9 Janvier 2018

Burkina Faso: Jugement faux-médecin - Le charlatan consultait au cabinet Saint-Pascal (ph & chapô)

En ce début d'année, la chose la plus chère qu'on se souhaite mutuellement est la santé, sans laquelle tout projet est voué à l'échec.

Mais peut-on se construire une bonne santé si on n'est pas entouré de vrais et bons médecins ? Non. Or, au Burkina Faso, de plus en plus de brebis galeuses arrivent à s'infiltrer dans le cercle des blouses blanches : ainsi, l'Ordre des médecins de Ouagadougou a mis le grappin sur un indélicat qui a comparu devant la Justice le lundi 8 janvier 2018 : le «Docteur» Pascal Kiénou, c'est de lui qu'il s'agit, avec comme seul diplôme le BEPC, exerçait depuis 2003 comme médecin au quartier Cissin de Ouagadougou.

Il a été reconnu coupable d'usurpation de titre ainsi que d'exercice illégal de la profession et, pour cela, condamné à 24 mois de prison avec sursis. Dans cette interview que le Pr Charlemagne Ouédraogo, Président du Conseil régional de l'Ordre des médecins de Ouagadougou, nous a accordée le lendemain du procès, il revient sur ce dossier et bien d'autres, sur la procédure qui a permis d'arrêter le sieur Kiénou ainsi que sur la problématique même de l'ouverture des structures privées de santé au Burkina.

Qu'est-ce que l'Ordre des médecins et quelles sont ses missions ?

Le Conseil régional de l'Ordre des médecins est une organisation institutionnelle qui, elle-même, dépend du Conseil national de l'Ordre des médecins. Le Conseil national est divisé en quatre régions ordinales et la plus grande est celle de Ouagadougou, qui compte environ 1 400 médecins inscrits à son tableau. Ses missions sont, entre autres, de : assurer des prestations de qualité par des personnes habilitées et autorisées à le faire, prendre un certain nombre d'initiatives en faveur de la formation continue des médecins et signaler aux autorités compétentes toute infraction à l'exercice de la médecine, notamment sa pratique illégale, et aussi prendre toutes les initiatives visant à protéger la population contre ces envahisseurs et marchands d'illusions.

Nous sommes en début d'année, quels sont les objectifs qui vous tiennent à cœur pour 2018 ?

Nous devons tenir notre assemblée générale le 27 janvier prochain pour définir ce qui sera fait au cours de l'année. Mais déjà, nous avons un grand chantier qui est d'accompagner le Conseil national dans la refonte des textes, notamment le règlement intérieur, le document ayant trait à la confraternité, etc.

Rien qu'hier, sur plainte de votre organisation, un faux médecin comparaissait à la barre. De qui s'agit-il ?

Il s'agit de M. Kiénou Pascal, qui avait un cabinet dénommé «Cabinet médical Saint-Pascal », sis à Cissin, et exerçait, selon lui, depuis 2003 sans pour autant être autorisé à le faire.

Comment êtes-vous parvenu à mettre la main sur lui ?

C'est suite à une ordonnance qu'il a délivrée à un patient. Ce dernier s'est retrouvé devant un autre médecin inscrit à l'Ordre et qui a trouvé la prescription anormale. Il a alors déposé une copie de l'ordonnance en question au Conseil régional. Lorsque nous avons reçu ladite copie le 9 octobre 2017, nous en avons immédiatement saisi le Procureur afin que des enquêtes soient diligentées. Des officiers de police judiciaire ont été commis à cette tâche, et d'enquête en enquête, ils sont arrivés à épingler le prévenu, ont monté un dossier puis l'ont transmis au parquet. Le procureur l'a inculpé et l'a gardé en détention en attendant le procès qui a eu lieu le lundi 8 janvier 2018. Au terme de ce procès, il s'est avéré que le sieur Kiénou n'avait jamais fait d'études de médecine. Burkinabè d'origine, il vivait en Côte d'Ivoire et n'est rentré au pays qu'à la faveur de l'opération Bayiri. Ce qu'on a compris, c'est qu'il aurait travaillé dans une structure avec des personnes du système de santé ivoirien, peut-être qu'il jouait le rôle d'aide-soignant. Cependant, une fois rentré au Burkina, il a voulu pratiquer en indépendant en usurpant le titre de médecin. Il a produit de faux documents, détenait par-devers lui une fausse attestation d'inscription à l'Ordre des médecins et une fausse carte d'adhérent. Au terme de la discussion, il a avoué n'avoir que le BEPC et ne s'être jamais inscrit dans une université.

Quelle a été la sanction prononcée à son encontre ?

Le parquet a requis 24 mois avec sursis.

N'est-ce pas peu ? Comptez-vous faire appel ?

Nous n'allons pas faire appel. Ce qui nous intéresse, c'est déjà de faire arrêter la pratique illégale de la médecine au Burkina. Et actuellement, notre préoccupation, c'est comment retrouver tous les patients que ce faux médecin a eu à recevoir en consultation, qui ont reçu des ordonnances et suivent des traitements hasardeux. Nous avons donc besoin, en ce moment, de retrouver les registres et les différents contacts afin de pouvoir retrouver, en collaboration avec le ministère de la Santé, tous ces patients et corriger ce qui doit l'être en vue d'éviter le pire. A cet effet, nous invitons toutes les personnes qui ont été reçues et consultées par Monsieur Kiénou Pascal au « Cabinet Saint-Pascal », sis à Cissin, à s'adresser aux différents CMA ou hôpitaux de district de la ville de Ouagadougou en présentant l'ensemble des documents et les traitements prescrits afin qu'un médecin habilité reprenne la consultation.

