Togo: Appel à un dialogue immédiat - Quand la CEDEAO veut se donner bonne conscience

Photo: Facebook
José Mário Vaz, président de la Guinée-Bissau
17 Décembre 2017

La Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a ouvert son 52e sommet, le 16 décembre dernier, à Abuja, capitale politique de la République fédérale du Nigeria. Elle s'est notamment penchée sur le dossier de la Guinée-Bissau et sur la crise sociopolitique que traverse le Togo. Sur la question bissau-guinéenne, les chefs d'Etat ont adopté un langage de clarté et de fermeté.

En effet, la CEDEAO a regretté « l'absence de progrès dans le processus de paix » dans le pays. En rappel, depuis la destitution, en août 2015, par le président José Mario Vaz de son Premier ministre, Domingos Pereira, le pays vit une grave crise politique liée au fait que les acteurs politiques sont incapables de trouver un Premier ministre de consensus et de former un gouvernement d'union nationale. La situation a donc visiblement irrité la CEDEAO.

La CEDEAO, a manqué l'occasion d'appeler le chat par son nom

En effet, elle ne s'est pas gênée de brandir la menace de sanctions collectives ou individuelles si aucune solution à la crise politique que traverse la Guinée-Bissau n'est trouvée dans les deux mois qui suivent. Cette position de fermeté est à saluer à sa juste valeur. Car, elle a l'avantage d'adresser un message fort à tous ceux qui trouvent du plaisir à prendre en otage le peuple bissau-guinéen. Et quand on connaît l'histoire politique de ce pays, l'on ne peut que se réjouir de voir la CEDEAO lancer un coup de semonce à la classe politique de ce pauvre pays qui, depuis l'indépendance acquise dans le sang en 1974, vit au rythme des putschs et des assassinats politiques et mafieux.

Si en ce qui concerne la crise politique en Guinée-Bissau, l'on peut tirer son chapeau à la CEDEAO pour avoir bandé les muscles et tenu un langage de vérité aux dirigeants de ce pays, l'on ne peut malheureusement pas en faire autant en ce qui concerne sa position vis-à-vis de la crise togolaise. Et pour cause. Alors que les Togolais sont sous la férule des Gnassingbé depuis 5 décennies, alors qu'ils ne cessent de battre le pavé contre le régime du président Faure Gnassingbé, pour exiger ici et maintenant l'alternance par un retour à la Constitution de 1992, alors que la soldatesque du régime tire sur les Togolais comme des lapins, les dirigeants Ouest-africains se sont contentés de déclarer ceci : « Il faut s'engager, dans les plus brefs délais, à un large dialogue dans un esprit de compromis ».

Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette déclaration a minima occulte le problème de fond, c'est-à-dire celui de l'alternance. La CEDEAO aurait rendu service à la démocratie, et par ricochet au peuple togolais, en appelant purement et simplement à l'alternance au Togo. En 2015, l'on se souvient, la CEDEAO avait eu le courage d'appeler à la limitation des mandats présidentiels à deux dans les pays membres. A l'époque, seuls le Togo de Faure Gnassingbé et la Gambie de l'ex-dictateur Yahya Jammeh s'y étaient opposés. De ce point de vue, l'on peut dire que la CEDEAO, à ce 52e sommet, a manqué l'occasion d'appeler le chat par son nom. C'est tout ce qu'espérait la coalition de l'opposition togolaise, à l'origine de la contestation populaire dans le pays.

Le 15 décembre, en effet, soit la veille de l'ouverture du sommet, Jean-Pierre Fabre et ses camarades avaient explicitement demandé aux chefs d'Etat de la CEDEAO de faire tout pour que le régime togolais « intériorise et accepte enfin l'alternance »... En se contentant d'appeler à un dialogue immédiat pour résoudre la crise, les princes régnants de l'Afrique de l'Ouest se sont refusés, peut-on dire, à plaider la cause de la démocratie et de l'alternance. A l'analyse, l'on peut aboutir à la conclusion que la CEDEAO, par son appel à un dialogue dans de « brefs délais » au Togo, veut par là se donner bonne conscience.

Il revient au successeur de Marcel de Souza, de démontrer que ce qui le préoccupe le plus, ce sont les intérêts véritables du peuple togolais

Dans l'hypothèse où tout le Togo brûlerait, et cette hypothèse n'est pas farfelue, la CEDEAO aurait beau rôle de signifier à la face du monde ceci : « l'on avait eu le nez creux en appelant les acteurs politiques togolais, à l'occasion du 52e sommet d'Abuja, à un dialogue immédiat ». En réalité, l'appel au dialogue au Togo, fait l'affaire des autorités de ce pays, puisque Faure Gnassingbé lui-même avait trouvé cette formule pour faire baisser la tension politique. Seulement, l'opposition avait perçu cela, à juste titre, comme une tentative de diversion politique.

Les rideaux sont donc tombés sur le 52e sommet de la CEDEAO, laissant le problème togolais entier. Le seul fait dont on pourrait se réjouir, c'est le non renouvellement du mandat du Béninois Marcel de Souza. En effet, à en croire Pape Ibrahima Kane, spécialiste des organisations régionales, ce changement est une bonne nouvelle parce qu'il entrouvre la possibilité d'une politique plus ferme vis-à-vis du Togo, pour trouver une issue à la crise politique qui déchire ce pays.

A l'appui de son argumentaire, Pape Ibrahima Kane a pointé le parti pris du président sortant de la commission, puisque son épouse est la sœur de l'actuel président du Togo. En tout cas, c'est tant mieux, si ce changement peut contribuer à faire bouger les lignes dans le bon sens, c'est-à-dire dans le sens de la démocratie et de l'alternance politique dont le peuple togolais a été sevré depuis qu'un certain Sergent Etienne Gnassingbé s'est emparé, par la force, du pouvoir en 1967. Il revient donc au successeur de Marcel de Souza, l'Ivoirien Jean-Claude Brou, de démontrer par sa gestion de la crise togolaise, que ce qui le préoccupe le plus, ce sont les intérêts véritables du peuple togolais. Orientera-t-il le cap du navire CEDEAO vers cet objectif ? En tout cas, c'est tout le mal que tous ceux qui sont épris de démocratie et d'alternance politique en Afrique, lui souhaitent.

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