Afrique: Ibrahima Cheikh Diong, le consultant - expert financier qui murmure dans l'oreille des décideurs du monde

interview

» L'Afrique est à la croisée des chemins où tous les problèmes rencontrés sont solvables »

Quel regard portez vous sur le Continent, dernière frontière aujourd'hui de l'économie mondiale ?

Je dirais tous les trois. Premièrement, je crois fermement que les trois catégories d'expertise sont celles dont ont besoin la plupart des pays africains pour atteindre le statut d'Etats émergents.La stratégie, parce que nous avons besoin de plans de développement nationaux cohérents et des projets structures et structurants. La Finance, parce que nous avons besoin de professionnaliser la façon dont nous mobilisations les ressources techniques et financières en Afrique. Enfin, la communication, pour palier au médiocre branding et storytelling que nous faisons de nous-mêmes sur le continent.En tant que banquier d'investissement et de développement, consultant en gestion et passionné de communication pour le développement, mon entreprise et moi avons été actifs sur ces trois fronts, supportant ainsi les clients du secteur public et du secteur privé.

Vous êtes très sollicité à l'extérieur mais peu chez vous, au Sénégal, pays de votre naissance, Qu'est ce qui explique cette préférence ?

L'Afrique est à la croisée des chemins où tous les problèmes rencontrés par notre beau continent, sont solvables. Nous revenons de loin pour ce qui concerne notre stabilité politique, vu qu'il est quasiment impossible pour un coup d'état d'être un succès de nos jours ou encore pour un dictateur de demeurer au pouvoir dû aux sanctions internationales et a une forte société civile. .Nos standards devraient être plus élevés que ça.Je pense que nous devons aspirer à une Afrique où les choses suivantes doivent prévaloir: un leadership politique, privé et civique fort. .Une Afrique où les ressources sont gérées avec intégrité, transparence, et sagement pour le bénéfice du peuple. Une Afrique où le respect de la loi devient un mode de vie.Nous avons besoin de devenir plus futés sur nos partenariats avec le reste du monde en préservant nos intérêts. Au final, nous avons besoin non seulement de bâtir notre capacité à accompagner notre développement mais aussi à utiliser notre capital humain en Afrique et de par le monde, indépendamment des affiliations politiques. Le monde ne nous attend pas, et nous ne devons pas l'attendre non plus.

Êtes vous rentré au bercail apparemment ?

Oui, je suis de retour depuis 2012 quand j'ai lancé ACT, malgré le fait que je sois constamment en voyage pour promouvoir et parler de l'Afrique en tant que modérateur de grands événements sur l'Afrique à travers le monde. Pour être precis, c'est la seconde fois que je reviens au Sénégal . La première, c'était en 2007 quand j'ai rejoint l'équipe du président Abdoulaye Wade après plusieurs années au sein du groupe Banque Mondiale et du privé américain. J'ai été honoré d'avoir contribué à des projets dans des secteurs clés qui transforment l'économie et le paysage sénégalais : l'aéroportuaire, l'aérien, les routes, l'énergie, la culture, le sport.

Cette fois-ci, j'ai décidé de revenir au Sénégal en partant de Londres où j'ai pendant trois ans été le conseiller principal pour l'Afrique de la BNP Paribas, pour mettre à profit mon expérience dans le public, le privé, et les organisations multilatérales, afin de contribuer au développement de l'Afrique en tant qu'entrepreneur.

Notre entreprise a accompagné bon nombre d'acteurs au Sénégal mais nous ne faisons pas un tôlé autour de cela. Bien sûr, même si nous sommes une entreprise panafricaine, j'espère que nous pourrions faire plus au Sénégal étant donné que nous sommes basés ici. Nous sommes constamment en contact avec les membres du gouvernement et du secteur privé, qui souhaitent nos conseils sur des projets clés et certains d'entre eux ont été clos avec succès par nos soins. J'ai eu l'honneur de faciliter, l'an dernier, un événement Africa 50 avec le Président Macky Sall et le président de la Banque Africaine de Développement (BAD).

À ACT, nos nationalités incluent: le Sénégal, le Gabon, le Niger, l'Ethiopie, les États Unis d' Amérique, le Cameroun, le Maroc, et nous sommes tous là pour servir l'Afrique.

Que vous inspire le PSE du Président Macky SALL ? Et quelle note attribuerez vous au regard du rythme où vont les choses ?

