12 Février 2018

Congo-Kinshasa: Paul Nsapu - « Le pouvoir en RDC a touché le fond »

La crise que traverse la République Démocratique du Congo (RDC) prend des dimensions alarmantes et inquiétantes. Le malaise est profond au sein de la population.

Paul Nsapu, Secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH) et président de la Ligue des Electeurs (LE), nous livre son point de vue sur quelques sujets brûlants d' actualité congolaise qui continuent de défrayer la chronique.

Qu'avez-vous retenu des propos tenus par Joseph Kabila lors de son dernier point de presse ?

Ce sont des propos scandaleux, insolents et inhumains, et qui font honte à la RDC. Je dirai simplement qu'avec ce pouvoir, le pays a touché le fond. On s'attendait à un discours de Joseph Kabila qui répond aux attentes de la population face à la crise que traverse la RDC, notamment la crise institutionnelle, mais rien n'a été dit à ce sujet. La Constitution a été violée à plusieurs reprises, voire l'accord de la Saint Sylvestre, qui pouvait permettre au pays de retrouver la voie de la normalité, n'a jamais été appliqué. Les questions relatives sur ses intentions de se présenter ou pas aux prochaines élections, n'ont pas trouvé des réponses raisonnées. Ce n'est pas digne d'un président de la République.

Les membres du Comité Laïc de Coordination (CLC), organisateurs des marches du 31 décembre 2017 et du 21 janvier 2018, vivent aujourd'hui en clandestinité. Avez-vous de leurs nouvelles ?

Je suis en contact presque permanent avec eux. Comme moi, ils sont membres de la société civile qui militent pour l'édification d'un Etat de droit en RDC. C'est triste de savoir que ces braves gens sont traqués par le service de sécurité d'un pouvoir devenu illégitime et illégal. La Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) suit avec attention toutes les atteintes aux droits de l'homme qui sont commises par ce pouvoir dictatorial et sanguinaire : les détentions arbitraires, les arrestations, les massacres, les exécutions sommaires et extrajudiciaires... Ces actes sont qualifiés des crimes contre l'humanité. Ils ne resteront pas impunis.

Ne craignez-vous pas pour leurs vies ?

Bien évidemment. Mais étant donné que le pays a touché le fond, nous avons tous pris l'engagement, chacun à son niveau, de dénoncer ce qui va mal en RDC. Ces hommes et femmes, qui vivent aujourd'hui en clandestinité, ont bravé la peur. Mais ils ont agi pacifiquement. C'est très important. Soyez rassuré, toutes les dispositions ont été prises pour assurer leur sécurité, car leur intégrité physique et morale est mise à dure épreuve. La FIDH suit de très près et avec une attention particulière l'évolution de la situation en RDC notamment à travers certaines individualités du régime qui nous font parvenir des informations relatives à leurs plans machiavéliques conçus sous les directives de Joseph Kabila. Ce qui nous permet d'ailleurs de désamorcer certains de leurs stratagèmes. Il faut dire qu'il y a certains Congolais, qui pourtant font partie du pouvoir, ont atteint un certain degré de lucidité pour dire non à l'arbitraire, à l'injustice, aux violations des droits de l'homme. Pour une population mobilisée et décidée à sortir le pays plongé dans un bourbier d'inconscience et d'irresponsabilité, c'est un comportement que nous louons.

Croyez-vous à l'application effective de l'accord de la Saint Sylvestre, comme le réclame le CLC ?

Pour le moment, c'est vraiment impossible. Le dialogue est complètement rompu entre le pouvoir et le peuple congolais. Aujourd'hui quand ce dernier manifeste, qu'est-ce que l'on entend : « Kabila dégage », c'est-à-dire dégager maintenant et pas demain. Un fossé s'est creusé entre le peuple, qui vit très mal ses conditions d'existence, et un pouvoir censé le protéger, mais n'a de cesse à le terroriser : il fait jeter des bombes à gaz lacrymogène à l'intérieur des édifices sacrés ; il prive des familles la possibilité d'organiser le deuil de leurs enfants tombés sous les balles des malfaisants ; il s'oppose au rapatriement de la dépouille d'un grand homme de notre pays, en l'occurrence Etienne Tshisekedi. On peut multiplier les exemples. Tout ça est pathétique. Le pouvoir en RDC a indiscutablement touché le fond.

Vous avez récemment déclaré que « le régime Kabila organise le chaos pour ne pas préparer les élections ». Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

Le régime profite des conflits pour entretenir le climat d'insécurité dans le pays afin de retarder les élections. Par exemple, la FIDH a mené une enquête sur des massacres dans le Kasaï. Et un rapport a été établi à cet effet. Si la situation dans cette province, avec le chef coutumier Kamwina Nsapu, a pris des dimensions alarmantes et inquiétantes, c'est parce que les lampistes au service du pouvoir, originaires du Kasaï, et Joseph Kabila y ont trouvé une occasion bénie pour transformer ce conflit en une perpétuelle insécurité. Objectif : retarder les opérations d'identification et d'enrôlement des électeurs en vue de l'organisation des élections. C'est un fait établi.

