3 Mai 2018

Libye: Recupération des fonds prêtes par Kadhafi - Sarraj prêche-t-il dans le désert ?

Photo: RFI
Le Premier ministre du gouvernement libyen d'union nationale Fayez al-Sarraj,
analyse

S'il y a une chose qui fait parler à l'unisson aujourd'hui les Libyens que tout semble diviser, c'est leur commune volonté de rapatrier les fonds prêtés à plusieurs pays africains par le défunt guide de la Jamahiriya arabe libyenne, le colonel Mouammar Kadhafi.

En effet, les autorités de Tripoli autant que celles de Tobrouk, ont engagé des procédures en direction de plusieurs pays africains au nombre desquels l'on peut citer l'Afrique du Sud, la Tanzanie, le Niger et l'Ouganda, pour récupérer leur dû. Fayez al-Sarraj, le Premier ministre du Gouvernement d'Union nationale sis à Tripoli, avance la bagatelle de 67 milliards de dollars pour l'Afrique et le monde arabe.

La tâche s'annonce titanesque pour le Premier ministre

L'initiative, en elle-même, n'est pas inédite car elle s'inscrit dans la même logique qu'avait eue la Tunisie de saisir ou de rapatrier les biens de l'ex-dictateur, Ben Ali, emporté par les bourrasques du printemps arabe et de les vendre au profit du Trésor public. Elle est, par ailleurs, légitime car la Libye, en proie aux affres de la guerre entre les différentes factions rebelles qui se disputent le territoire après les bombardements occidentaux ayant causé la débâcle du régime de Kadhafi, ne roule pas sur l'or et a besoin urgemment de fonds pour renflouer ses caisses. Du reste, la mort de Kadhafi ne devrait, en rien, signifier l'extinction des crédits et la fin des remboursements, les prêts ayant été consentis sur les fonds de l'Etat libyen dont la continuité n'a pas jusque-là été remise en cause.

Cela dit, l'on peut se demander si Fayez Al-Sarraj peut remporter la bataille dont il se fait le preux chevalier. Rien n'est moins sûr. Car tout laisse croire que comme Don Quichotte, il se bat contre des moulins à vents. En effet, l'une des interrogations majeures que l'on peut se poser est de savoir de quelle légitimité disposent les autorités libyennes, pour agir au nom de l'Etat libyen.

En effet, le gouvernement d'union nationale dirigé par Fayez Al-Sarraj n'est assis que sur une fesse parce que très contesté, tandis que les autorités de Tobrouk ne doivent leur existence que par la puissance de feu des hommes du Maréchal Haftar. Ensuite, sans préjuger des traces dont disposent les autorités libyennes et connaissant les pratiques de l'ex-dictateur qui affectionnaient le cash et abhorraient les procédures financières, l'on peut être dubitatif quant à leur capacité à débusquer et à rapatrier tous ces fonds qui ont fait partie des largesses du Guide qui voulait ainsi asseoir son influence sur le continent.

Enfin, l'on sait par ailleurs que la communauté internationale qui gèle toujours les avoirs libyens, de peur de financer les milices de Tripoli via une Banque centrale loyale à Sarraj, n'est pas prête à bouger le petit doigt pour amorcer un quelconque mouvement de fonds en direction de la Libye. C'est dire si la tâche s'annonce titanesque pour le Premier ministre.

C'est pourquoi l'on peut penser, comme de nombreux analystes, que l'objectif visé est moins de récupérer les sous libyens enfouis dans les lointaines contrées au sud du Sahara, que d'exercer un chantage sur de nombreux pays africains pour leur soutien ou pas à l'un ou l'autre protagoniste de la crise libyenne aujourd'hui.

On peut s'inquiéter des conséquences de cet attentat sur le calendrier électoral

En effet, il n'est un secret pour personne que le véritable enjeu de cette bataille que livre aujourd'hui Fayez Al-Sarraj, c'est la position de l'Union africaine dans la crise libyenne. Si l'Algérie dont le poids est immense au sein de l'instance continentale à travers Smail Chergui qui pilote la Commission Paix et Sécurité et ses soutiens sont pro-Tripoli, c'est tout à fait le contraire de l'Egypte et du Tchad, deux autres poids lourds de l'UA qui sont proches du Maréchal Haftar pour des raisons militaires et sécuritaires.

Au-delà de la bataille pour influencer la position de l'UA, peut-être Fayez-Al Sarraj fait-il une opération de communication publique pour attirer l'attention de la communauté internationale sur la situation socio- économique de la Libye où le processus du retour à la normale semble pris en otage par les intérêts occidentaux !

Et puis, il n'est pas exclu que cette initiative soit destinée à priver le clan Kadhafi dont l'un des fils ne fait plus mystère de son ambition de reprendre le pouvoir d'Etat, de ressources financières entreposées sur le continent et qui pourraient s'avérer déterminantes pour l'issue des élections.

Cela dit, quels que soient les objectifs visés par les procédures de récupération des fonds prêtés aux pays africains par le colonel Kadhafi, l'on peut penser que c'est bien fait pour la tronche de ces chefs d'Etat qui ont renié le Guide comme Saint Pierre l'avait fait à Jésus au moment des difficultés. Ce sentiment est d'autant plus légitime que les mallettes de pétrodollars offertes par Kadhafi ont parfois été accaparées par les princes régnants, ne laissant quelques fois que leur odeur aux pauvres populations.

En attendant de voir comment réagiront ses créanciers, Fayez Al-Sarraj a d'autres soucis à se faire avec l'attentat survenu le 2 mai dernier contre la Commission électorale. Si les autorités électorales se veulent rassurantes sur la sécurité des données essentielles, l'on peut, par contre, s'inquiéter des conséquences de cet attentat sur le calendrier électoral. Car, une chose est certaine, certains ne veulent pas des élections et cela devrait décupler les soucis du Gouvernement d'union nationale qui, en plus de la pénurie d'argent pour financer le processus électoral, aura fort à faire en cas d'un éventuel glissement du calendrier des élections.

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