Il est bon que notre pays, comme beaucoup d'autres économies africaines sérieuses, ait élaboré un plan de développement national cohérent pour nous conduire à un statut d'économie émergente. Bien sûr, le challenge réside dans l'exécution de ce plan et le Sénégal n'est pas une exception. Les questions que beaucoup d'entre nous se posent en ce qui concerne le PSE sont les suivantes: quel est le niveau d'exécution du plan, en particulier les projets prioritaires? Comment la vie des Sénégalais a-t-elle changé pour le mieux grâce au plan? Quel est le niveau d'implication du secteur privé local dans l'exécution du plan? Nos institutions se sont-elles améliorées et notre environnement d'affaires s'est-il amélioré grâce au plan?. Les résultats du plan ont-ils été communiqués de manière transparente à la nation?. Donc, en tant que sénégalais qui veut simplement voir notre pays faire mieux, peu importe qui nous dirige, ce sont quelques-unes des questions objectives que nous nous sommes posés en ce qui concerne le PSE. En ce qui concerne l'évaluation du PSE, je donnerais mon avis lorsque j'aurais plus de visibilité sur son niveau d'exécution.

Le mobile banking est né en Afrique plus précisément au Kenya et la culture de la mesofinance communautaire est anciennement bien ancrée en Afrique, pourtant on en tire pas beaucoup les dividendes ?

Tout d'abord, la banque mobile est le présent et l'avenir de l'Afrique, car elle nous permet de réduire les écarts technologiques et d'atteindre les personnes qui n'ont pas accès aux services financiers. Par conséquent, nous devrions viser à multiplier et reproduire des exemples de réussite tels que Mpesa au Kenya ou Wari au Sénégal. L'histoire de la banque mobile en Afrique n'a pas encore été écrite, car c'est une formidable opportunité pour l'Afrique de se surpasser concernant l'accès aux services bancaires aux millions de personnes non bancarisées à travers le continent, en particulier dans les zones rurales et d'encourager l'innovation technologique. Aujourd'hui, tout smartphone est à peu près une banque « sur pattes » avec des services autres que les services bancaires. Bien que je n'ai rien contre toutes ces multinationales qui se lancent dans le secteur de la banque mobile, nous devrions soutenir plus de coentreprises entre elles et les acteurs locaux afin que nous puissions voir plus de nous dans ce metier. De plus, je rêve du jour où nos universités feront partie intégrante de la révolution technologique du continent en reliant leur recherche appliquée aux besoins de l'économie réelle. Allez au Rwanda par exemple, ils ont lancé des centres d'incubation partout pour encourager les étudiants à passer de leurs idées technologiques innovantes à la mise en oeuvre

En tant qu'expert Africain qui murmure dans l'oreille des décideurs africains et du monde, où se situe le maillon faible de nos économies pour aspirer à une véritable émergence économique ?

Il y en a plusieurs mais permettez-moi d'en souligner deux: l'absence de plan de developpement cohérent et la continuité du gouvernement. Sur les deux fronts, il y a une tendance en Afrique pour n'importe quel régime à agir comme s'il n'y avait rien là avant eux. Puis, pour le prouver, ils s'engagent dans cette longue planification stratégique avec l'aide de cabinets de conseils internationaux réputés qui ont tendance à recycler leurs plans d'autres pays et à proposer de nouveaux plans qui ressemblent à peu près aux plans du régime précédent. Par conséquent, ils démontrent le manque de continuité du gouvernement, l'appréciation de l'expertise dans le secteur public et l'expertise locale et le gaspillage de temps précieux et de nos maigres resources . Donc, mon conseil pour eux est de toujours évaluer ce qui était bon de l'ancien régime, le garder car un bon aéroport, une bonne route et un approvisionnement énergétique fiable sont bons pour tous, quel que soit le parti au pouvoir. Dans un autre registre, je suis heureux que davantage de pays africains utilisent l'expertise africaine partout où celle ci est appropriée. Notre cabinet, par exemple, a conseillé le gouvernement de Côte d'Ivoire sur la fusion réussie entre Orange et la Côte d'Ivoire, et a facilité la table ronde des donateurs du Tchad a Paris, qui leur a permis d'obtenir 20 milliards USD pour financer leur plan de developpement.

Quelle lecture faites vous de l'offensive tout azimuts en Afrique des sociétés off-shores occidentales, chinoises, turques, marocaines et nigérianes dans des secteurs stratégiques ( banques, assurances, télécoms, btp, transports, commodities ) ?

