquoi d'ailleurs, le phénomène est répandu chez les Disc-jockey (DJ) des maquis, les musiciens, les danseurs, etc.», laisse entendre M. Ouédraogo avec un air souriant. Il poursuit que si les conditions sont réunies, on peut retoucher la peau pour faire ressortir sa beauté.

Noufou Sawadogo est étudiant en Sciences économiques et de gestion dans la même université. Il embouche la même trompette que son prédécesseur. Pour lui, la couleur de la peau est un facteur déterminant, si l'on veut avoir du succès auprès de ses fans. «Il faut se ''cirer" la peau pour être vu», juge-t-il.

De l'avis de certaines personnes, le climat chaud du Burkina Faso n'est pas propice aux amateurs de la décoloration de l'épiderme.

Pour l'étudiant, Harouna Ouédraogo, avec la chaleur, l'on ne peut que se créer des maladies de peau. «Pour éviter les problèmes, il faut le faire dans les règles de l'art en se faisant suivre par un spécialiste pour avoir un teint uniforme et non multiforme», conseille-t-il. Selon lui, seuls les hommes nantis peuvent s'accorder ce luxe.

«Il faut s'aimer comme tel»

Toutefois, des voix s'élèvent contre ce phénomène parmi lesquelles celle de Valentin Sebgo, un commerçant au marché «Nabi-Yar». Celui-ci voit en la dépigmentation, une sorte de perte d'identité culturelle. Selon lui, tout homme «digne» doit éviter de se livrer à cette pratique.

«Cela est peut-être compréhensif chez une femme, mais chez un homme, c'est inacceptable», martèle-t-il, avec un brin de dépit. «J'ai connu un entrepreneur d'origine étrangère qui le faisait. Il a, à la longue, eu des ennuis de santé. Je ne tenterai jamais de changer la couleur de ma peau», poursuit-il.

Valentin Sebgo n'est pas seul à fustiger cette pratique. Nestor Domdi, un quinquagénaire, commerçant à Ouagadougou, va même plus loin. «Un vrai homme ne doit pas s'adonner à cette bassesse. C'est un déni de ses origines, de sa race noire. Il faut s'aimer comme tel, au lieu de mimer les Occidentaux et vouloir leur ressembler.

Ceux qui se changent la peau sont des irresponsables et si l'un d'eux venait à demander la main de ma fille, je refuserais sans hésiter», peste M. Dombi. Abondant dans le même sens, Mariam Badalo, une jeune femme d'une trentaine d'années affirme qu'on ne peut pas prendre de tels hommes au sérieux.

«Si, un homme dépense son argent dans des pommades éclaircissantes, je me demande de quoi vivra sa famille. Surtout, si sa femme aussi en est une adepte», s'interroge Mme Badalo. Elisabeth Ouédraogo, pour sa part, pense que ces hommes désirent sans doute se rendre beaux, attrayants pour les filles.

Elle affirme également que des gigolos (ndlr : hommes entretenus par des femmes) le font à l'instigation de leurs partenaires sexuelles, c'est-à-dire des femmes plus âgées communément appelées «Gnangni».

«Ces dernières les obligent à se dépigmenter. Ils deviennent comme des jouets dans leurs mains puisqu'ils sont financièrement bien gérés par ces femmes. Ils acceptent tout pour de l'argent. Ils se moquent des maladies», croit savoir Mme Ouédraogo.

Certaines femmes disent supporter difficilement le regard de la société à cause du blanchissement de la peau de leurs époux. «J'ai fait tout mon possible pour l'en dissuader en évoquant les conséquences. Mais ce fut vain. Toutes les fois, il me réplique qu'il faut bien mourir de quelque chose», déplore M.O, une dame de 32 ans. De son avis, les pires moments surviennent lors des sorties en compagnie de son époux.

M.O se sent gênée en présence de ses proches. «Lors des rencontres familiales, je fuis toujours le regard réprobateur de mon père. C'est un fervent croyant, profondément attaché aux valeurs de sa religion», confie la jeune femme. Son époux, lui, se moque du qu'en-dira-t-on.

Au contraire, il ambitionne se rendre aux Etats-Unis pour des injections dans le but d'être plus clair. «Je suis noire et je refuse de blanchir ma peau. C'est Dieu qui me l'a donnée et j'en suis fière. Mais, je crains que mon mari ne me contraigne à lui emboîter le pas», s'inquiète-t-elle, notamment des répercussions sur sa santé.

