Nigeria: Les tubercules de manioc peuvent transformer une nation

4 Juillet 2013

Quand Mathius Karoni se rend au supermarché Park 'n' Shop pour acheter du pain, il ne pense ni à la contribution qu'il peut apporter au budget national du Nigeria ni aux agriculteurs qui mènent une lutte ardue pour assurer leur subsistance, en exploitant de petits lopins de terre à travers le pays.

Il ne pense pas non plus, à la manière dont ses achats peuvent contribuer à réduire le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans au Nigeria qui est parmi les taux les plus élevés au monde.

Le Chargé des Relations Publiques de Diamond Bank ne pense surtout qu'à entrer dans le supermarché et en ressortir le plus rapidement possible,  à l'heure de sa pause-déjeuner. Il se dirige alors tout droit vers les rayons où sont posées les miches de pain, récemment introduites dans le marché et qui sont composées de 20 pour cent de farine de manioc car il préfère leur texture et leur goût. C'est presque similaire aux autres types de pain mais c'est meilleur, a-t-il déclaré, et ça coûte moins cher - 60 pour cent du prix des autres miches.

C'est ce que Dr Akin Adesina, Ministre Nigérian de l'Agriculture voudrait – que les acheteurs qui pensent que la seule différence entre le pain contenant de la farine de manioc et les autres types de pain réside dans le prix entendent. Ce serait un pari aux enjeux énormes que de se baser sur la réponse fournie par cet acheteur pour transformer la vie de millions de Nigérians.

Adesina, un économiste agricole qui dit avoir le sentiment de s'être préparé pour exercer ce métier toute sa vie, sait que les habitudes alimentaires sont profondément ancrées, et que la plupart des consommateurs n'hésiterait pas à protester contre  des altérations des aliments qu'ils ont l'habitude d'acheter.

Néanmoins, si le Ministère de l'Agriculture et du Développement Rural arrive à instituer l'utilisation de la farine de manioc comme norme pour les boulangeries commerciales – et ainsi encourager l'utilisation de la farine de manioc à hauteur de 40 pour cent pour tous les produits de pâtisserie – les profits qui en découleraient s'étendraient du budget national aux familles des  agriculteurs les plus pauvres.

Le manioc est la principale source de calories pour 500 million d'individus dont la majorité vit dans des pays tropicaux ou  subtropicaux. Cette plante résiste à la sécheresse  et est disponible durant toute l'année, ce qui constitue, au moins, une protection contre les pénuries alimentaires.

''Nous trouvons que le projet de la farine de manioc est quelque chose de très intéressant'', déclarait Adesina lors d'une interview, "car le Nigeria est le plus grand producteur de manioc dans le monde. Nous sommes déterminés à également être le plus grand transformateur de manioc dans le monde. Nous dépensons près de 5 milliards de dollars pour nos importations de blé chaque année, ce qui est insoutenable pour nous, économiquement, et insensé, politiquement parlant."

Programmes diversifiés pour transformer le Nigeria

Le projet de fabrication de pain à base de farine de manioc initié par le Nigeria fait partie d'un ensemble de programmes ambitieux élaborés pour transformer l'agriculture et les moyens de subsistance en milieu rural, dans ce pays qui compte 170 million d'habitants et qui est le plus peuplé des 55 pays du continent africain. Ces ambitieux programmes concernent notamment la lutte contre la corruption, la reconstruction d'infrastructures, la facilitation de la création d'unités agro-industrielles, et la reconquête des marchés des exportations jadis importantes. En cas de réussite, l'ensemble des plans mentionnés plus haut, permettrait d'économiser des milliards de dollars par an, de créer des millions d'emplois, de faire du Nigeria un pays auto-suffisant sur le plan alimentaire, et de réduire les décès considérés évitables, qui seraient liés à la malnutrition.

Aucun aspect du plan n'est facile à réaliser mais malgré cela, Adesina et son équipe le trouvent incontournable pour assurer un meilleur avenir au Nigeria.

