16 Janvier 2018

Burkina Faso: Jean-Martin Coulibaly - « Les nostalgiques d'une certaine période en auront pour leurs frais »

interview

Comme annoncé, Jean-Martin Coulibaly, ministre de l'Education nationale et de l'alphabétisation est l'invité de votre rubrique « Mardi politique » du jour. Dans cet entretien, il répond, sans détours, à nos questions portant notamment sur la crise qui secoue actuellement le secteur de l'éducation. Selon lui, cette crise pourrait trouver une solution au cours de cette semaine. Au passage, il égratigne ceux qu'il estime vouloir exploiter la situation à des fins « inavouées ». Lisez plutôt.

Comment analysez-vous la situation actuelle au MENA ?

Merci au journal « Le Pays » de me donner l'opportunité de m'exprimer sur la question de l'école dans notre pays. Je voudrais dire que la situation actuelle couve dans notre système éducatif depuis toujours.

Depuis l'instauration de l'école dans notre pays indépendant, nous n'avons pas fait l'effort de repenser cette école en fonction des besoins des populations burkinabè.

Il nous faut déconstruire l'héritage colonial et reconstruire une école proprement burkinabè. Cela appelle un changement avec un grand « C » de comportement. Et cela demande aussi plus de temps que les corrections cosmétiques.

Une goutte d'eau peu faire déborder le vase, mais pour cela, il a fallu qu'il se soit rempli inexorablement pendant un long temps.

L'Administration est une continuité. Et donc, notre gouvernement hérite de cela et en toute connaissance. Le programme proposé à travers le PNDES est pertinent pour répondre à la nécessité de déconstruire et reconstruire notre système éducatif.

Comprenez-vous les revendications des enseignants ?

Bien sûr que je comprends les revendications des acteurs de l'éducation. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi il faut « abîmer » pour revendiquer.

Cette incompréhension concerne également ce qui se passe ou s'est passé dans d'autres secteurs. Quand je dis abîmer, je fais allusion aux conséquences de la mise en œuvre des différents mots d'ordre lancés.

A mes yeux, rien dans la plateforme, ni dans l'approche qu'a eue le Gouvernement du dossier, ne justifie cette orientation dans les modalités de revendications.

Comme je le dis souvent, la seule chose qui peut durablement améliorer nos conditions, celles de l'ensemble des populations, c'est de nous mettre tous au travail, avec abnégation et ardeur.

Beaucoup d'observateurs sont d'avis que le système éducatif burkinabè est en crise. Quelles en sont, selon vous, les causes ?

Si le système éducatif est en crise, c'est parce que toute la société est en crise. Le système éducatif est tributaire de la société dont il émane. On n'arrive pas à une insurrection sociale s'il n'y a pas de crise plus globale et qui naturellement concerne aussi l'éducation.

« Ce que je reproche à notre système éducatif, c'est de ne pas s'être inspiré de notre système éducatif traditionnel et de ses valeurs. »

Au rythme où vont les choses, ne va t-on pas vers une année blanche ?

Je peux vous rassurer que nous n'aurons pas d'année blanche. Les syndicats de l'éducation, comme le gouvernement, connaissent la limite à ne pas dépasser dans cette crise.

Les négociations ont beaucoup avancé. Sur les 23 sous-points de la plateforme, à la date du vendredi 12 janvier 2018, 19 sous-points avaient été examinés, dont 16 ont trouvé un consensus, 2 requièrent des clarifications et 1 faisant l'objet de négociations entre l'UAS et le Gouvernement, qui pourrait être renvoyé pour examen à ce niveau.

Avec un tel bilan, sanctionné chaque jour de négociations par un procèss-verbal adopté le lendemain, objectivement, nous sommes tous en droit d'attendre que la Coordination nationale des syndicats de l'éducation lève diligemment ses mots d'ordre, pour que notre école reprenne normalement. Au demeurant, les négociations sur les 4 points restants reprennent dès ce mardi 16 janvier 2018 et pourront s'achever dans la même semaine.

Personnellement, que reprochez-vous au système éducatif burkinabè ?

Ce que je reproche à notre système éducatif, c'est de ne pas s'être inspiré de notre système éducatif traditionnel et de ses valeurs, de ne pas encourager suffisamment nos enfants, de ne pas célébrer davantage leurs efforts et de trop souvent les humilier.

Combien de fois entend-on des parents ou des « éducateurs » - je mets le mot entre guillemets - dire que tel ou tel enfant est « nul », « bête », qu'à son âge « il ne savait toujours pas faire ceci ou cela », etc.

C'est très humiliant. C'est même criminel de dire des choses pareilles à un enfant qui s'identifie à ses parents et à l'éducateur.

Notre école se focalise sur les difficultés au lieu de promouvoir les talents dont recèle chaque enfant, à savoir ce qu'il sait faire le mieux. Nous parents, nous sommes également trop absents, à mon avis, de l'école. C'est comme si le fait que l'école prend en charge l'enfant, nous dédouanait d'y participer.