La santé sexuelle en danger

Dermatologue à l'hôpital Saint-Camille de Ouagadougou, Dr Salamata Lallogo affirme que la dépigmentation peut être préjudiciable au bien-être d'un individu. C'est pourquoi, elle préconise de demander parfois l'avis d'un spécialiste avant tout achat de pommades.

Aussi avertit-elle, la pratique de la dépigmentation entraine, entre autres, le vieillissement cutané. «Ceux qui se dépigmentent vieillissent plus rapidement», fait savoir Mme Lallogo. A cela, elle ajoute les vergetures incurables. «Les patients viennent souvent pour ces cas et nous ne pouvons pas leur proposer de produits», regrette-t-elle.

Selon ses explications, un dépôt de mélanine (un pigment qui donne à la peau sa couleur noire) se forme également sur la chair, sans compter les infections généralisées comme les Pyodermites (infection de la peau d'origine bactérienne s'accompagnant de production de pus) qui s'installent à cause de la baisse des défenses de l'organisme. «En se dépigmentant, on dénature la flore bactérienne qui se trouve sur la peau naturelle.

C'est ce qui entraîne souvent des furoncles», explique la dermatologue. Elle avance en outre, qu'avec des dermocorticoïdes, certaines personnes développent des maladies tels le diabète et l'insuffisance rénale.

Dr Lallogo indique que chez les hommes, la dépigmentation peut jouer sur la virilité ou la fertilité, car les corticoïdes jouent sur la circulation sanguine et les capillaires. «Cela entraîne une mauvaise circulation urinaire engendrant des difficultés d'érection», explique-t-elle.

Quant au profil de ses patients, Dr Lallogo affirme avoir consulté des personnes issues de toutes les couches sociales. «Je pense qu'ils ne sont pas bien informés des probables conséquences de leurs actes.

Ils se dépigmentent par ignorance», relève Mme Lallogo. Elle précise qu'avec les conseils, quelques-uns parmi eux reviennent à la raison. Des réticences, à ses dires, sont cependant observées dans le milieu des artistes.

Malheureusement, nos tentatives pour rencontrer certains artistes-chanteurs ont été infructueuses. La plupart d'entre eux n'ont pas souhaité se prononcer sur la question. Qu'à cela ne tienne, des spécialistes, notamment des psychologues pensent, pour leur part, que cette tendance à se dépigmenter a pour origine l'inconscience des personnes concernées.

La phobie sociale

Selon le Dr Daouda Kouma, enseignant de psychosociologie à l'Université Ouaga I Pr Joseph-Ki-Zerbo, la dépigmentation chez les hommes est un phénomène émergent, timide, mais réel. Autant chez les femmes que les hommes, un certain nombre de déterminants et de causes ont été désignés.

D'abord, dit-il, le phénomène est dû à un problème d'estime de soi. Pour lui, vouloir se défigurer ou se transformer pour correspondre à un idéal, démontre un manque de fierté de son état actuel.

C'est donc pour plaire, pour le désir esthétique», précise Dr. Kouma. A son avis, il s'agit d'un manque de confiance en soi. «Ces personnes pensent qu'en se blanchissant la peau, elles seront plus aimées, mieux acceptées.En général, ce sont des hommes publics, des hommes dits du spectacle.

Psychologiquement, on dit qu'ils sont en séduction permanente. Ils cherchent à séduire l'entourage», explique-t-il. A son sens, les adeptes de cette pratique sont complexés par la couleur de leur peau et pensent qu'être de teint clair est le modèle, la valeur à intégrer. «Ce sont parfois des adultes, des pères de famille. On se demande quel modèle ou quelle éducation, ils vont donner à leurs enfants», s'inquiète-t-il.

A l'en croire, ces personnes ont besoin d'être aidées pour faire face aux troubles et aux complexes. Car, psychologiquement, elles développent une phobie sociale parce qu'elles sont gênées et croient que tous les regards sont tournés vers elles.

En plus, dit-il, elles s'attaquent aux gens, s'irritent en public et regardent autour d'elles, si elles ne sont pas indexées. «Les organisations de la société civile devraient prendre le problème à bras-le- corps et l'Etat doit sensibiliser la population aux dangers de cette pratique», préconise le psychosociologue.

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