A cause de l'exploitation du pétrole qui a commencé durant les années 1970, d'une part, et de la succession de régimes extrêmement autoritaires qui n'investissaient plus que dans le secteur pétrolier, d'autre part, les écoles, les structures sanitaires et les installations ferroviaires se sont détériorées. Un pays fertile qui exportait jadis des cultures vivrières, avec notamment 42 pour cent du marché d'exportation de l'arachide à l'échelle mondiale, et qui aujourd'hui dépense 11 milliards de dollars par an pour ses importations de denrées alimentaires. Près de 4 million de dollars sont alloués au blé.

Les indicateurs sociaux montrent les distorsions causées par ce que bon nombre de Nigérians appellent la  'malédiction du pétrole'. De nombreux nigérians – près de 90 pour cent, d'après certains rapports – vivent avec moins de 2 dollars par jour. Un rapport de Save the Children classe le Nigeria presque à la dernière place – 169ème sur les 176 pays qui figurent dans le classement – sur les conditions de bien-être des femmes-mères. Un enfant sur six décède avant son cinquième anniversaire.

Adesina dispose d'un programme ainsi que d'une équipe qu'il pense être en mesure de faire beaucoup de choses pour changer la situation. La malnutrition est considérée comme la cause de plus de la moitié des décès chez les enfants et 'retarde' la croissance de 40 pour cent des enfants du pays, ce qui signifie qu'ils ne réaliseront jamais tout leur potentiel intellectuel ou physique, même s'ils arrivent à survivre et deviennent des adultes.

"Si aucune mesure efficace n'est prise pour lutter contre la carence en vitamine A, plus de 800.000 enfants mourront chaque année au Nigeria", révèle le Micronutrient Initiative (l'Initiative pour les Micronutriments).

Les promesses superficielles progressent

Le manioc peut aider à résoudre le problème. En plus d'être une source de calories non négligeable et d'être cultivable presque partout dans le pays, il peut être fortifié avec des micronutriments, à l'aide de techniques d'amélioration des plantes auxquelles le Nigeria a commencé à recourir l'année dernière. Les variétés fortifiées peuvent être vulgarisées à l'aide de pépinières tenues par les agriculteurs, ce qui réduirait les coûts de production.

Par ailleurs, les résultats de travaux de recherche publiés dans le British Journal of Nutrition montrent que l'être humain peut absorber une quantité de bétacarotène contenue dans du manioc deux fois supérieure à la quantité jugée normale jusque-là. En plus, d'après Dr. Eric Boy, Chef du Département Nutrition à HarvestPlus qui collabore avec l'Institut International pour l'Agriculture en Milieu Tropical (IITA) dans le cadre de la promotion du 'manioc jaune' (yellow cassava) au Nigeria, les personnes les plus mal nourries et souffrant d'une carence en vitamine A absorbent la bétacarotène contenue dans le manioc plus rapidement.

L'unité de recherche de l'IITA basée au village de Kubwa, dans le Territoire de la Capitale Fédérale (Federal Capital Territory), dans la partie centrale du Nigeria, mène des études sur les variétés de manioc. Martin Fregene, un généticien des plantes et expert en amélioration du manioc au Danforth Plant Science Center, dans l'Etat du Missouri, aux Etats-Unis d'Amérique, est retourné au Nigeria, son pays d'origine, pour se mettre au service du Ministère de l'Agriculture.

Après une visite au niveau des parcelles expérimentales, Fregene et le responsable de la plantation de Kubwa, Francis Olusegun Adunoye, ont déclaré que  le recours à la recherche et à l'agriculture basée sur des données factuelles est essentiel pour la réussite du programme sur le manioc. Les objectifs visés consistent  notamment à développer plus de variétés dont les valeurs nutritionnelles sont améliorées et qui soient mieux adaptées aux conditions locales, et à accroître leur résistance aux maladies des plantes.

Près de 90 pour cent du manioc produit au Nigeria est cultivé par de petits exploitants agricoles et est destiné à la consommation locale. Les rendements sont extrêmement faibles par rapport à ceux d'autres pays comme la Thaïlande et le Brésil. Ils pourraient être doublés facilement.

