13 Juin 2018

Ile Maurice: La lutte de la classe moyenne

Jade, Brian, Ashna et Christophe, trois jeunes proches de la trentaine issus d'horizons variés, aux aspirations diverses se rejoignent sur un point : ils font tous partie de la classe moyenne, cette vaste proportion de la population qui contribue à faire marcher l'économie du pays mais qui est souvent oubliée. À la veille de la présentation du Budget national, nous leur avons donné la parole afin qu'ils nous parlent de leurs réalités, de leurs difficultés et de leurs attentes.

Brian Vannen Caremben, Software Engineer établi en Allemagne «Plus de mesures pour aider les jeunes à avancer»

Comme bon nombre de jeunes de la classe moyenne, Brian Caremben a choisi de construire son avenir ailleurs. Cet ingénieur de logiciel de 29 ans, originaire du village de St-Julien-d'Hotman, a en effet posé ses valises dans la métropole allemande, Berlin, il y a deux ans. Ce qui l'a motivé à mettre les voiles ? Les plus vastes opportunités professionnelles qui s'offrent à lui à l'étranger, et ce, bien que son poste soit en grande demande à Maurice. «Je voulais progresser professionnellement et, pour moi, cela veut dire travailler pour une entreprise où mon travail peut influencer plusieurs milliers de personnes», explique-t-il. À cela s'ajoute également une hausse conséquente de ses revenus et la possibilité de voyager dans plusieurs pays à moindres frais, comparé à ce que cela lui aurait coûté de le faire à partir de Maurice. Il est d'ailleurs parvenu à visiter 11 pays européens au cours des deux dernières années.

Il lui a toutefois fallu beaucoup de sacrifices pour en arriver là. «Après mes études, il m'a fallu rembourser mon prêt-étudiant. Ce n'est qu'après quelques années que j'ai pu commencer à économiser», explique Brian. Pendant ce temps, il devait aussi aider sa mère financièrement tout en s'occupant des frais de scolarité de son petit frère qui était en secondaire, son père étant décédé depuis plusieurs années. Difficile dans ce cas de figure de progresser d'un point de vue matériel. Ce qui fait dire à Brian Caremben qu'il reste difficile pour un jeune de la classe moyenne de mener à bien ses projets à Maurice. Mais à force de persévérance et évoluant dans un secteur d'activités attractif, il parvient à s'en sortir.

Parmi les avantages dont il profite dans son pays d'adoption : un système de transport extrêmement efficace et des logements à des prix relativement abordables, entre autres. Il y a également plusieurs facilités auxquelles ont droit les gens de la classe moyenne. «L'université est gratuite, les étudiants bénéficient d'une carte qui leur permet de voyager gratuitement dans la ville où ils étudient. Plusieurs endroits, comme les salles de cinéma, offrent des réductions aux étudiants, ce qui leur permet d'avoir accès à des loisirs même s'ils ne gagnent pas beaucoup avec un job à temps partiel. Ceux ayant un faible revenu peuvent faire une demande afin que le gouvernement paie la moitié de leur loyer», avance Brian Caremben. Si certains avantages, comme le transport gratuit, sont déjà appliqués à Maurice, Brian Caremben souhaiterait qu'il y ait plus de mesures pour permettre aux jeunes issus de la classe moyenne d'avancer.

Jade Swenson, Content Writer en freelance «Que les aliments bio soient accessibles à tous»

Âgée de 30 ans, Jade Swenson fait partie de cette génération de jeunes Mauriciens qui aspire à vivre en toute indépendance tout en adoptant un mode de vie sain. Cela fait quatre mois qu'elle a quitté le toit familial pour se trouver un appartement. Une décision qu'elle a prise il y a un moment déjà mais qui a nécessité beaucoup de sacrifices, d'autant plus qu'elle travaille en freelance à temps plein depuis trois ans. Célibataire et sans enfant, Jade surveille de près ses finances et évite à tout prix de s'endetter avec des emprunts. Ses observations sur les difficultés de la classe moyenne sont sans appel. «L'inégalité des revenus entre la classe supérieure et la classe moyenne se creuse à Maurice et le pouvoir d'achat n'est plus le même pour cette dernière.» Ses membres, dit-elle, «s'inquiètent régulièrement de ne pas pouvoir faire leurs courses, d'avoir à penser à faire le plein d'essence pour la voiture, d'envisager l'annulation de leur abonnement internet ou satellitaire. Lorsque vous travaillez à temps plein et que vous vivez encore dans la crainte, cela semble vraiment injuste», déplore la Content Writer.

D'ailleurs, elle a elle-même des projets plein la tête, notamment pour son développement en tant qu'entrepreneure, mais encore faudrait-il qu'elle puisse les financer sans que cela n'empiète sur ses dépenses au quotidien. «L'idéal serait d'arriver à concrétiser mes projets ou, du moins, certains, et de vivre une vie authentique, fidèle à mes principes et mes valeurs, sans avoir à m'inquiéter de lourdes dettes que cela occasionnerait», explique-t-elle. L'un des aspects phares de cette vie authentique, c'est l'accès à une alimentation saine. «Nous devrions tous être capables de pouvoir choisir des aliments sains, sans pesticides ni produits chimiques nocifs pour notre santé», soutient Jade Swenson. Raison pour laquelle elle souhaite que des mesures soient prises dans le Budget afin que les aliments bio soient accessibles à tous, y compris à ceux en bas de l'échelle.