Vous sentiez-vous bien armé, dès votre nomination, pour faire face aux problèmes du système éducatif burkinabè ?

Bien sûr que je me sentais bien armé pour relever le défi. Sinon, j'aurais dit non à SEM le Président du Faso quand il m'a consulté pour ce poste. J'en profite d'ailleurs pour le remercier encore d'avoir cru en moi.

Je suis arrivé à ce département avec un bagage intellectuel acquis à travers beaucoup de structures éducatives (école primaire publique de Massala, petit séminaire de Tionkuy, Lycée technique de Ouagadougou, lycée Marien N'Gouabi de Brazzaville au Congo, INSET de Yamoussoukro en Côte d'Ivoire, Université de Ouagadougou, Institut pédagogique de Mödling et Université technique de Vienne en Autriche, Université de Rouen en France), ce qui l'a ouvert, enrichi et diversifié.

Mais aussi une certaine expérience professionnelle, enseignant technique au lycée technique de Ouagadougou, chef de services au ministère en charge de l'éducation, représentant résident d'une ONG autrichienne au Burkina Faso, chargé de programme à la Coopération autrichienne, enseignant invité à l'université de Rouen, consultant en GRH et formation continue dans les entreprises, notamment minières et industrielles. Ce parcours m'a beaucoup aidé à orienter mon action à la tête du département et à me doter d'un style de management et de leadership qui rassemble pour un réel travail collaboratif, orienté sur les résultats.

Que ressentez-vous quand vos administrés refusent de discuter avec vous pour régler les problèmes au sein de votre département ?

Rien du tout, car ce qui importe pour moi, c'est qu'il y ait discussions et que les problèmes trouvent des solutions. En vérité, comme je m'efforce à le répéter, cela a été une grande incompréhension qui tient d'abord des syndicats eux-mêmes.

On ne peut pas vouloir marcher et remettre un mot à quelqu'un sans prendre la peine de l'en informer, ne serait-ce que par respect et par courtoisie.

Et cela a manqué, de leur propre aveu. Mais tout cela est définitivement derrière nous. Nous devons à présent avancer vers la sortie de cette situation qui n'honore personne dans ce pays.

« Le gouvernement ne peut qu'être solidaire dans cette situation de revendications tous azimuts, qui font penser à des réminiscences de l'insurrection des 30 et 31 octobre »

Pensez-vous que votre personne pose problème ?

En toute honnêteté, je ne le pense pas. Mais ce n'est pas cela qui est important. L'important, c'est ce qui se fait concrètement sur le terrain.

A ce niveau, je peux dire que je m'investis totalement dans la mission que m'ont confiée les plus hautes autorités de ce pays. Et le travail que nous avons réalisé avec mes collaborateurs est là, visible.

Etre au service de la Nation est un grand honneur qui est fait à chaque Burkinabè qui y est appelé. Dans cette perspective, il est attendu de chacun qu'il apporte sa contribution et d'autres viendront ajouter de la terre à la terre pour que la termitière Burkina Faso vive.

Sentez-vous une solidarité gouvernementale autour de vous en ces moments difficiles ?

Le gouvernement ne peut qu'être solidaire dans cette situation de revendications tous azimuts, qui font penser à des réminiscences de l'insurrection des 30 et 31 octobre.

Il y a également, face à cette situation, la solidarité exprimée par les populations non salariées (paysans, artisans, entrepreneurs, etc.) et des salariés du privé.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent d'être « associable » et anti-syndicat?

Qu'ils cherchent l'information vraie. En tout état de cause, je respecte cette liberté de parole qui fait partie des éminentes conquêtes de l'insurrection des 30 et 31 octobre 2014.

Comme le disait Jacques Brel dans un de ses vœux de nouvel an, je leur souhaite de respecter la différence des autres, parce que le mérite et la valeur de chacun sont souvent à découvrir.

L'idée de démissionner vous a-t-elle déjà traversé l'esprit au regard de la crise au MENA ?

Ce n'est pas dans l'adversité qu'il faut abandonner ceux qui vous ont fait confiance. En tout cas, ce n'est pas l'idée que j'ai de cette fonction. D'autre part, je suis quelqu'un de confiant en ses capacités et en la justesse du combat qu'il mène.

Cet engagement et cette loyauté, je les ai promises à SEM le Président du Faso en acceptant ce poste. Et comme on dit chez nous, mon « oui » est un « oui », et mon « non » est un « non ». C'est donc dire qu'une telle idée n'a jamais effleuré mon esprit dans cette situation.

Etes-vous optimiste ou sceptique quant à l'issue de cette situation de crise ?