La Conseillère en Investissement de Adesina, en l'occurrence Ada Osakwe, était à la tête d'une équipe du ministère qui a pris part au Forum Economique mondial pour l'Afrique, organisé à  Cape Town, le mois passé, pour y rencontrer des investisseurs privés. Elle a indiqué que malgré le fait que le Nigeria produise la plus grande quantité de manioc à l'échelle mondiale, il ne représente que 10 pour cent de la valeur des échanges commerciaux à l'échelle mondiale. Une bonne partie des récoltes s'abîme en raison de l'absence d'infrastructures de conservation et de stockage, a-t-elle déclaré, ou en raison de l'absence de marché où les agriculteurs pourraient écouler l'excédent de leur production.

S'appuyant sur ses connaissances en matière de projets d'investissement de capital privé, elle dit être tentée par le défi d'ajouter de la valeur à un produit agricole que le Nigeria est parfaitement capable de produire. Les projets dont elle est chargée au niveau du Ministère sont appuyés par la Tony Elumelu Foundation, qui a adopté la doctrine 'Africapitalism' comme outil de développement.

Osakwe fait la promotion de l'agriculture comme activité commerciale dont aussi bien les agriculteurs que ceux qui investissent dans le secteur de la transformation des produits agricoles peuvent tirer profit.  Les mécanismes à mettre en place comprennent notamment un programme de création de Zones de Transformation des Produits agricoles de Base (Staple Crop Processing Zones - SCPZ) qui abriteront lesdites infrastructures dans des localités bien déterminées, pour favoriser des économies à plusieurs niveaux dans les secteurs de la transformation et de la production.

De la nourriture, non du combustible (Food not fuel)

"Ma vision est que l'agriculture soit notre pétrole", disait Le Capitaine Idris Wada, un ancien pilote d'avion devenu gouverneur de l'Etat de Kogi. Kogi enregistre la plus grande production de manioc à l'hectare et son Gouverneur faisait partie de la délégation du Ministère de l'Agriculture qui a pris part au Forum Economique mondial pour l'Afrique, afin d'attirer les investissements dans les SCPZ de son Etat.

Lors d'une entrevue donnée à Abuja, il a déclaré que le programme permettrait de créer des emplois. "Le manioc est source d'amidon et peut être utilisé pour fabriquer des édulcorants", a-t-il indiqué. "Actuellement, le Nigeria importe 95 pour cent de ses besoins en amidon et 100 pour cent des édulcorants dont nous avons besoin pour nos activités industrielles. Dans deux ou trois ans, nous devrions être en mesure de produire nous-mêmes toute la quantité dont le pays a besoin."

La Ministre des Finances, Ngozi Okonjo-Iweala, a également pris part au Forum Economique mondial. Dans une entrevue à Cape Town, elle déclarait que le pain à base de farine de manioc illustre aussi bien les problèmes auxquels le secteur de l'agriculture est confronté au Nigeria, mais également les perspectives qui s'offrent à lui. N'importe quel projet reflète parfaitement la complexité de l'ensemble du programme de réforme de l'agriculture.

La Ministre des Finances voudrait "faciliter aux fournisseurs d'intrants, de semences et d'engrais l'accès aux crédits", "en mettant en place un mécanisme pour absorber les 70 pour cent des risques encourus par les banques commerciales" qui accordent des crédits pour ce genre de besoin. 'Par ailleurs', ajouta-t-elle,  "nous travaillons avec la Banque centrale pour baisser le taux d'inflation afin de réduire les taux d'intérêt.

Pour relever tous les défis, déclare Adesina, Ministre de l'Agriculture, le programme de réforme doit réussir. "Toutes les difficultés liées à la construction de la Nation au Nigeria," a-t-il avancé, "ne pèsent pas lourd par rapport au potentiel dont dispose un Nigeria fort et en pleine croissance. Ne laissez pas tomber le Nigeria."

Bunmi Oloruntoba a contribué à l'élaboration du présent article sur le Nigeria, ainsi que Mantsadi Sepheka, Juanita Williams et Andre Van Wyk depuis le Forum Economique mondial, à Cape Town.

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