12 Février 2018

Afrique: Interdiction des vêtements usagés

Les États-Unis menacent d'exclure l'Afrique de l'Est de l'AGOA

Appelés mitumba (« ballots») au Kenya, obroni wawu (« vêtements d'hommes blancs morts ») au Ghana et salaula (« choisir en fouillant ») en Zambie, les vêtements usagés importés sont souvent accusés d'être à l'origine du faible niveau de fabrication de vêtements nationaux en Afrique.

Pressée par les industriels locaux, la Communauté d'Afrique de l'Est (CAE), un groupement économique régional, a décidé en 2016 d'interdire complètement l'importation de vêtements usagés d'ici à 2019. Entre autres raisons, la CAE a fait valoir que les faibles prix de ces articles freinent le développement.

Le commerce mondial de vêtements usagés n'a cessé d'augmenter ces quinze dernières années, avec des exportations mondiales atteignant 4,8 milliards de dollars en 2015, selon UN Comtrade, la Base de données statistiques de l'ONU sur le commerce des marchandises, qui contient plus de trois milliards d'entrées.

En 2015, l'Afrique de l'Est a importé pour 151 millions de dollars de vêtements et chaussures usagés, principalement d'Europe et des États-Unis, où les consommateurs achètent régulièrement de nouveaux vêtements et se débarrassent des anciens, souvent au profit d'organisations caritatives. Au moins 70 % des vêtements reçus en dons finissent en Afrique, selon Oxfam, une organisation caritative britannique qui vend également sur le continent des vêtements usagés reçus en dons.

Avec 36,1 % de la part mondiale, les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Allemagne étaient en 2015 les trois premiers exportateurs de vêtements usagés. Les Émirats arabes unis (7,3 %), le Pakistan (5,0 %) et l'Inde (4,4 %) étaient les principaux importateurs, tandis que le Kenya, loin au 12e rang mondial, était la première destination de l'Afrique subsaharienne avec 2,2 % (95 millions de dollars) d'importations

Perte des avantages découlant de l'AGOA

Matia Kasaija, ministre ougandais des Finances, de la Planification et du Développement économique, a déclaré au journal ougandais The Independent que le gouvernement avait pris une position décisive pour protéger ses industries textiles locales et qu'il ne cèderait pas aux pressions, locales ou internationales, visant à éliminer les taxes sur les vêtements usagés. Personne ne se promène fièrement pour montrer les vêtements que quelqu'un d'autre a mis au rebut », fait remarquer Joseph Rwagatare, chroniqueur au New Times, un journal rwandais.

Le Président rwandais Paul Kagame est également intervenu : « Préférez -vous recevoir des vêtements d'occasion sous la menace de l'AGOA [Loi américaine sur la croissance et les opportunités en Afrique], ou développer l'industrie textile que les Rwandais méritent ? » Et d'ajouter : « Le Rwanda et les autres pays concernés par l'AGOA doivent faire autre chose ; nous devons développer nos économies, nos industries. »

Au titre de cette loi, les produits comme l'huile, le café et le thé ont accès aux marchés américains à des tarifs douaniers réduits. Mais la Maison-Blanche peut mettre fin à l'accord avec un pays si elle estime que cette relation ne profite pas aux États-Unis.

Le Rwanda, la Tanzanie et l'Ouganda augmentent à présent les taxes sur les importations de vêtements d'occasion tout en offrant des incitations aux fabricants locaux. Le Kenya a signalé qu'il ne respecterait pas le délai de 2019 pour imposer une interdiction, car il n'a pas la capacité de répondre à la fois à la demande intérieure de vêtements usagés et à la demande d'exportation de ses textiles.

Les pays désireux de soutenir les industries locales de fabrication de textiles tentent d'interdire les importations de vêtements usagés, mais les exportateurs s'y opposent, faisant valoir que toute interdiction de ce type enfreint les accords commerciaux internationaux.

Taxation

En 2016, l'Ouganda a relevé la taxe environnementale imposée aux vêtements usagés de 15 % à 20 %. Lee Rwanda taxe maintenant les vêtements usagés importés à raison de 4 dollars par kilo -- 5 dollars par kilo en 2018. Il y a deux ans, la taxe était de 20 cents par kilo. « Ces taxes augmenteront afin de soutenir les produits fabriqués localement et les industries locales, tout en minimisant les risques sanitaires qui accompagnent les produits usagés », a déclaré en 2016 le ministre des Finances du Rwanda Claver Gatete .