Le cas Kiénou pose un autre problème, plus sérieux, du système de santé burkinabè qui est l'ouverture de ces cliniques et autres instituts privés. Quelle est la procédure normale à suivre pour ce faire ?

Honnêtement, celui-là même (Ndlr : Pascal Kiénou) n'avait pas d'autorisation du ministère de la Santé. Il a juste pris une pancarte, fait écrire dessus « Cabinet de soins » et l'a fait fixer devant une maison. Le ministère de la Santé ne lui a jamais délivré un quelconque document d'ouverture de clinique. Il s'est autoproclamé « Cabinet et spécialiste en médecine générale ». Et c'est dommage, la ville de Ouagadougou regorge de ce genre de cabinets.

Normalement lorsque vous voulez ouvrir un cabinet de soins, il y a un cahier des charges à remplir au niveau du ministère de la Santé, et le dossier va passer dans tout un circuit et même au niveau de l'Ordre des médecins pour que nous l'appréciions et donnions un avis consultatif.

On ne cessera de vous le demander, comment distinguer un vrai d'un faux médecin ?

C'est difficile parce que le faux paraît vrai et c'est pour cela qu'il arrive à tromper. Nous dirons tout simplement aux populations de consulter dans des cabinets qui semblent a priori officiels, avec des numéros de récépissé sur la plaque, car cela est obligatoire. Si vous voyez un cabinet où ne sont pas inscrites les références de l'autorisation, il faut vous en méfier. D'ailleurs, c'est mieux de consulter dans les hôpitaux de districts et les grands hôpitaux. Nous avons également demandé à chaque médecin d'inscrire son numéro d'Ordre sur son cachet. Mais là aussi, il y a de faux cachets, et quelqu'un peut prendre un faux numéro comme Pascal Kiénou qui s'est attribué le numéro fictif 600.

Ce n'est pas la première fois que l'Ordre fait de telles prises. Y a-t-il d'autres dossiers en attente ?

Oui. Ce n'est pas la première fois que nous arrêtons de faux médecins. En effet, on a eu à épingler plusieurs personnes dont Chérif Dabo, il y a quelques années, un faux rhumatologue qui avait usurpé le titre de médecin et même l'identité d'une personne qui vivait au Mali. Ensuite, nous avons eu l'affaire Mamadou Dicko, un faux anesthésiste qui s'apprêtait à se faire recruter dans un hôpital de la place comme médecin anesthésiste ; le cas Mahamadi Ouédraogo qui a fait près de 15 ans dans la Fonction publique avec un faux diplôme de doctorat en médecine de l'Université de Cocody.

Son dossier est toujours en instruction. Il y a eu le cas Yacouba Ouédraogo, un infirmier qui jouait le rôle de docteur, qui prestait avec des cachets dans la zone des 1200 logements ; puis, le cas Adaré Hila de «l'Association santé pour tous en 2030 » qui avait 5 à 7 cabinets médicaux disséminés dans la ville de Ouagadougou. Il avait en sa possession un stock de près de 3 tonnes de médicaments illégaux. Sans oublier l'affaire de l'ONG Direct Aid qui a pratiqué une campagne de chirurgie à l'hôpital Yalgado sans l'autorisation de l'Ordre des médecins.

Nous avons intenté un procès contre ses responsables, que nous avons d'ailleurs gagné. Plus récemment, il y a 3 mois environ, il y a eu l'affaire du faux gynécologue français, Riyard, venu de Côte d'Ivoire et qui a sévi plusieurs années dans la zone du secteur 30 avec un réseau local. Il a été condamné à 3 mois de prison ferme parce qu'il n'a pas les diplômes de docteur en médecine, mais se proclamait gynécologue-obstétricien. Il y a encore bien d'autres dossiers, mais pour préserver le secret de l'instruction nous n'allons pas en parler pour le moment parce que ces personnes n'ont pas encore été épinglées et peuvent, par conséquent, changer de stratagème. Dans les jours à venir, d'autres fautifs seront démasqués, à coup sûr.

Un appel à lancer à la population ?

Ne pas hésiter à dénoncer tout comportement bizarre de la part d'une personne qui se réclame médecin. Nous demandons à nos confrères de renforcer la vigilance et de signaler toute ordonnance anormale ou qui ne proviendrait pas d'un médecin. Bien souvent, c'est cette piste qui nous permet de dénicher ces usurpateurs. Les bureaux de l'Ordre des médecins se trouvent à l'hôpital Yalgado et restent ouverts pour toute dénonciation. Je voudrais assurer aux populations que ces brebis galeuses sont des cas très infimes par rapport au nombre de médecins habilités à prescrire. Pas de panique donc, il y a encore de vrais médecins dans les hôpitaux et les cliniques bien connues de la ville de Ouagadougou.

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