Ce n'est pas surprenant car l'Afrique a un énorme potentiel et plein de possibilités. Cette tendance sera ici pour longtemps compte tenu du potentiel infini de l'Afrique et le monde rapidement globalisé dans lequel nous vivons où tous les pays et les entreprises sont à la recherche de leurs intérêts. Les questions fondamentales sont, de mon point de vue, ce que font nos gouvernements africains pour créer un environnement d'affaires attrayant qui soit bon pour ces multinationales off-shore et le secteur privé africain. Quelle est la valeur ajoutée de ces multinationales en matière d'amélioration des compétences et de transfert de connaissances, de création d'emplois, d'investissement ?. Le reste du monde sait ce qu'il veut de l'Afrique et la question est de savoir ce que l'Afrique veut du reste du monde.

Ne pensez -vous pas que les états africains devraient créer un fonds fiduciaire de titrisation de nos ressources minéralières, gazières et pétrolières pour la levée des financements pour le développement de nos économies ?

Tout à fait d'accord. L'Afrique devrait être capable de mobiliser ses ressources pour son propre développement au lieu de compter sur le financement des bailleurs de fonds classiques. Étant donné que nos ressources naturelles ont été mal gérées dans le passé, je suis d'accord avec le fait que nous devons trouver des moyens innovants de veiller à ce que ces ressources soutiennent nos économies plutôt que de soutenir uniquement les besoins des autres. Il est encourageant que des pays comme le Sénégal et le Gabon aient établi des fonds souverains très solides. Le Sénégal peut maintenant tirer parti de ses ressources pétrolières et gazières récemment découvertes pour mobiliser des financements pour ses projets prioritaires via son fonds souverain. Aujourd'hui, nous pouvons mobiliser des financements sur les marchés boursiers et d'autres sources tirant parti de nos ressources naturelles, tant qu'il y a transparence tout au long et une stratégie qui transcende les régimes politiques.

Quels sont les pays africains en dehors du Rwanda, de l'Éthiopie, du Botswana, de l'Ile Maurice, de l'Afrique du Sud, du Nigéria, qui vous fascinent en termes de modèle de développement ?

Je suis très impressionné par la Côte d'Ivoire à cause de la façon dont ils ont réussi à mettre leur pays sur la bonne voie malgré les 10 années d'instabilité politique. Bien sûr, beaucoup conviendront qu'elle est encore fragile en raison de l'incertitude quant à quoi et comment les choses se passeraient après le président Ouattara, mais j'ai bon espoir. Je suis également impressionné par le Burkina Faso grâce au leadership du président Rock qui met lentement mais sûrement le Burkina sur la bonne voie malgré le terrible héritage du régime précédent. Les Burkinabés sont sérieux. Enfin, le Cap-Vert, qui est, selon toutes les standards, plus proche d'un statut d'économie émergente plus que tous les pays d'Afrique de l'Ouest et du Centre grâce à un travail acharné et un excellent bilan de gouvernance.

Quelle Afrique souhaitez- vous bâtir à l'horizon 2030 ?

Une Afrique où personne n'est laissée en rade. Une Afrique qui est gouvernée par des institutions fortes, où la primauté du droit est ancrée dans nos pratiques pour toujours, chaque enfant a accès aux services de base, où les Africains contrôlent leur économie, où nos dirigeants politiques sont responsables envers nous, etc. Une Afrique de toutes les possibilites.

Un mot sur le débat du franc CFA ?

Je crois sincèrement que nous devons avoir un débat moins passionné sur le Franc CFA, notamment en ce qui concerne le rôle puissant de la France dans notre monnaie. Les questions que je me pose sont: après presque 60 ans d'indépendance pour la plupart de nos pays, pouvons-nous continuer à fonctionner avec une devise qui est fortement contrôlée par un autre pays?. Notre devise nous rend-elle compétitifs en matière de commerce intra africain et avec le reste du monde ?. Pouvons-nous nous permettre de laisser gérer nos réserves abondantes ailleurs, alors que nous avons d'énormes déficits de financement pour construire nos infrastructures?. Serions-nous mieux avec ou sans le FCFA? Quelle est l'alternative au FCFA?. Je serais ravi de modérer un débat sur la monnaie FCFA où de vrais arguments et propositions pourraient être développés. A Dakar Business Hub, un groupe de réflexion économique que j'ai le privilège de présider, serait heureux d'accueillir le débat sur le FCFA lors de l'un de nos événements.

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