Les médecins avertissent que les risques pour la santé associés au port de vêtements usagés comprennent, entre autres, la candidose cutanée, la gale, la teigne et les poux corporels.

Les groupes de pression américains s'opposent fermement à l'interdiction d'importation de la CAE et aux hausses fiscales proposées. Ils soutiennent que 40 000 emplois américains seraient menacés si l'interdiction entrait en vigueur. En outre, l'AGOA, déjà signée par plusieurs pays africains, stipule que les pays africains doivent éliminer les obstacles au commerce et à l'investissement des États-Unis.

À la suite d'une pétition déposée par la Secondary Materials and Recycled Textiles Association (SMART), une association américaine d'entreprises textiles, le Bureau du représentant des États-Unis pour les questions commerciales internationales, qui élabore des politiques commerciales et les recommande au président américain, examine actuellement les relations avec le Rwanda, l'Ouganda et la Tanzanie. Les experts commerciaux africains craignent que le Bureau du représentant recommande que ces pays perdent les avantages découlant de l'AGOA.

Selon Edward Gresser, en charge des questions de politique commerciale et d'économie au Bureau du représentant des États-Unis pour les questions commerciales internationales : « Dans le cadre de l'examen hors cycle, le Bureau du représentant et les agences liées au commerce évalueront les allégations contenues dans la pétition SMART et détermineront si le Rwanda, la Tanzanie et l'Ouganda respectent les critères d'éligibilité à l'AGOA. »

Et d'ajouter au sujet du Kenya : « Nous avons déterminé qu'un examen hors cycle de l'éligibilité du Kenya à l'AGOA n'est pas justifié pour le moment en raison des mesures récentes que le pays a prises, notamment l'inversion des augmentations des tarifs douaniers et l'engagement de ne pas adopter de mesures visant à interdire les importations de vêtements usagés. »

Un protectionnisme intelligent

La perte du commerce américain pourrait s'avérer douloureuse si les trois pays étaient exclus de l'AGOA. Les importations américaines au titre de l'AGOA, en provenance du Rwanda, de la Tanzanie et de l'Ouganda se sont élevées à 43 millions de dollars en 2016, contre 33 millions en 2015, tandis que les exportations vers les trois pays sont passées de 257 millions en 2015 à 281 millions en 2016, selon une déclaration du représentant des États-Unis pour les questions commerciales internationales. Durant sa campagne de réélection en juin, le Président Kagame a parlé de choix difficiles pour les pays d'Afrique subsaharienne qui cherchent à construire des économies fortes grâce à l'industrialisation. Dans le contexte de la mondialisation, a-t-il soutenu- il n'est pas dans l'intérêt des pays africains d'embrasser la libéralisation inconditionnelle.

Au lieu de cela, certains experts appellent à un « protectionnisme intelligent », terme qui désigne l'élaboration de politiques visant à protéger les industries stratégiques pour faire progresser les objectifs nationaux de développement. « Tous les pays à présent industrialisés ont d'abord exercé un certain degré de protectionnisme », a déclaré Carlos Lopes, ancien secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Afrique, lors d'un entretien accordé à Afrique Renouveau.

Avant l'examen d'éligibilité des membres de la CAE à l'AGOA, un rapport de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a mis en garde contre le fait qu'une interdiction des importations de vêtements usagés pourrait coûter à la CAE quelque 355 000 emplois et 230 millions de dollars de revenus. En outre, sans les avantages découlant de l'AGOA, « la CAE pourrait perdre 219 000 emplois à plein temps provenant du programme de préférences commerciales, privant ainsi 500 000 personnes dans la région de revenus », a déclaré USAID.

Les conséquences économiques d'une interdiction ne découragent pas M. Kagame. « C'est le choix que nous estimons devoir faire. En ce qui me concerne, le choix est simple, nous pourrions en subir les conséquences. Même face à des choix difficiles, il y a toujours un moyen. » Le temps nous dira si M. Kagame a raison.

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