Je suis un éternel optimiste. Comme le dit l'adage, s'il y a un problème, c'est qu'il y a une solution. Sinon, il n'y a pas de problème. Cette crise se résoudra plus rapidement que certains ne le pensent. Peut-être même dès cette semaine. Et les nostalgiques d'une certaine période, qui comptaient en faire un élément de luttes souterraines inavouées, en auront pour leurs frais.

Qu'avez-vous fait personnellement pour éviter la crise actuelle ?

Le 5 octobre c'est la journée internationale de l'enseignant. C'est ce jour que la Coordination nationale des syndicats de l'éducation (CNSE) est venu me remettre la plateforme en 4 points subdivisés en 23 sous-points. Elle avait prévu une marche pour venir remettre la plateforme.

Mais pour s'y être prise tard, elle n'a pas eu l'autorisation de marcher de la mairie de Ouagadougou. J'ai été alors contacté pour plaider sa cause auprès du maire afin qu'elle soit autorisée à marcher. Ce que j'ai fait. Mais le maire n'a pas accédé à la sollicitation et a souhaité que les textes soient respectés.

Lorsque le gouvernement a reçu le premier préavis de grève, de 48 heures (26 - 27 octobre), rédigé dès le 9 octobre, de retour de mission, j'ai immédiatement pris contact avec la CNSE. Nous nous sommes rencontrés le 20 octobre pour un échange sur le cadrage des négociations.

A cette rencontre, j'avais exprimé mon étonnement, puis après explicitations des motifs de ce préavis et de certains points de la plateforme, j'ai indiqué que le gouvernement leur reviendrait, dès que j'aurai consulté le chef du Gouvernement.

C'est dans cette perspective qu'est intervenue l'incompréhension qu'il y a eue le 26 octobre. Je souligne que ni dans la lettre de préavis de grève, ni lors de la rencontre du 20 octobre, la CNSE ne m'a informé de son intention d'organiser une marche en marge de la grève, le 26 octobre.

Et contrairement au 5 octobre où j'avais été sollicité pour intervenir auprès du maire, ayant déposé sans doute à temps sa demande cette fois-ci et reçu l'autorisation de marcher, elle n'a pas jugé utile de m'en informer. Suite à cette incompréhension, la CNSE a souhaité ne plus discuter directement avec moi, en rapport avec cette plateforme.

Dans un souci d'apaisement, SEM le Premier ministre a accepté de se saisir du dossier et de former un groupe de négociation, interlocuteur de la CNSE. A partir de là, j'ai travaillé à organiser et superviser la réponse du gouvernement aux différentes préoccupations avec les collaborateurs que j'ai désignés dans le groupe de négociation.

D'aucuns estiment qu'il y a des conflits de compétence entre certaines directions de votre ministère, malgré le réaménagement technique de l'organigramme. Qu'en dites-vous ?

Un organigramme est un outil d'organisation du travail. Si tel devait être le cas, nous pourrons affiner la description des missions des différentes directions, dans le sens de réduire ces conflits.

Mais je voudrais réaffirmer ici que je suis opposé à la création d'entités tous azimuts, pour une soit disant « autonomisation » de chaque niveau d'enseignement. Ce n'est pas la vision du Gouvernement. De plus, cela va à l'encontre de la nécessité d'une gestion rationnelle et efficiente de nos ressources.

Votre ministère est une fusion du préscolaire, du primaire et du secondaire. Cela représente près de 70% des effectifs de la Fonction publique à gérer. Avec le recul, pensez-vous que cette fusion a été une bonne chose ?

Cette vision holistique de notre système éducatif est à saluer. Il vous souviendra cette idée du transfert du post-primaire entre les précédents ex-ministères en charge de l'éducation, qui a coûté, semble-t-il, des milliards de F CFA aux contribuables burkinabè et qui a connu des difficultés du fait que cela se passait entre deux ministères.

La fusion aurait donc pu même aller encore plus loin par la création d'un ministère de l'Education nationale allant jusqu'au supérieur, sans que cela ne soit un problème, si tel avait été la volonté de SEM le Président du Faso. Il suffit, pour s'en convaincre, de rechercher l'information sur les périmètres des ministères en charge de l'Education à travers le monde.

Vous considérez-vous comme un technocrate ou un politique ou les deux à la fois ?

On est toujours forcément les deux. Il peut y avoir plus de l'un ou de l'autre, mais pas d'absence totale.

Que pensez-vous de la sortie médiatique de Pargui Emile Paré qui estime qu'il y a beaucoup d'aveugles politiques dans le gouvernement ?

Je n'ai pas encore eu le temps d'évoquer cela avec lui. Vous me permettrez de lui en réserver la primeur. Je termine en vous remerciant de m'avoir donné l'opportunité de m'exprimer sur divers sujets relatifs à notre système éducatif, qui sera ce que nous Burkinabè, parents d'élèves ou non, enseignants, élèves, voudront qu'il soit.

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