C'est-à-dire ?

Joseph Kabila et ses acolytes, originaires de cette province, se sont livrés à des actes abjects et méprisables. La FIDH a recueilli les témoignages des rescapés de cette barbarie. Certains résidant aujourd'hui en Angola, et d'autres ayant trouvé refuge dans d'autres provinces en RDC. Des témoignages accablants dont nous détenons des preuves. Les auteurs de ces crimes, dont nous connaissons les noms, mais que nous n'avons pas fait mention dans ce rapport, ont obéi aux ordres des responsables politiques locaux et nationaux. Ainsi, en l'absence d'un système juridique et judiciaire en RDC capable de sanctionner les frustrations et violations avérées, nous avons pris la décision de porter l'affaire devant la cour pénale internationale.

On parle d'un éventuel retour en grâce de John Numbi dans le giron de Joseph Kabila. Qu'est-ce-que cela vous inspire ?

Dans un pays où la justice réelle existe, ce genre de personnage devrait se retrouver derrière les barreaux. Mais nous sommes en RDC où le régime entretient l'impunité à l'endroit des gens qui commettent des crimes abominables. N'oublions pas que John Numbi est l'un des auteurs du double assassinat de Floribert Chebeya, militant des droits de l'homme, et Fidèle Bazana, son assistant et chauffeur. Les trois ou quatre policiers ayant participé à ce crime ont disparu. Mais nous savons qu'ils sont là et mènent paisiblement leur vie. Pour tromper l'opinion tant nationale qu'internationale, John Numbi a été suspendu de ses fonctions. Le pouvoir a fait semblant de le punir en le mettant en quarantaine dans sa province au Katanga. En réalité, l'homme a toujours été libre de ses mouvements, et est resté un des proches collaborateurs de Joseph Kabila.

Etienne Tshisekedi vient de totaliser un an au funérarium à Bruxelles et cela n'émeut personne. Comment réagissez-vous au comportement de l'Etat congolais qui s'oppose toujours au rapatriement de sa dépouille ?

Pensez-vous qu'un régime comme celui de Kabila : sanguinaire, tortionnaire, criminel, anti-démocratique, ayant commis des violations graves des droits de l'homme puisse accepter facilement le retour de la dépouille d'Etienne Tshisekedi ? Non ! Ces dirigeants politiques de la majorité sont sans ignorer que le jour où le corps de cet illustre disparu sera rapatrié à Kinshasa, des millions de Congolais descendront dans la rue, voire certains quitteront leurs provinces pour venir lui rendre hommage. Ils doivent se dire qu'une telle marrée humaine serait incontrôlable et risquerait de causer des dérapages dangereux pour la stabilité du pouvoir. C'est cela qui leur fait peur.

Ceci prouve que les Congolais ne font plus confiance en Joseph Kabila...

Aucunement. C'est pourquoi ils luttent contre ce régime, au prix même de leurs vies. Le bilan de la présidence Kabila est négatif à tout point de vue. Les conditions de vie des Congolais sont exécrables. Ils ne croient plus en Joseph Kabila comme chef de l'Etat à même de promouvoir le changement, la démocratie, l'Etat de droit et le développement en RDC. Ils n'en veulent plus. Joseph Kabila le sait et ne tolère plus des manifestations. Il trouve toujours des justifications déraisonnables pour empêcher la population à manifester pacifiquement afin d'exprimer librement son opinion. La sagesse est de lui rappeler que s'exprimer constitue une liberté fondamentale garantie par le droit international et les constitutions nationales des Etats comme la RDC.

De nombreux crimes ont été perpétrés dans plusieurs provinces de la RDC, mais aucune enquête indépendante n'a été ouverte en vue de sanctionner les responsables. Comment l'explique-vous ?

La complication est que les gens qui l'ont porté au pouvoir et l'ont soutenu ne pensaient pas que leur protégé pouvait toucher le fond. Ils ont fait preuve d'une grande magnanimité à son égard. Il n'y a donc pas eu d'enquête sérieuse sur les forfaits commis par ce régime. Rassurez-vous, cette fois-ci, des enquêtes judiciaires seront menées pour déterminer des fautes pouvant déboucher sur des responsabilités et des condamnations pénales. Toutes les enquêtes seront revues. Nous avons de la matière pour cela et des preuves existent que des violations graves des droits de l'homme sont régulièrement commises en RDC. Ce régime sera défait, et dans pas longtemps, les choses sérieuses vont commencer.

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