Christophe Monasie, chargé de communication et graphiste «Que le gouvernement s'occupe de la dette publique en hausse»

Christophe Monasie ne cache pas sa frustration quant à la façon dont le pays a été géré par les gouvernements successifs. Du haut de ses 26 ans, ce chargé de communication et graphiste de formation connaît bien les difficultés auxquelles font face les jeunes issus de la classe moyenne comme lui. Parmi : avoir un coin à soi pour prendre son indépendance, un projet qui relève d'un véritable parcours du combattant. «Acheter un terrain coûte de plus en plus cher de nos jours. Dans les zones urbaines, il ne faut même pas y penser tant les prix des terrains et les taxes y relatives sont exorbitants. Quant au terrain sur la côte, c'est pire !», déplore-t-il. Reste l'option d'acheter dans des endroits retirés. Mais là encore, il faut tenir compte du coût du carburant qui a grimpé de 10 % récemment. La possible hausse des prix de l'eau et de l'énergie ne devrait pas non plus arranger les choses.

S'acheter une voiture non plus n'est pas une mince affaire. Le grand coupable dans tout cela, ce sont les innombrables taxes imposées par le gouvernement selon lui. «On ne comprend pas vraiment comment elles sont utilisées. De plus, nous nous retrouvons à payer pour toutes les mauvaises décisions prises par le gouvernement qui endette la population», avance Christophe. Pour l'heure, comme la plupart des jeunes, il habite toujours chez ses parents, n'est pas marié mais a tout de même quelqu'un dans sa vie. Christophe est également impliqué dans le social et travaille sur des projets centrés sur les valeurs humaines en ce sens, un aspect qui manque de plus en plus à la société mauricienne selon lui.

Pour améliorer le sort des personnes de la classe moyenne, Christophe Monasie est d'avis que le gouvernement devrait revoir tout le système de taxation qui pèse lourd sur le portemonnaie de cette tranche de la population. «Le gouvernement devrait également s'occuper de la dette publique qui est en hausse, s'il pense vraiment à l'île Maurice de demain», soutient-il.

Ashna Dhurma-Banarsee: «Des mesures pour l'autonomisation des jeunes»

La Team Leader au sein de la firme comptable Juristax est d'avis que plusieurs mesures peuvent être prises pour aider la classe moyenne. «Afin de compenser la hausse de prix des carburants, le gouvernement devrait prendre des mesures pour en minimiser l'impact sur les prix des produits qui dépendent du prix des carburants», suggère Ashna Dhurma-Banarsee. Elle souhaite également que le gouvernement tienne compte de plusieurs aspects dans l'élaboration des mesures pour le développement du pays, dont l'environnement, l'autonomisation des jeunes et l'égalité du genre. «Une partie du fonds CSR devrait être allouée aux aides pour les animaux errants», ajoute-elle.

Qu'est-ce que la classe moyenne ?

Il s'agit d'un segment de la population qui ne se trouve ni dans la catégorie des personnes aisées, ni dans celle des personnes au bas de l'échelle. Dans un article paru dans l'express en février 2016, l'observateur économique Rajiv Servansingh divisait la classe moyenne en trois tranches: soit «lower middle class» dont le salaire des ménages tourne autour de Rs 20 000-Rs 35 000, «middle middle class» avec des salaires entre Rs 36000-Rs 50 000 et «middle class high» soit les ménages dont le salaire totalise plus de Rs 60 000. Utilisant les données de Statistics Mauritius pour la période 2007-2012, la Banque mondiale a chiffré le pourcentage de la tranche «middle class high» à 52,3 % de la population et celle du «lower middle class» à 24,9 %. Selon les derniers chiffres de Statistics Mauritius sur les revenus des ménages, ceux dont les revenus dépassent Rs 40 000 ont grimpé de 31,1 % entre 2012 et 2017.

Qu'en dit la Banque mondiale

La classe moyenne est un segment clé pour le développement économique d'un pays soutient le rapport de la Banque mondiale intitulé «Mauritius: Inclusiveness of Growth and Shared Prosperity» paru en 2016. Dans ce document de 150 pages, la Banque mondiale met l'accent sur la nécessité de créer une croissance inclusive dans le pays tout en attirant l'attention sur l'appauvrissement de la classe moyenne.

Quelle est l'importance de cette partie de la population ? Les recherches démontrent un lien étroit entre la progression de la classe moyenne d'un pays et une meilleure gouvernance, des réformes et une meilleure infrastructure, soutient la Banque mondiale «À mesure que les gens acquièrent le statut de classe moyenne, ils tendent à faire des économies, se lancent dans des études secondaires et tertiaires. En somme, ils investissent dans leur avenir», explique le rapport.

Mieux: les membres de la classe moyenne sont plus enclins à soutenir un gouvernement responsable, l'état de droit, le droit à la propriété, de meilleures infrastructures, l'éducation ou encore la stabilité économique. «Une croissance rapide et la réduction de la pauvreté sont liées à l'apparition et la progression de la classe moyenne», fait valoir la Banque mondiale. La progression fulgurante de Maurice au cours des dernières décennies y est d'ailleurs étroitement liée. Mais la Banque mondiale tient toutefois à attirer l'attention sur l'appauvrissement d'une partie de la classe moyenne. «Alors que la part de la classe moyenne continue de progresser à Maurice, certains signes inquiétants démontrent qu'il y a également une hausse des personnes vulnérables» déplore la Banque mondiale. Le phénomène d'endettement est en effet très élevé au sein de ce segment de la population, entre autres.

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